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Entretien avec Matthieu Saab, auteur de "L’Orient d’Edouard Saab"

Par Matthieu Saab
Publié le 21/10/2013 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Comment et pourquoi avez-vous eu l’idée de publier ce recueil des articles de votre père, Edouard Saab ?

J’ai publié cet ouvrage, ayant un intérêt très vif pour l’actualité du Proche-Orient, j’ai décidé de me pencher sur les écrits de mon père Edouard Saab. D’un point de vue pratique, j’ai bénéficié du travail de recherche qui avait été réalisé par ma sœur Myra Frapier Saab, lors de sa thèse de doctorat : elle m’a fournit les photocopies de la quasi-totalité des articles d’Edouard Saab. J’ai bénéficié également du soutien et de l’aide de mon ami Antoine Sfeir durant toute la durée de ce projet. J’ai ainsi consacré à ce travail 9 mois, en 2012.

Comment avez-vous fait la sélection des articles, parmi la très nombreuse production de votre père ?

J’ai commencé par lire trois fois l’intégralité des articles de l’auteur (2 000 articles) parus dans le quotidien français Le Monde, et dans les quotidiens libanais Le Jour et L’Orient-Le Jour. Par la suite, j’ai fait une première sélection de 175 articles puis j’ai procédé à une sélection finale de 64 articles qui se trouvent dans le recueil. Les critères pour la sélection sont les suivants : j’ai évité les articles qui ont provoqué une polémique stérile dans l’opinion publique lors de leur publication ; j’ai choisi des articles de fond qui traitent de l’actualité du moment en tenant compte du fait que les articles dans L’Orient-Le Jour permettent à l’auteur d’être plus libre dans sa pensée que les articles du Monde où un cadre/code devait être respecté ; j’ai enfin choisi des articles qui intéressent à la fois l’opinion publique et les dirigeants du Liban et du Proche-Orient sensibilisés par la situation dans la région.

Le grand courage de votre père, en tant qu’homme et dans sa production littéraire, a été reconnu et salué pas tous. Pouvez-vous nous rappeler quelle a été sa carrière professionnelle ?

Il a débuté sa carrière en tant que journaliste à L’Orient à la fin des années 50, puis a été correspondant du journal Le Monde à partir de 1958. Ce qui constitue une belle longévité (il y est resté jusqu’en 1976). En mai 1965, il créé Le Jour avec 3 journalistes, puis est l’un des artisans de la fusion entre L’Orient et Le Jour en 1971.

Votre sœur Myra Frapier Saab a également rédigé sa thèse de doctorat sur les écrits d’Edouard Saab. Vos deux travaux s’inscrivent-ils dans une volonté de rendre hommage à votre père et de connaissance de son œuvre ?

Personnellement, j’ai fais ce travail car j’étais intéressé par la situation au Proche-Orient et je voulais y consacrer quelques mois dans ma vie. Ce n’est pas uniquement un devoir de mémoire : la lecture des articles d’Edouard Saab est captivante. C’est un plaisir de lire ses articles. Jamais, à aucun moment je ne me suis « ennuyé » en faisant ce travail. Pour ma sœur Myra, je crois que c’est le devoir de mémoire qui l’a poussée à faire son doctorat.

Dans votre ouvrage, trois points se dégagent : la question palestinienne, la question du politique et de l’Etat, la Syrie. Quelle est la position d’Edouard Saab sur la question palestinienne ? Selon lui, est-elle l’unique raison de la guerre civile libanaise ?

