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Entretien avec Mohanad Hage Ali : « Le Hezbollah maintient une base solide, car ses membres continuent d’être rémunérés, mais son nouveau chef n’est pas parvenu à conquérir le cœur des chiites au Liban »

Par Ines Gil, Mohanad Hage Ali
Publié le 12/01/2026 • modifié le 12/01/2026 • Durée de lecture : 6 minutes

Mohanad Hage Ali

Avec l’affaiblissement de l’Iran renforcé par le mécontentement populaire dans le pays, la chute du régime al-Assad et l’intensification des contrôles à l’aéroport de Beyrouth depuis le cessez-le-feu au Liban, le Hezbollah s’est tourné vers des nouvelles méthodes de financements, qui transitent principalement par Dubaï. Comment cela change sa manière d’opérer et parvient-il, selon vous, à réunir des fonds suffisants pour fonctionner et soutenir sa base au Liban ?

Comme beaucoup, j’ai appris que le Hezbollah se servait de Dubaï pour faire passer de l’argent grâce à des révélations médiatiques [1]. Je n’ai pas plus d’informations à apporter sur ce sujet. Je sais seulement que Dubaï n’est pas l’unique point de transit pour le financement du groupe chiite. Le transfert de cash, en grande quantité, passe aussi via la Turquie.
Ces territoires ne constituent toutefois que des zones de transit. Le principal bailleur de fonds de l’organisation libanaise demeure l’Iran, via les revenus issus de la vente du pétrole iranien.

Depuis la chute du régime d’al-Assad, les transferts directs de fonds de l’Iran vers le Hezbollah ne sont plus possibles, ce qui a rendu le financement du mouvement chiite plus complexe. Toutefois, l’économie libanaise repose largement sur les paiements en liquide. Le secteur bancaire est profondément dysfonctionnel et l’État libanais peut être qualifié d’« État zombi ». Au Liban, y compris pour l’achat de biens immobiliers, les transactions s’effectuent le plus souvent en espèces.

Le Hezbollah tire parti de ce fonctionnement pour se procurer des liquidités, notamment grâce aux déplacements de ses partisans en Iran ou en Irak, mais aussi par l’intermédiaire d’individus effectuant des pèlerinages dans ces pays. Ce mode de financement est plus lourd et plus coûteux que les transferts directs qui transitaient auparavant par la Syrie de Bachar al-Assad, mais il demeure relativement efficace.

L’aide financière à destination de la communauté chiite libanaise fonctionne-t-elle ? S’il n’y a pas de reconstruction des quartiers détruits, du fait de la pression d’Israël et des Etats-Unis, il semble néanmoins que les chiites continuent de bénéficier d’aides du Hezbollah

En effet, depuis la fin de la guerre en novembre 2024, le groupe a largement concentré ses actions sur l’aide financière destinée à la communauté chiite. Dans un premier temps, il a apporté un soutien massif aux familles pour la réhabilitation des habitations partiellement détruites. Par la suite, et encore aujourd’hui, il continue de verser des aides financières aux familles ayant perdu leur logement et contraintes de payer un loyer.
On peut donc considérer que le système d’assistance du Hezbollah demeure opérationnel, ce qui contribue au maintien du soutien de sa base sociale. Toutefois, ce niveau d’aide reste inférieur à celui déployé après la guerre de 2006, lorsque le Hezbollah, grâce aux financements iraniens, avait procédé à la reconstruction de quartiers entiers au Liban.

Ces derniers mois, le Hezbollah se serait rapproché de la Turquie, qui est en rivalité avec Israël dans la région. Comment analysez-vous ce rapprochement ?

Après la chute du régime al-Assad en Syrie, la Turquie a gagné en influence dans la région. Elle est davantage perçue comme un adversaire régional pour Israël. Ce changement majeur pourrait être bénéfique pour le Hezbollah, le groupe tente donc de se rapprocher d’Ankara.

Après sa défaite durant la guerre de 2024, le Hezbollah n’est plus en état de combattre Israël, il est chaque jour plus affaibli par les frappes israéliennes presque quotidiennes sur ses positions au Liban. Depuis plus d’un an, l’armée israélienne est parvenue à maintenir le groupe chiite à un état de grande faiblesse. Certes, le Hezbollah a encore un rôle à jouer sur le plan régional, comme représentant de la communauté chiite au Liban, et comme acteur politique sur la scène libanaise. Mais son affaiblissement le rend moins stratégique aux yeux d’Ankara. La Turquie ne remplacera donc jamais l’Iran dans le rôle de parrain de l’organisation.

