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Entretien avec Matthieu Brun - Géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation au Moyen-Orient (2/2)
Article publié le 08/07/2019

Propos recueillis par Claire Pilidjian

Matthieu Brun est doctorant en science politique à Sciences Po Bordeaux au sein du laboratoire du CNRS Les Afriques dans le monde et chercheur au Club DEMETER, écosystème associatif du secteur agricole tourné vers les réflexions prospectives et stratégiques. Ses sujets de recherche couvrent la gestion des ressources naturelles, la géopolitique de l’agriculture et de l’alimentation avec un intérêt particulier sur la Méditerranée et le Moyen-Orient ainsi que les politiques de développement. Matthieu Brun est membre du comité de rédaction de la revue Confluences Méditerranée (https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2019-1.htm) et de l’ouvrage annuel de prospective agricole et alimentaire Le Déméter (https://www.iris-france.org/publications/le-demeter-2019/).

Lire la partie 1

Pourrait-on dresser, à l’instar d’une géopolitique de l’alimentation, une géopolitique de l’eau ? Comment fonctionnerait une telle géopolitique dans la région ?

L’eau a toujours posé de grands défis pour les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et pas uniquement pour l’agriculture. La croissance démographique, le changement de mode de consommation, l’urbanisation des terres arables, les transformations de l’espace ainsi que le changement climatique constituent des facteurs qui ont un impact négatif sur l’état des ressources et leur (sur)exploitation. Eau et agriculture sont intimement liées : l’irrigation est essentielle dans cette région. Aujourd’hui, 80% des usages de l’eau au Moyen-Orient vont à l’agriculture. Il y a un énorme besoin d’eau pour irriguer les cultures et assurer la sécurité alimentaire.

Cette région est le théâtre de nombreuses violences et de rivalités hydrauliques entre des pays qui tentent d’exercer ce qu’on appelle souvent des formes de domination hydropolitique, ou d’hydro-hégémonie. Au Moyen-Orient, plus de 60% des ressources en eau de surface sont transfrontalières : elles sont partagées entre plusieurs États. C’est aussi le cas d’une grande partie des ressources souterraines : beaucoup d’aquifères sont communs à des pays différents. C’est le cas entre Israël et ses voisins, autour du bassin du Jourdain, où Israël a implanté une hydro-hégémonie aux dépens de la Syrie, de la Palestine, de la Jordanie. Si on prend la gestion des eaux souterraines, les Palestiniens ne peuvent prélever que 20% de la ressource. Israël a établi un contrôle total autour des ressources en eau. Tout cela renforce la nécessité d’une gestion concertée des ressources naturelles, y compris transfrontalières.

On retrouve des tensions similaires, plus au nord, entre l’Euphrate et le Tigre, dans le berceau du Croissant fertile, autour du projet turc « GAP », le projet d’Anatolie du sud-est. C’est un projet d’aménagement du sud-est anatolien mené par le gouvernement turc pour plus de 30 milliards de dollars, consistant à irriguer pas loin de 2 millions d’hectares de terres arides à partir de 22 barrages. Ces 22 barrages devraient être situés principalement sur les bassins versants du Tigre et de l’Euphrate ; le projet comprend aussi la construction d’usines hydroélectriques qui permettront d’accroître la capacité de production énergétique de la Turquie – car derrière l’eau, il y a en effet bien souvent la question de l’énergie. Le problème, c’est que ces grands projets de barrage du Tigre et de l’Euphrate vont réduire considérablement le débit des fleuves : on estime une réduction de 22 km3 d’eau par an, ce qui est énorme. Pour les États situés en aval de ces fleuves comme la Syrie ou l’Irak, on fait face à de grandes tensions sur la ressource. Des émeutes de la soif ont éclaté il y a quelques mois à Bassora en Irak, qui a connu des situations très difficiles à cause du remplissage d’un barrage turc à 70 km de la frontière irakienne ; ce barrage retient une grande partie de l’eau nécessaire à l’agriculture et aux activités économiques irakiennes. Il y avait bien eu des accords entre l’Irak et la Turquie pour une mise en eau progressive, mais la Turquie a décidé de précipiter la mise en œuvre du projet, ce qui a entraîné des grosses difficultés d’approvisionnement en eau pour l’ensemble du bassin, et notamment pour Bassora qui se trouve au bout. Les conséquences ont été dramatiques pour l’environnement et l’agriculture : les cultures du riz et du maïs ont été suspendues faute de ressources en eau suffisantes. Les troupeaux ont diminué de près de 30% par rapport à l’année précédente et la population s’est soulevée.

