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Entretien avec Marie Ladier-Fouladi – Les événements de novembre 2019 en Iran : un soulèvement populaire sur fond de crise sociale et économique
Article publié le 26/11/2019

Propos recueillis par Gabriel Malek

Marie Ladier-Fouladi est sociodémographe, directrice de recherche au CNRS/EHESS-CETOBaC.

Comment expliquer l’annonce de l’augmentation drastique du prix de l’essence vendredi 15 novembre de la part du gouvernement iranien, dans le cadre de sa politique fiscale et économique ?

La hausse du prix de l’essence fait partie d’une réforme mise en place dès 2010 par Mahmoud Ahmadinejad, alors Président de la république, intitulée « cibler les subventions ». Il s’agissait, suivant les recommandation du FMI, de supprimer les subventions à l’énergie - essence, gazole, pétrole lampant, gaz en réseau et électricité - pour proposer ces produits au prix du marché international tout en prenant des mesures compensatoires de redistribution d’une partie des revenus ainsi générés aux ménages les plus défavorisés.

Il faut rappeler que jusqu’en 2010, les Iraniens bénéficiaient des subventions indirectes sur tous les produits de consommation et les services, qu’ils soient importés ou fabriqués en Iran, afin d’assurer à chaque famille iranienne un niveau de vie minimal, comme sous le Shah. Par exemple, la production de l’électricité était très subventionnée, et son prix tournait autour de 1 ou 2 centimes pour un kilowatt. Il va sans dire que ces subventions étaient essentiellement financées par la rente du pétrole.

La mise en œuvre de cette réforme nécessitait la réalisation d’une gigantesque opération de collecte d’information au niveau de ménage. A l’aide d’un questionnaire exhaustif, le gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad a collecté des données constituant une mine d’information sur tous les Iraniens qui avaient renseigné le questionnaire afin recevoir cette subvention directe. Une fois collectées, ces données furent envoyées aux ministères de la Justice, de la Santé et du Travail afin de vérifier ces déclarations volontaires avec celles de l’administration.

La base statistique pour cette reforme de subventions était le ménage. L’Etat a donc créé un compte bancaire pour le chef de ménage, femme ou homme. A partir de décembre 2010, le gouvernement y a effectué un virement bimensuel de 81 000 toman (l’équivalent d’environ 54 euros en 2010) pour chaque personne membre du ménage. Par exemple, un ménage de 4 personnes recevait tous les deux mois 324 000 toman (l’équivalent de 216 euros en 2010). Cette subvention directe, devenue par la suite mensuelle, touchait tout le monde sans discrimination d’âge, de richesse ou de sexe. Devenue systémique lors des années 2010, cette rente a constitué un filet de sécurité économique notamment pour les moins favorisés.

En contrepartie de cette subvention directe, le gouvernement a donc supprimé celle des produits énergétiques, ce qui a entrainé une forte augmentation du prix de l’eau et de l’électricité. Ainsi, in fine, ce sont les classes moyennes qui ont commencé à payer plus cher car elles sont bien plus consommatrices en énergie que les populations les plus pauvres comme au Sud de Téhéran. Cette situation est devenue assez critique pour un pan considérable de la population, surtout au niveau de la consommation de l’eau, vers 2011-2012. Malgré tout, un gros travail pédagogique a été réalisé par le gouvernement, le Parlement avait également discuté chacun des articles de la loi de cette réforme, et il y avait toujours des subventions sur les produits alimentaires.

La subvention directe pour tous mise en place par Mahmoud Ahmadinejad avait vocation à voir baisser son nombre de bénéficiaires pour ne plus se concentrer que sur les ménages les plus pauvres et augmenter les leurs. On estime à 72 millions le nombre de ses bénéficiaires en 2011. Mais en 2012, le Parlement refuse cette suppression partielle de la subvention par peur de contestations pour motifs économiques.

