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Entretien avec Matthieu Brun - Géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation au Moyen-Orient (1/2)
Article publié le 05/07/2019

Propos recueillis par Claire Pilidjian

Matthieu Brun est doctorant en science politique à Sciences Po Bordeaux au sein du laboratoire du CNRS Les Afriques dans le monde et chercheur au Club DEMETER, écosystème associatif du secteur agricole tourné vers les réflexions prospectives et stratégiques. Ses sujets de recherche couvrent la gestion des ressources naturelles, la géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation avec un intérêt particulier sur la Méditerranée et le Moyen-Orient ainsi que les politiques de développement. Matthieu Brun est membre du comité de rédaction de la revue Confluences Méditerranée (https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2019-1.htm) et de l’ouvrage annuel de prospective agricole et alimentaire Le Déméter (https://www.iris-france.org/publications/le-demeter-2019/).

Pourquoi parler d’une « géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation » ? Qu’entend-on par-là ?

Nous vivons aujourd’hui dans un monde où tout semble avoir changé : les distances se raccourcissent, la population a connu une croissance très importante dans les dernières décennies, de nouvelles technologies se sont développées, les revenus – dans certains pays du moins – ont augmenté. Dans le même temps, on remarque une constante : chaque jour, on a besoin de manger, plusieurs fois par jour, afin de mener une vie digne et saine. Aujourd’hui, comme hier, et comme demain, on aura besoin de se nourrir : cela signifie avoir accès à des ressources, naturelles et humaines, et c’est ce qui fait le lien avec la géopolitique. Depuis des siècles, l’agriculture et l’alimentation ont fait l’histoire : elles sont une fabrique des relations humaines. Elles sont à la fois un facteur de stabilité, mais aussi de désordre ; un vecteur de développement, mais également de fragilité. L’agriculture et l’alimentation sont des marqueurs du pouvoir, en tant que rivalités, puisqu’elles sont au cœur des préoccupations, et pas seulement humaines : c’est un enjeu majeur pour les politiques publiques, les relations internationales, ou encore de la décision politique.

On peut aussi arguer que l’alimentation et l’agriculture sont géopolitiques, parce qu’elles utilisent des ressources, le plus souvent rares, qui font l’objet de conflits, de rivalités et donc de rapports de force. Aujourd’hui, environ 800 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire. En 2019, on meurt encore de faim ; des agriculteurs se révoltent quand on leur prend leurs terres ou leurs moyens de production, et les conflits entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires restent d’actualité. Ce phénomène est en outre renforcé par la raréfaction des ressources naturelles et par le changement climatique. Alors que l’accès aux ressources est de plus en plus difficile, les conflits qui opposent différents acteurs autour des ressources naturelles que sont l’eau et le foncier, sont récupérés par des mouvements politiques ou religieux. Un grand nombre de guérillas et de soulèvements, notamment en Amérique du Sud traduisent en creux des phénomènes de marginalisation paysanne et rurale. Quand les populations rurales sont délaissées ou marginalisées, le territoire devient un terreau propice à l’instabilité, aux mobilisations politiques – parfois violentes – voire au terrorisme. C’est par exemple le cas des cultures de cannabis ou de pavot dans certaines régions, comme le Liban ou le Maroc : les habitants de ces zones rurales, laissées pour compte, produisent ces ressources illicites en réaction à une marginalisation politique. On peut aussi voir une autre conséquence de cette marginalisation dans les mobilisations politiques de la Gamaa al-Islamiya en Égypte dans les années 80 : beaucoup de ruraux ont rejoint les rangs de cette organisation terroriste qui a engendré une profonde violence parce que ces territoires étaient délaissés par les pouvoirs politiques.

Enfin, si l’on revient à la définition même de la géopolitique, cette dernière s’intéresse aux rivalités de pouvoir portées dans l’espace ; cette dimension de territorialité, d’espace, apparaît dans les différentes fonctions de l’agriculture. On peut distinguer une fonction alimentaire, une fonction sociale – car même si le monde est de plus en plus urbain, les agriculteurs restent nombreux et les zones rurales peuplées – et enfin une fonction économique : des pans entiers de l’économie de certains pays dépendent en effet de l’agriculture aujourd’hui encore. Ces différentes fonctions se retrouvent au cœur de rivalités de pouvoir, depuis l’échelle locale jusqu’à l’échelle internationale. Les guerres commerciales en sont un bon exemple, tout comme les rivalités liées au partage des eaux des fleuves transfrontaliers.