Le Hezbollah tente aujourd’hui de se rétablir dans un contexte régional bouleversé. En parallèle, avec le nouveau régime en Syrie, le Liban souhaite développer de bonnes relations avec Damas. C’est la situation en Syrie qui explique principalement le rapprochement entre Ankara et le Hezbollah. Considérant son rôle central dans la nouvelle Syrie, Ankara s’attèle à établir des liens avec le Hezbollah, mais aussi avec le reste des groupes politiques libanais. La Turquie est amenée à jouer un rôle plus important sur la scène politique libanaise dans les années à venir.

Selon les autorités libanaises, le désarmement du Hezbollah au sud du fleuve Litani est aujourd’hui complet. Néanmoins, le groupe chiite a affirmé qu’il n’avait pas l’intention de désarmer totalement au nord du Litani. Comment interpréter la position du mouvement libanais ?

En effet, le mouvement chiite a affirmé à plusieurs reprises qu’il n’allait pas désarmer totalement. Il exige que les Israéliens partent du Sud-Liban (l’armée israélienne occupe encore cinq points dans le sud) et stoppent les agressions sur le territoire libanais.
Mais en parallèle, le groupe chiite a coopéré avec succès avec l’armée libanaise pour son désarmement au sud du Litani. Il n’a pas résisté face au redéploiement des soldats libanais. D’après les affirmations de diverses sources dans les forces armées libanaises (LAF), l’armée libanaise va continuer à pousser pour le désarmement du Hezbollah le long de la côte. Les LAF veulent aussi désarmer les groupes dans les camps palestiniens qui sont alliés du Hamas. Aux postes de contrôle, les soldats confisquent régulièrement des armes.
Néanmoins, l’armée libanaise reste faible, elle cherche des soutiens à l’international pour se renforcer et étendre ses opérations au Liban.

Les rumeurs d’une nouvelle guerre de haute intensité au Liban s’intensifient, quelle est la situation actuelle ?

Selon moi, Israël n’a pas intérêt à ouvrir un nouveau conflit de haute intensité au Liban, il ne peut pas obtenir plus que ce qu’il a déjà obtenu avec la guerre de 2024. Si Israël se lance dans une nouvelle attaque totale au Liban, s’il occupe davantage au Sud-Liban, cela pourrait pousser les habitants du sud à rejoindre le Hezbollah pour combattre l’armée israélienne. Il faut rappeler que le Hezbollah a été créé après l’invasion israélienne de 1982 avec pour but de lutter contre l’occupation israélienne du Sud-Liban.

Aujourd’hui, au Liban, la situation est très favorable à Israël : le gouvernement insiste sur le désarmement du Hezbollah, et le groupe chiite est trop faible pour répondre aux attaques israéliennes. Israël attaque presque quotidiennement le groupe chiite et dans le même temps, l’armée libanaise le désarme. Il n’y a pas de meilleur scénario pour les Israéliens. Malgré le cessez-le-feu, l’armée israélienne a une liberté d’action très large au Liban et elle peut augmenter la pression quand elle le souhaite avec des bombardements toujours plus intenses. Une nouvelle offensive majeure au Liban mettrait pour Israël à mal ce qu’il a réussi à obtenir avec la dernière guerre.
Néanmoins, étant donné que certaines personnalités se montrent irrationnelles dans le gouvernement israélien, il faut s’attendre à n’importe quel scénario.

Sur le plan interne libanais, le Hezbollah affaibli tente de redéfinir sa place au Liban. Quel est l’impact de la guerre sur son rôle dans le pays, et comment la figure de Naïm Qassem, son chef, dessine-t-elle les nouveaux contours de ce groupe ?

Naïm Qassem est un produit de la victoire israélienne au Liban. Il n’est pas charismatique, il n’est pas populaire, il est donc le symbole de la faiblesse du Hezbollah. Les Israéliens vont donc tenter de le maintenir à la tête de l’organisation.
D’autant plus qu’il ne parvient pas à mobiliser les supporters pour rétablir la résistance armée contre Israël, et ce, alors même qu’Israël donne beaucoup de raisons pour un retour de la résistance en continuant d’occuper certains points au Sud-Liban, et en parlant ouvertement de l’établissement de colonies dans le sud.
D’un côté, le Hezbollah maintient une base importante de supporters grâce aux salaires : les membres du Hezbollah continuent d’être payés, ce qui permet le maintien solide de l’organisation. Mais la mobilisation de la base chiite est difficile, car après plus d’un an comme secrétaire général de l’organisation, Naïm Qassem n’est pas parvenu à conquérir le cœur et l’esprit des chiites libanais.

Publié le 12/01/2026


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Chercheur au centre Carnegie à Beyrouth, Mohanad Hage Ali est spécialisé dans les questions liées au Hezbollah libanais.


 


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