Devenu président en 2013, Hassan Rohani hérite de cette reforme qu’il doit mener à bien car elle est une priorité de l’Ayatollah Khameini. Mais la situation est compliquée sur le plan financier, 78 des 83 millions d’Iraniens recevant encore cette subvention directe. Suite au retrait de Donald Trump de l’accord iranien en mai 2018, la situation économique et sociale empire en Iran, et les débouchés pour son pétrole se font plus rares.

En réaction, le gouvernement soumet à l’automne 2018 un budget au Parlement dans lequel il propose la suppression de 10 à 15 millions de bénéficiaires de la subvention directe. Mais encore une fois, le Parlement refuse de rayer des listes autant de bénéficiaires, alors même que l’équilibre des finances publiques d’Iran est en grande difficulté.

Finalement, c’est le « Haut conseil de coordination économique », composé du président de la République, du président du Parlement et du chef de l’autorité judicaire, crée en juin 2018 par le Guide Khamenei, qui décide d’augmenter le prix de l’essence. Par la suite, le gouvernement a déclaré que les ressources ainsi générées seraient redistribuées aux 60 millions d’Iraniens, ce qui veut dire que les 18 millions d’Iraniens restant, qui bénéficiaient des subventions directes, doivent effectivement dépenser ces subventions pour leurs consommation de l’énergie.

Etait-ce le moment propice pour supprimer cette subvention sur le pétrole ?

L’État s’attendait de toute façon à ce que ce passage en force provoque une protestation. En effet, ce n’est pas juste le prix de l’essence, mais celui de tous les biens de consommation qui augmente en conséquence. On observe 10-15% d’augmentation sur le prix de certains biens. La baisse du niveau de vie que cela engendre crée légitimement de fortes inquiétudes au sein de la population iranienne. Le Guide a assumé publiquement la décision du Conseil en ordonnant au Pasdarans de réprimer violemment les manifestants voire de tirer à balle réelle sur ces derniers, qualifiés de « malfaiteurs, perturbateurs, voyous ».

Alors que, selon les responsables politiques iraniens, plus de 20 millions d’Iraniens vivent en dessous du seuil de pauvreté, il semble que la République islamique a choisi par ce moyen de maintenir le niveau de vie des 60 millions d’Iraniens issus des couches sociales défavorisées.

Pouvez-vous revenir sur les arrestations d’étudiants au sein même des campus iraniens lors de la répression de la contestation

Lors de cette répression, pas moins de 5 000 personnes auraient été arrêtées. Certains étudiants activistes, qui s’étaient pourtant tenus à l’écart des manifestations, furent arrêtés chez eux. Vendredi 22 novembre, le service de sécurité de l’université de Téhéran, « herâsat », a même déclaré qu’il ne savait pas où les Pasdarans avaient emmené les étudiants. Les Pasdarans (l’« Armée des gardiens de la révolution islamique » (sepâh-e pâsdârân-e enghlâb-e eslâmi), appelée Pâsdârân (les gardiens), créée le 6 mai 1979 par un décret de Khomeiny), sont proches de l’Ayatollah Khameini, et n’ont donc pas à rendre compte au gouvernement, au contraire de « herâsat ».

Comment comprendre la dichotomie des services d’information des Pasdarans et de « herâsat » ?

Dans chaque université se trouve en effet un service d’information nommé « herâsat », qui surveille aussi bien les étudiant.e.s que les enseignant.e.s. C’est une police politique, dont la mission principale est le renseignement. Si par exemple un/une enseignant.e est invité.e par un.e collègue à l’étranger, il/elle doit informer ce service pour avoir son approbation et dès son retour doit lui rendre compte de ce déplacement à l’étranger et des personnes rencontrées, etc.

Outre les universités, ce service se décline dans l’ensemble des institutions publiques. On le voit à l’accueil des ministères par exemple. Ils répondent normalement à l’autorité du gouvernement alors que les Pasdarans n’ont de compte à rendre qu’à leurs supérieurs et au pouvoir religieux. Cependant, chaque établissement public devant disposer de sa propre organisation de « Bassidji » (mobilisé), les membres de cette organisation composée du personnel collaborent avec le service de « herâsat » de leur établissement afin de procéder à des échanges d’informations.