Où en est-on de la sécurité alimentaire dans la région ? Y a-t-il des pays où elle semble acquise ? L’expression de sécurité alimentaire signifie-t-elle la même chose dans tous les pays d’une région où les niveaux de développement sont inégaux ? 

Notons tout d’abord que la définition de la sécurité alimentaire a beaucoup évolué avec le temps. On pense souvent la sécurité alimentaire sous l’angle de la quantité : elle signifierait avoir suffisamment de nourriture chaque jour. Je préfère à cette vision une définition fruit d’un consensus au sein du Comité à la sécurité alimentaire mondiale (FAO) à partir de quatre piliers de la sécurité alimentaire, qui complexifie davantage la notion : le premier est la disponibilité ; le second est l’accès : c’est notre capacité à pouvoir acheter la nourriture, liée à des considérations logistiques et économiques. La stabilité constitue le troisième pilier : pour être en situation de sécurité alimentaire il faut avoir suffisamment à manger de manière stable dans le temps. Enfin, il faut prendre en compte la qualité nutritionnelle. Si on a accès seulement à certains types de produits, ou des produits sur-manufacturés avec beaucoup de graisses saturées, on peut aussi se trouver en situation d’insécurité alimentaire, parce qu’il nous manque des nutriments et minéraux nécessaires pour mener une vie saine. On voit donc déjà poindre que d’un pays à l’autre dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, il peut exister de grandes différences entre des pays, en situation de conflit, ou dont les trajectoires de développement sont contrastées. Il y a de très fortes disparités à l’intérieur de cette région, qui est selon moi caractérisée par une double-peine.

En premier lieu, on observe des cas préoccupants de sous-alimentation, en raison notamment des guerres : en Syrie et au Yémen, mais également en Irak. Au Yémen, plus de 40% des enfants de moins de cinq ans ont des retards de croissances dus à l’insécurité alimentaire, et 60% ont de l’anémie ; 70% des femmes enceintes yéménites sont aussi anémiées. Dans le même temps émergent des phénomènes de surpoids et d’obésité, liés à une alimentation qui ne répond pas aux besoins physiologiques des personnes. Par exemple, en Égypte, plus de 30% des adultes sont obèses, avec une surexposition des femmes à ce phénomène. On retrouve des taux similaires, en particulier pour les femmes, dans les pays du Golfe, au Qatar, au Koweït, ou même en Arabie saoudite. Si on regarde l’évolution mondiale de l’obésité et du surpoids depuis ces quarante dernières années, les pays qui ont connu la plus forte progression sont l’Arabie saoudite, l’Égypte et Oman. Cela pose de réels défis en termes de santé publique (problèmes cardiovasculaire, diabète et autres maladies) dont le coût sera certainement lourd pour la communauté.

N’oublions cependant pas que d’autres pays de la région s’en sortent bien : c’est le cas notamment de l’Algérie, du Maroc, de la Jordanie, du Liban, de l’Iran. Les taux de sous-nutrition, qui y sont extrêmement faibles (en dessous de 5%), permettent à ces pays de se placer au même rang que les États de l’OCDE en termes de sous-nutrition.

C’est donc réellement autour des zones en situation de conflit que l’on voit des situations de sécurité alimentaires alarmantes : l’UNICEF, l’ONU ou encore la FAO n’ont cessé d’attirer l’attention de la communauté mondiale sur la situation de l’insécurité alimentaire, au Yémen en particulier, mais aussi en Syrie ou en Irak. Dans ces pays en situation de conflit, le niveau de sous-nutrition est six fois plus élevé que dans les autres. C’est extrêmement préoccupant dans la mesure où certains d’entre eux étaient classés autrefois dans les catégories de pays à revenus intermédiaires. Aujourd’hui, en termes d’insécurité alimentaire, ils sont au niveau des pays les moins développés.

Pourquoi sécurités alimentaire et politique vont-elles de pair ?

