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Lydia Assouad est Doctorante à l’École d’économie de Paris et à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Aujourd’hui chercheuse associée au World Inequality Lab, elle était chercheuse associée au Carnegie Middle East Center à Beyrouth. Ses travaux portent notamment sur les inégalités de revenus et de patrimoine au Moyen-Orient.
Les résultats que j’ai produits sur la répartition des revenus et sur les inégalités au Liban au sein de la population libanaise se basent sur des données fiscales disponibles entre 2005 et 2014. Avant 2005, il n’existe presque pas de données fiables sur lesquelles travailler. La seule autre année où des données similaires ont été publiées est celle de 1960 : l’IRFED avait alors réalisé une étude estimant la distribution des revenus au niveau national, et avait alors trouvé, déjà à l’époque, une répartition très inégalitaire. Entre 1960 et 2005, nous n’avons aucune donnée nous permettant d’étudier les inégalités dans le pays. Il existe quelques enquêtes, qui malheureusement sous-estiment grandement le niveau des inégalités, car les individus les plus riches ont tendance à moins déclarer leurs revenus réels (ceci est valide partout, pas seulement au Liban). Il est donc impossible de savoir clairement comment les disparités socio-économiques ont évolué au Liban depuis les années 1960, si les inégalités sont structurelles ou encore si elles ont baissé avant de remonter pendant la période récente. Etant donnés les travaux qui existent dans les autres sciences sociales sur l’économie politique du pays, son mode de gouvernance, la sociologie de la classe dirigeante, je pense que les inégalités sont probablement structurelles, mais il n’existe pas de chiffres permettant de corroborer cette hypothèse.
Dans les années 1950 et 1960, le revenu moyen libanais était en effet plutôt élevé : plus du double par rapport aux pays voisins (Jordanie, Turquie, Syrie, Egypte, Irak) et même légèrement supérieur au revenu moyen français. Dans les années 1960, lorsque les Libanais voyageaient en France, ils étaient en moyenne plus riches que la population française. Cela a en partie contribué à l’émergence de l’idée d’un « miracle économique libanais », cultivé par le développement du système bancaire libanais, qui a fait de ce pays la Suisse du Moyen-Orient. Ce mythe du miracle libanais, selon lequel le Liban a une économie très développée qui résisterait aux crises politiques, a été entretenu par la classe dirigeante et a contribué à masquer l’existence de niveaux de pauvreté et d’inégalité extrêmes dans le pays.
Les causes sont à la fois politiques et économiques.
Comme je l’ai précédemment indiqué, les élites libanaises sont largement responsables de cette situation. Elles ont perpétué pendant des années le mythe de l’« exceptionnalisme libanais » pour maintenir un statu quo dont elles bénéficiaient sur le plan économique. L’idée selon laquelle la démocratie consociative et le laissez-faire économique étaient des réussites exceptionnelles et durables pour le Liban était ancrée dans les esprits. En conséquence, l’effondrement financier du pays semble avoir pris tout le monde par surprise. Mais la réalité est que l’« exceptionnalisme libanais » est basé sur un système politique corrompu qui favorise le mauvais équilibre socio-économique.
La démocratie consociative, qui réparti le pouvoir selon les communautés religieuses, favorise en partie ces inégalités. Ce système fait en sorte que chaque parti puisse participer au gouvernement et influencer la vie politique. Cet arrangement institutionnel est a priori attractif, car il a pour but d’empêcher les conflits entre les communautés. Mais il a des effets pervers sur la gouvernance. Ces gouvernements ne parviennent pas à mener des politiques publiques cohérentes animées par le bien collectif. Leur but est essentiellement de garder le pouvoir, notamment pour faire passer des lois fiscales qui les avantagent. Ils bloquent ainsi l’arrivée de nouveaux groupes politiques qui pourraient les rendre responsables aux yeux des citoyens. D’autre part, chaque représentant politique favorise sa propre communauté, alimentant le clientélisme. On retrouve ce mécanisme corrompu non seulement à la tête de l’Etat, mais aussi au niveau local. C’est donc tout le système qui doit être changé.
A cela s’ajoute des facteurs purement économiques : la période d’après-guerre civile a été marquée par la mise en place de politiques néo-libérales similaires à ce qu’on a observé dans les pays occidentaux dans les années 1980. Les élites ont privatisé l’économie. Le Liban est devenu une économie rentière, peu productive, dont les sources de revenu viennent principalement du secteur financier, protégé par la loi sur le secret bancaire (1956). Et le système de taxation ne favorise pas la mise en place d’une économie basée sur la production.
Pour estimer la distribution du revenu national total [1], j’ai combiné des données fiscales (les déclarations de revenus des Libanais), avec des données sur les revenus (les enquêtes sur les ménages, les comptes nationaux et les listes des milliardaires publiées dans les médias) sur la période 2005 à nos jours. Le constat est sans appel : le Liban est extrêmement inégalitaire. Les 10% les plus riches ont reçu 55% de tout le revenu national libanais et les 1% les plus riches en ont reçu 25%, soit le quart. A titre de comparaison, en France, les 1% ont reçu 11% des revenus nationaux sur cette période et aux Etats-Unis (un pays décrit comme extrêmement inégalitaire), les 1% ont reçu un peu moins de 20% des revenus nationaux. Cela place le Liban parmi les pays les plus inégalitaires au monde, aux côtés du Brésil ou de l’Afrique du Sud, où les inégalités sont liées à l’histoire et à la persistance de politiques racistes. Pour ce qui est des patrimoines, les données sont encore plus limitées que pour les revenus. Mais si on observe les listes des milliardaires de la région publiées par des magasines tels que Forbes ou Arabian Business magasines, on voit que les plus grosses fortunes libanaises se portent très bien : en moyenne, si l’on rapporte la valeur de la richesse totale des 7 milliardaires libanais au revenu national total, on voit qu’ils représentent à eux seuls plus de 20% du revenu national total en moyenne entre 2010 et 2017, contre 20% au Bahreïn, et moins de 10% en Arabie saoudite, en France ou en Turquie.