Mon père a écrit un livre, Les deux exodes, dans lequel il détaille la tragédie palestinienne. Il a été fondamentalement anti-israélien dès le début de sa carrière de journaliste. Au début des années 1970, il a tissé des liens assez solides avec la hiérarchie du Fath. Il était notamment l’ami d’Abou Ayad, numéro 2 du Fath. Au début de la guerre civile, il interrompt tous ses liens avec les Palestiniens, les considérant comme partiellement responsables du déclenchement de la guerre civile.
Déjà, dans un article de juin 1969, Edouard Saab avait mis en garde les Palestiniens contre la création d’un « Fathland » au Liban, ce qui aurait pour conséquence la création d’un second Israël au Liban.
Pour les Palestiniens, la guerre du Liban se solde par leur affaiblissement définitif sur le plan militaire après l’invasion israélienne de 1982. Le départ d’Arafat, qui quitte la ville de Beyrouth assiégée par les troupes israéliennes en 1982, est un adieu aux armes. Les Palestiniens perdent définitivement leurs forces armées, qui leur ont tant servi depuis 1970 lorsqu’ils furent chassés de Jordanie et obligés de se replier dans le seul pays arabe qui leur accordait encore une liberté d’action quasi-totale contre Israël : le Liban. Dès 1975, Edouard Saab comprend que la stratégie choisie par les Palestiniens (le dépeçage de l’Etat libanais avec l’aide de la Gauche au Liban) fait craindre le pire au Liban sans permettre le moins du monde aux Palestiniens de retrouver leur terre occupée par Israël.
Mais attention, Edouard Saab ne considère pas que les Palestiniens sont les seuls responsables du démembrement du pays. Il en veut à une génération d’hommes politiques libanais qui ont pris le pouvoir en 1936 pour ne plus le lâcher. Il explique : « Le Liban étant, avec l’Espagne, le seul pays de la planète à être gouverné par la même classe politique depuis 1936. Franco est mort et avec lui le franquisme. Les nôtres sont toujours là… ».

Quelle était sa conception de l’Etat libanais et du système politique avant la guerre civile, notamment des antagonismes religieux au Parlement et de l’instabilité politique sous la présidence de Charles Hélou ? Quelle était sa vision de l’avenir politique du Liban ?

Edouard Saab a vite compris que l’incapacité de Charles Hélou (président de 1964 à 1970) de continuer le travail de refondation des institutions commencé par le Général Chehab allait conduire à la ruine du pays. Le mandat de Charles Hélou s’installe ainsi dans l’instabilité gouvernementale (environ 10 gouvernements différents se succèdent durant son mandat). Il est important de préciser que c’est sous le mandat de Hélou que les Palestiniens obtiennent une autonomie militaire au Liban. C’est au Caire que sont conclus en novembre 1969 les accords qui reconnaissent un « droit de cité » aux Palestiniens sur le territoire libanais. Edouard Saab dit que Charles Hélou « s’est voulu au-dessus des partis » (Le Jour, 24 septembre 1970). Cependant, une fois arrivé au pouvoir, sa conception du « Président Arbitre » et non « clé de voute des institutions » (conception de Fouad Chehab son prédécesseur) va le conduire à affaiblir la fonction présidentielle et à devenir l’otage des partis politiques qu’il méprisait tant.
Edouard Saab explique : « Le Président-arbitre Charles Hélou laisse un pays meurtri, une institution présidentielle contestée, une administration qui n’a pas su continuer à se moderniser suite au départ du Général Chehab en 1964 [1] et une armée qui, si elle devait faire face sur le terrain aux différentes menaces contre l’intégrité territoriale libanaise et contre l’ordre public, risquait d’imploser ».
Edouard Saab analyse également : « le Liban ne peut trouver une solution à ses problèmes tant que dure le jeu des trois complexes dans le pays : celui de la peur chez les maronites, de la persécution chez les Palestiniens et d’infériorité chez les mahométants ». Ce n’est qu’après le déclenchement de la guerre civile de 1975 que Edouard Saab devient très pessimiste pour l’avenir de son pays.