La faim et l’insécurité alimentaire ont tout d’abord un impact sur la stabilité d’un pays. Pour reprendre les mots de la représentante du programme alimentaire mondial, « lorsque les êtres humains n’ont pas de quoi manger, ils se révoltent, ils émigrent, ou ils meurent ». Et pour paraphraser Hosni Moubarak, quelque temps avant les printemps arabes, « quiconque ne dispose pas des moyens de se nourrir ne peut ressentir ni liberté ni dignité ». Ces deux exemples montrent bien l’importance que la population ait accès à l’alimentation dans le calcul politique, dans la stabilité d’un pays et dans l’agenda des décideurs.

Dans cette région, le pain, c’est la vie : en effet, le même mot, en arabe dialectal, aich, traduit ces deux termes. Ce terme reflète sur le plan symbolique toute l’importance de la sécurité alimentaire ; et les États l’ont très bien compris. C’est là un élément essentiel du pacte social qui a longtemps lié les États et leurs peuples : offrir une alimentation bon marché à la population. C’est aussi pour cela qu’on a vu dans ces pays se multiplier les subventions sur le blé et sur le pain. En Égypte, par exemple, des galettes de pain sont vendues très peu cher tandis que l’on distribue à la population des cartes de rationnement qui donnent accès aux produits alimentaires de première nécessité. Mais quand ce pacte est rompu, quand la vie devient trop chère, la population se soulève. Les prix de l’alimentation, s’ils n’ont pas déclenché les printemps arabes, ont été un élément catalyseur des mécontentements et des revendications. Sur la place Tahrir, on a vu des personnes s’enrouler la tête avec du pain en signe de protestation, ou encore une équipe de foot qui faisait s’affronter l’équipe du Pain et l’équipe de la Liberté. Dès le début des manifestations, les gouvernements ont augmenté sensiblement les subventions sur la nourriture pour calmer les soulèvements – bien sûr, cela n’a pas suffi.

En outre, qui dit nourrir sa population dit acquérir une forme d’indépendance par rapport au reste du monde. Le contrôle des approvisionnements alimentaires est un élément essentiel à prendre en compte. Le cas de l’Égypte est à nouveau assez emblématique. Dans le dernier numéro de Confluences Méditerranée que j’ai eu le plaisir de coordonner, on peut lire un article sur la manière dont les militaires en Égypte veillent à contrôler une partie de la production agricole, notamment du blé. Il ne faut pas oublier que l’Égypte est le plus gros importateur mondial de blé, ce qui crée une situation de dépendance très forte aux marchés internationaux – mais en réalité à une liste assez limitée de pays, au premier rang desquels la Russie, un des plus grands exportateurs de blé aujourd’hui. Vladimir Poutine utilise au plan géopolitique cette puissance agricole pour son agenda diplomatique, comme l’ont montré les discussions qu’il a entretenues avec le président Sissi autour de la question de la livraison du blé à l’Égypte. Les cas de l’Arabie saoudite et du Golfe sont aussi emblématiques de cette dimension stratégique car liée à l’indépendance. Les États du Golfe, l’Arabie saoudite, le Qatar sont dans des situations qu’on ne peut pas caractériser d’insécurité alimentaire, puisqu’ils ne connaissent pas de rupture de leur approvisionnement alimentaire. Même quand les prix augmentent, comme en 2008 ou en 2009, ces États ont toujours les moyens d’acheter de la nourriture, quand bien même cela leur coûte plus cher. Malgré tout, l’indépendance alimentaire les pousse à investir à l’étranger, à produire sur place, grâce à des investissements fonciers réalisés en Afrique ou en Amérique du Sud, ou encore à investir dans des groupes agricoles en Australie ou au Canada par exemple, dans le but de contrôler la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Ce contrôle est d’autant plus important si l’on prend en compte le contexte de l’embargo contre le Qatar décidé par l’Arabie saoudite et ses alliés : le Qatar dépend alimentairement parlant étroitement de ses voisins, notamment de l’Arabie saoudite puisque 40% de l’approvisionnement alimentaire du Qatar passe par la frontière terrestre qui le lie avec ce pays. Du jour au lendemain, près de la moitié de l’alimentation importée ne pouvait plus entrer au Qatar. Ce dernier a donc dû chercher de nouveaux alliés, ce qui a complètement reconfiguré les formes de solidarité de la région : l’Iran et la Turquie, notamment, ont répondu présents. De cette façon, des ruptures d’approvisionnement alimentaires ont pu être évitées. Cette dimension stratégique est un enjeu essentiel de la sécurité alimentaire pour ces États, en particulier les pétromonarchies du Golfe, dans une région caractérisée par son instabilité : le commerce maritime peut être bloqué lorsque les routes sont fermées en cas de conflits, comme on l’a vu récemment avec le cas du détroit d’Ormuz et des tensions avec l’Iran et ses voisins et les États-Unis ; or ces conflits peuvent aboutir à des situations potentielles de pénuries alimentaires.