Ces ressources transfrontalières sont donc clairement l’objet de conflits entre les États. Le cas du Nil est également emblématique à ce sujet. L’Égypte a exercé une hydro-puissance sur ce fleuve depuis la construction du barrage d’Assouan et la mise en eau du lac Nasser, aux dépens de ses voisins situés au sud, le bassin du Nil traversant un grand nombre de pays. Depuis quelques années, cette hydro-hégémonie est remise en cause par l’Éthiopie, l’autre géant africain en termes de démographie et de modèle économique. L’Éthiopie a décidé de construire le barrage de la Renaissance, qui n’est pas à vocation agricole, mais pour augmenter ses capacités énergétiques, pour le pays et pour en revendre aux autres États de la région. Mais ce barrage modifie complètement les flux des eaux du Nil. « L’Égypte est un don du Nil », disait Hérodote : on a bien en effet l’image de l’Égypte comme un très fin lacet d’eau et de terres arables autour d’un océan de sable et de désert. Si on voit les eaux du Nil fluctuer, c’est d’autant plus catastrophique pour l’agriculture égyptienne. 11 millions de tonnes de blé sont certes importées par l’Égypte, mais 11 millions de tonnes de blé sont aussi produites sur place…

Quels sont les défis majeurs en termes d’alimentation et d’eau pour la région, pour les années à venir ?

Ces défis sont nombreux. La première chose à garder à l’esprit, c’est que les écosystèmes méditerranéens et moyen-orientaux sont particulièrement vulnérables, et la protection de ces écosystèmes doit être considérée comme une urgence. Bien qu’on ait tendance à l’oublier, la désertification est l’un des enjeux les plus cruciaux. Elle fait l’objet d’une convention des Nations unies, au même titre que le climat ou la biodiversité. En effet, la désertification n’est pas seulement l’avancée du désert ; ce qu’elle menace avant tout, ce sont les sols. Le sol est une matière vivante qui doit être protégée et conservée. Pour continuer à répondre à la demande alimentaire et à offrir des emplois à la population, il faut donc protéger les sols de l’urbanisation, de l’artificialisation et de la pollution.

Un des défis majeurs pour cette région aujourd’hui est le changement climatique. On a observé ces dernières années une hausse des catastrophes climatiques, principalement dues à la sécheresse. Comme je l’ai souligné précédemment, dans le cas du Maroc, une sécheresse entraîne des handicaps considérables sur le plan économique pour l’ensemble de la société. En effet, les structures économiques et les activités dans cette région du monde sont particulièrement liées aux ressources naturelles. Elles sont très sensibles au climat. C’est le cas pour le tourisme comme pour l’agriculture. Il faut donc rester vigilant sur la protection des ressources naturelles.

Un autre axe de défi est le défi financier : on a de moins en moins de ressources financières et techniques pour s’adapter aux effets du changement climatique. Or, il est nécessaire de mettre en œuvre une gestion appropriée, durable et concertée des ressources rares que sont la biodiversité, l’eau, le sol. Il faut considérer cet écosystème pour l’agriculture, l’alimentation et la région toute entière.

Retenons que les ressources dont il est ici question sont rares : l’eau, le foncier, l’alimentation. Un des défis est d’améliorer leur répartition : le partage dans l’accès aux ressources naturelles, comme on l’a vu avec la gestion des bassins et les aquifères, est essentielle. L’inégale répartition de ces ressources contribue aux tensions et exacerbe les conflits tant sur le plan interne qu’externe. En Syrie et au Yémen va également se poser un jour la question de la reconstruction. Cette dernière va représenter pour le futur un défi en termes d’alimentation, d’agriculture et de ressources en eau. Cette question implique de prendre en compte le retour ou le non-retour des migrants syriens qui sont partis au Liban ou en Turquie, et qui ont quitté leurs terres et leurs exploitations agricoles. Vont-ils revenir dans leur pays ? Auront-ils accès au foncier, ou peut-on craindre un détournement de ce dernier de la part du régime en place ? C’est un enjeu très important sur le plan économique, social, et de la production agricole.

Enfin, un des dossiers majeurs dans cette région comme ailleurs, c’est la lutte contre la perte liée aux gaspillages. Un tiers de la production est perdue ou gaspillée : au niveau des champs, en raison des mauvaises infrastructures de stockage ou de transformation, ou dans le gaspillage alimentaire. La lutte contre le gaspillage constitue un axe prioritaire pour répondre aux défis de la croissance démographique et de l’alimentation. Cet axe peut aussi répondre aux besoins d’une population en forte croissance.

Tous ces différents éléments s’inscrivent de manière prépondérante dans le cadre des Objectifs du Développement Durable (ODD). L’agenda du développement fait en effet une place essentielle à la question des gestions des ressources, de la sécurité alimentaire, ou encore du gaspillage. Les ODD posent ainsi un cadre d’action global, sectoriel, mais aussi national pour penser la gestion de ces défis tout en coordonnant les efforts de chacun.

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