Mieux structuré que son homologue gouvernemental, le service d’information des Pasdarans est considéré comme plus efficace et se targue de sa supériorité. Même si l’on observe une certaine rivalité entre les deux services, ils doivent collaborer ensemble, sachant que c’est avec l’accord du Guide, l’Ayatollah Khamenei, que le ministre des Renseignements est nommé.

Comment comparer ce soulèvement populaire à celui de la Révolte de 2009 ?

Le Mouvement vert de 2009 était une manifestation d’ordre civique avec une revendication politique, en réaction aux résultats des élections. Tandis que les motifs des vagues de protestations populaires en hiver 2017-2018 et en novembre 2019 sont d’ordre économique avec des slogans radicaux dirigés contre le régime.

Le blocage d’internet a permis d’éviter une fuite d’information vers l’extérieur, comment expliquer une telle efficacité ?

Le blocage externe et interne de l’internet iranien a été bien préparé en amont, car les réseaux sociaux avaient été un facteur clé de mobilisation pendant les manifestations de 2017-2018. Tout a été bloqué pour éviter que des nouvelles parviennent à l’étranger et pour empêcher une mobilisation interne. Le blocage a duré 6 jours, puis la connexion a été rétablie lentement le samedi 23 novembre tout en surveillant attentivement les utilisateurs.

La répression des Pasdarans a été implacable. On dit souvent que le Shah a échoué à mater la révolution de 1979 car il n’avait pas de milice prétorienne. Le régime est-il assuré à ce niveau ?

Les Pasdarans comme les Bassidji sont des milices fidèles au pouvoir de Khamenei. Les Bassidji notamment sont présents dans l’ensemble des institutions de la vie publique. Ils connaissent parfaitement les tensions de la société et sont conscients des points faibles de l’Ancien régime.

Ils ont une double loyauté au régime : idéologique mais aussi économique, et ont donc tout intérêt à défende ce système. Certains Pasdarans comparent les manifestations populaires actuelles aux opérations militaires des Moudjahidin menées en 1988, pour justifier la violence de la répression.

Pouvez-vous revenir sur la réaction timide des Américains, qui ont mis une amende de 180 millions au gouvernement de Téhéran ? Quelle est la ligne politique pour la République islamique de nos jours ?

La réaction du gouvernement de Hassan Rohani, appuyée par le Guide et les chefs des pouvoirs législatif et juridique, lors de ces vagues de protestation suite à la hausse du prix de l’essence montre une image forte de la République islamique. De plus, l’Ayatollah Khamenei a assumé politiquement la décision en qualifiant les manifestants de voyous et d’agents de l’étranger. Au niveau politique, il justifie ainsi l’usage de la violence à l’égard des manifestants qui seraient « dangereux » pour le pays.

Cependant, la violence semblait surtout du coté des Pasdarans qui tiraient à balles réelles sur la foule, épaulés par des snipers, comme ils ont appris à le faire aux milices chiites irakiennes. Cette répression « efficace » a été, semble-t-il, parfaitement préparée en amont. Cela pour montrer aux Américains que malgré les sanctions économiques et les contestations et manifestation de rue des Iraniens, le régime iranien ne vacille pas.

Cette opération orchestrée par Ali Khamenei, en personne, depuis l’annonce de la huasse du prix de l’essence jusqu’à la répression violente des manifestants montre bien que le Guide suprême a bien décidé de mettre fin au jeu des factions politiques en Iran pour laisser les corps de l’« État parallèle », dont il est le chef et les Pasdarans l’une des composantes principales, œuvrer dans l’espace politique. Désormais, on ne peut plus parler ni des « modérés » ni des « fondamentalistes ». Sachant que depuis le Mouvement vert de 2009, les réformistes ont été complètement neutralisés.

Ce slogan populaire des manifestations de 2017-2018 entérine bien cette réalité : « Réformisme, fondamentalisme, l’histoire est terminée ».

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