Enfin, l’agriculture est aussi un secteur stratégique pour les États d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient en raison du poids social et politique considérable qu’y ont les agriculteurs et l’agriculture. En Égypte, 57% de la population vit en zone rurale ; l’agriculture y représente encore aujourd’hui 14% du PIB. Au Maroc, elle représente 30% des emplois. Le roi Mohammed VI a réaffirmé il y a quelques mois sa volonté d’investir massivement sur les campagnes pour développer les classes moyennes dans les zones rurales. Au Maroc, on dit généralement que quand l’agriculture va, tout va. Comme en Égypte, mais dans des proportions moindres, le Maroc dépend énormément du blé qu’il produit sur place et qu’il importe de l’étranger. Si une année, la récolte est bonne, le PIB est élevé ; en revanche, lorsqu’il y a une sécheresse et que les récoltes sont mauvaises, le PIB chute. Il existe donc un lien très étroit entre la production agricole au Maroc, notamment du blé, et la croissance du PIB. Cela s’explique par une réaction en chaîne : les agriculteurs sont très nombreux dans les campagnes : s’ils voient leur revenu diminuer ou qu’ils se voient forcés de vendre des animaux pour avoir plus de liquidités, c’est d’autant moins d’argent dépensé dans la consommation. Tout cela a donc un effet domino sur la croissance économique. C’est là l’origine des programmes très forts et très volontaires menés dans le pays pour soutenir l’agriculture, à l’image du plan Maroc Vert. Ce dernier consiste en un programme de développement agricole et des campagnes très ambitieux mis en place par le roi en 2008. Ce programme vise à faire de l’agriculture un secteur stratégique pour le pays.

Enfin, notons que la malnutrition et la faim sont aujourd’hui davantage imputables aux conflictualités qu’aux insuffisances de production. Par exemple, on retrouve des situations d’insécurité alimentaire en Syrie, alors que ce pays a été un grenier à blé, autosuffisant, pendant des dizaines d’années, grâce notamment à la vaste zone de production agricole située au nord du pays. Mais depuis le début de la guerre, la Syrie est un importateur massif de blé – lequel vient, à nouveau, de Russie. L’alliance entre Vladimir Poutine et Bachar al-Assad est aussi agricole ; son objectif est de sécuriser l’alimentation des populations. En Syrie, dans les zones contrôlées par les autorités kurdes, alors que l’on est actuellement à l’époque des moissons, des feux énormes se déclenchent. Les raisons de ces feux sont multiples : on accuse des groupes jihadistes, comme l’État islamique, de mettre le feu à ces champs de blé. On peut certainement aussi identifier des problèmes techniques : beaucoup de Syriens ont migré au Liban et en Turquie, et la région manque de main d’œuvre qualifiée pour faire les moissons. Les moissonneurs sont moins compétents, et il devient courant d’oublier un mégot de cigarette dans un champ de blé et de déclencher par mégarde un feu. Aujourd’hui, un conflit oppose les autorités kurdes à Damas pour mettre la main sur ce blé qui sera moissonné ; car qui contrôle le blé contrôle la stabilité. Une guerre des prix est ainsi menée entre Bachar al-Assad et les Kurdes, et les agriculteurs vendent, naturellement, leurs productions de blé au plus offrant. Ce n’est donc pas uniquement, j’insiste, un problème de production mais de conflit qui explique les difficultés d’accès aux silos. Un phénomène similaire s’observe dans le sud du Yémen : les oppositions entre différents acteurs dans les villes où étaient stockées les ressources alimentaires ont abouti à la détérioration de ces réserves et à des situations d’insécurité alimentaire.

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