Edouard Saab écrit dans son article « Grandeurs et servitudes politiques » publié dans L’Orient du 22 janvier 1976, que « les Libanais croyaient qu’au-delà des opérations sur le terrain, du comportement ambigu de l’armée, des attitudes habiles ou « diaboliques » des chefs historiques chrétiens, il existait un plan génial et savamment mis au point permettant de mettre de l’ordre dans le pays et de le délivrer enfin du chaos et des massacres collectifs. Forts de toutes ces illusions, ils ont accepté le martyre, les privations et l’exode. Aujourd’hui, ils ont la très nette impression que tout a été improvisé, irréfléchi, conçu au jour le jour, à l’échelle du clan et du village. Puissions-nous avoir tort ».

Dans un article publié en 1976, Edouard Saab envisage la « partition » du pays, c’est-à-dire la fin de l’Etat libanais tel qu’il a été construit puis affaibli depuis l’indépendance. Cette solution devait être envisagée le plus rapidement possible pour mettre fin aux combats. En fait, Edouard Saab n’a pas pris en compte la puissance des Syriens et leur détermination à contrôler tout le Liban sans recourir à la partition.

La question syrienne et la présidence d’Hafez al-Assad ont fait l’objet d’un ouvrage : La Syrie ou la révolution de la rancœur, publié en 1968, dans lequel sont notamment développés les mécanismes du parti Baas et la vision d’Hafez al-Assad de la Grande Syrie. Pouvez-vous nous faire part de l’analyse de votre père ?

En Syrie, après une phase d’incertitudes et de coups d’Etat qui dure du 30 mars 1949 (coup d’Etat de Husni Zaïm) au 23 février 1966 (deuxième coup d’Etat du Baas), ce parti s’installe dans la durée, « après neuf coups d’Etat en dix-sept ans ». Le premier coup d’Etat du Baas se déroule le 8 mars 1963. Ziad Hariri, colonel baasiste, s’empare de Damas avec une force militaire restreinte. Ce coup d’Etat n’a à l’origine aucune portée idéologique. D’après Edouard Saab : « ici commence la grande manœuvre, l’une des plus habiles peut-être de l’histoire de ces pays. Elle permet à un parti qui ne comptait en tout que deux mille militants et quelques dizaines d’officiers, d’écarter un à un ses innombrables adversaires, en coopérant avec les uns, pour éliminer les autres, mais en prenant soin de ne jamais laisser aux vaincus la possibilité de réagir ou de se venger. » (La Syrie ou la révolution dans la rancœur, page 113)
Vient ensuite la prise du pouvoir par le général Hafez el-Assad. Dès 1968-1970, on peut dire que c’est le début de l’ère Assad en Syrie, qui assure son pouvoir grâce à l’armature du Baas et à son infiltration dans les rouages de la vie politique, sociale, religieuse et économique de la Syrie. Le Baas devient alors un parti monolithique dominé par une minorité religieuse. Ce parti instaure la stabilité intérieure de la Syrie qui va pouvoir se consacrer à la guerre israélo-arabe de 1973, puis à partir de 1975 à la crise libanaise dont l’un des enjeux est la maîtrise de la carte palestinienne dans le cadre d’une négociation future avec l’Etat hébreu.

Quelle était l’analyse d’Edouard Saab sur le rôle de la Syrie pendant la guerre civile ?

D’avril 1975 à avril 1976, la Syrie laisse les différents protagonistes libanais et palestiniens s’entredéchirer. Après avril 1976, les Syriens, à la demande des milices libanaises chrétiennes qui sont aux abois, entrent au Liban. Quelques semaines plus tard, Edouard Saab décède. Il était sûrement contre la présence de l’armée syrienne au Liban mais cependant il espérait peut-être que cela mettrait fin aux violences. Hélas il n’en fut rien.

Publié le 21/10/2013


Après des études de Droit à Paris et un MBA à Boston aux Etats-Unis, Matthieu Saab débute sa carrière dans la Banque. En 2007, il décide de se consacrer à l’évolution de l’Orient arabe. Il est l’auteur de « L’Orient d’Edouard Saab » paru en 2013 et co-auteur de deux ouvrages importants : le « Dictionnaire du Moyen-Orient » (2011) et le « Dictionnaire géopolitique de l’Islamisme » (2009).


 


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