Pour le moment, aucune donnée ne permet d’identifier l’existence d’inégalités selon les communautés car les données que j’ai utilisées sont anonymisées et non localisées. Les chrétiens sont-ils les plus riches, et les chiites les plus pauvres, comme on l’affirme souvent ? Rien ne le prouve. Ce que l’on peut constater, c’est qu’au sein de chaque groupe, il existe des très riches (qui correspondent souvent aux leaders sectaires et politiques), et des très pauvres. Très probablement, les inégalités sectaires sont moindres que ce qui est souvent dit.
Les inégalités extrêmes ne sont pas nouvelles au Liban. Mais la mauvaise gouvernance des dernières années (aucun service public de qualité, augmentation des taxes indirectes) les a renforcées. Les gouvernements successifs ont fait le choix systématique de mettre en place des politiques d’austérité. Pour renflouer les caisses de l’Etat, la classe politique a fait passer des lois imposant aux contribuables moyens et aux plus pauvres de payer plus que les riches. La taxe dite « whatsApp », initiée par le gouvernement Saad Hariri à l’automne 2019 est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. C’est ce qu’on appelle une taxe dégressive (qui ne dépend pas du revenu des individus). Elle affectait donc les pauvres plus que les riches, car elle représentait une part plus importante de leur budget total. C’est cette taxe qui a fait descendre les Libanais dans la rue. Ces manifestations sont donc bien liées au renforcement des inégalités.
Effectivement, le système fiscal libanais a largement contribué à renforcer les inégalités. La redistribution des richesses est minime au Liban et le système fiscal dépend en majorité des taxes dites « indirectes », qui ne dépendent pas du niveau de revenus des individus.
La taxation directe (taxe en fonction des revenus) est par ailleurs peu progressive : elle augmente très peu en fonction du niveau de revenu des individus. Les taux appliqués aux plus riches sont d’ailleurs parmi les plus bas au monde : ils étaient à 21%, ils viennent d’être augmentés à 25% (en comparaison, ils s’élèvent à 37% aux Etats-Unis et 45% en France). Le Liban est systématiquement le pays qui taxe le moins les revenus des riches. A cela s’ajoute un autre problème : la taxation directe comporte énormément d’exceptions, notamment pour les revenus du capital, qui ne sont pas taxés. La fiscalité bénéficie donc largement aux plus riches.
Il serait possible de favoriser une meilleure répartition des richesses avec la mise en place de réformes économiques et fiscales. J’identifie quatre principales réformes qui pourraient être réalisées :
• Etablir une imposition générale sur le revenu : taxer les revenus à des taux progressifs.
En matière de taxation directe, le système fiscal libanais est cellulaire. Il taxe les différents revenus selon les secteurs. Prenons l’exemple d’un employé dans une boutique de vêtements à Beyrouth qui serait également rentier et louerait des appartements : pour l’administration fiscale libanaise, les revenus issus de son travail de salarié et ceux issus de ses appartements vont être déclarés séparément. Ses revenus d’employé sont d’avantage taxés. Si l’administration prenait en compte l’ensemble des revenus de la même manière, la taxation serait plus importante, et plus juste.
• Mettre en place une taxation exceptionnelle sur la richesse : en raison de la situation actuelle, il faudrait adopter une taxation plus importante sur les milliardaires et les millionnaires. Les sept milliardaires les plus riches au Liban représentent quasiment 30% de la richesse libanaise.
• Combattre l’évasion fiscale : elle représente un sport national au Liban et elle est largement favorisée par le secret bancaire. Il faut donc mettre en place des politiques pour favoriser la transparence dans le secteur bancaire.
• Améliorer la redistribution des richesses : mettre en place des politiques cohérentes pour diminuer les inégalités en redistribuant l’argent collecté par les impôts vers les foyers les plus modestes. Un meilleur investissement dans le domaine de l’éducation s’avère aussi crucial.
Effectivement, le renforcement de la crise depuis deux ans a probablement contribué à augmenter encore plus les inégalités. De manière générale, plus on est riche, plus on a la possibilité de varier les sources de revenus et de jouer avec la loi. Mais surtout, les plus riches ont pu protéger leurs dollars et leur capital et les faisant sortir des banques libanaises. Evidemment, les plus pauvres n’ont pas les moyens de jouer sur ces mécanismes.
La situation actuelle est dramatique : on parle de risque de famine. La classe moyenne était déjà petite, mais aujourd’hui, elle a quasiment disparu.
Ines Gil
Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.
Lydia Assouad
Lydia Assouad est Doctorante à l’École d’économie de Paris et à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Aujourd’hui chercheuse associée au World Inequality Lab, elle était chercheuse associée au Carnegie Middle East Center à Beyrouth. Ses travaux portent notamment sur les inégalités de revenus et de patrimoine au Moyen-Orient.
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