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Entretien avec Louise Dorso - L’Arabie du premier millénaire av JC

Par Florian Besson, Louise Dorso
Publié le 12/05/2013 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Guerre contre les Arabes montés sur des dromadaires, relief du palais d’Assurbanipal, à Ninive

Crédits photo : Louise Dorso

Comment s’articule votre projet de recherche ?

J’étudie l’Arabie dans le contexte mésopotamien au Ier millénaire avant J.-C., plus précisément de 853 à 445 environ, soit une échelle de temps qui couvre les périodes néo-assyrienne, néo-babylonienne et une partie de la période achéménide. Je ne travaille pas sur toute l’Arabie telle que nous la concevons maintenant, mais telle que la concevaient les Mésopotamiens. En termes géographiques, il s’agit de la zone nord-ouest de l’Arabie, celle des grandes oasis du Hijaz (Tayma, Dédân et Dumat al-Jandal), d’une partie du Sinaï et du désert syro-arabique. J’explore tous les types de relations : les échanges économiques et commerciaux bien sûr, mais aussi les rapports militaires et diplomatiques, les transferts culturels et religieux, l’histoire des perceptions.

Quelles sources utilisez-vous pour vos recherches ? Quel est l’apport de l’archéologie ?

Les sources sont très variées et c’est ce qui fait la richesse de ce sujet. Tout d’abord, il y a bien sûr les sources écrites cunéiformes, le matériau le plus abondant. Les corpus de textes se composent essentiellement d’inscriptions royales et de lettres de la chancellerie. Je ferai très peu mention des données que l’on trouve dans la Bible ou chez les auteurs grecs, je me concentre essentiellement sur les sources internes. En revanche, je prendrai en compte certaines inscriptions thamoudéennes [1] et taymanites [2] retrouvées dans la région des oasis ainsi que certaines inscriptions en araméen. A ce corpus écrit s’ajoutent toutes les données de l’archéologie. En fait, ce sujet s’inscrit dans une dynamique de recherche très actuelle puisque la plupart des oasis dont il est question dans les textes font l’objet de fouilles en ce moment. Les objets trouvés au cours de ces fouilles nous permettent de confirmer la venue dans la région du roi néo-babylonien Nabonide par exemple [3], mais aussi d’étudier les influences culturelles. Les sources iconographiques sont d’ailleurs nombreuses et très précieuses. Il semble que les Assyriens se soient plus à représenter les Arabes, en particulier sur les bas-reliefs du palais d’Assurbanipal, à Ninive.

Le grand public sait très peu de choses de cette région à cette époque : pourquoi ?

Mon impression est que le monde de l’Orient ancien suscite moins l’intérêt que les mondes grec, romain ou égyptien. De plus, au cours de nos études secondaires, on n’accorde en général que peu de temps à l’histoire de la Mésopotamie. A titre de comparaison, si beaucoup de personnes savent identifier le système hiéroglyphique égyptien, en revanche, beaucoup moins se rappellent avoir entendu parler du cunéiforme. De plus, je pense que nous recevons beaucoup plus d’images de l’Antiquité grecque, romaine ou égyptienne. Tout le monde a déjà vu au moins une fois une photo des pyramides, de l’Acropole d’Athènes, du Colisée… Mais qui connaît les ziggurats de Mésopotamie ? L’Orient ancien me paraît moins médiatisé.

A quoi ressemble l’Arabie de cette époque ?

Tout d’abord, « l’Arabie » dont il est question dans les textes en cunéiforme n’est pas une entité politique qui disposerait d’une administration et d’organes de gouvernement. Il faut plutôt la considérer comme un espace géographique, dont la principale caractéristique est l’aspect désertique. Cet espace est le territoire de différentes tribus dont les chefs sont appelés « rois » ou « reines » dans les textes assyriens. L’on voit parfois émerger certains royaumes comme celui de Lihyan, à Dédân. Les activités économiques sont principalement le commerce des aromates, en provenance du sud de l’Arabie, un commerce qui est lié aux caravanes. Dans les oasis, on pratique des activités agricoles et pastorales. Quant à la religion, l’Arabie préislamique est polythéiste et parmi toutes les divinités, chaque tribu en adore une en particulier.

Quelles langues y parle-t-on ?

On y parle une diversité de langues : le thamoudéen, le lihyanite, le safaïtique… D’ailleurs, le critère linguistique n’est pas forcément le mieux adapté pour définir qui étaient les Arabes de l’Antiquité. Tout d’abord, parce qu’il est difficile de comprendre ce qu’était la langue arabe de l’Antiquité. Le thamoudéen, le safaïtique, le lihyanite appartiennent-ils à l’arabe ? Ensuite, parce que nous n’avons aucun indice nous démontrant que ceux qui, dans l’Antiquité, parlaient un langage que nous classifions comme arabe selon des critères linguistiques modernes, se voyaient eux-mêmes comme Arabes ou étaient considérés comme tels par leurs voisins. La langue n’est pas forcément le meilleur marqueur d’une identité.

A quel moment apparaît le terme « Arabe » ?

Le terme « Arabe » apparaît pour la première fois en 853 avant Jésus-Christ, dans les Annales du roi néo-assyrien Salmanazar III. Le texte rapporte qu’un certain Gindibu l’Arabe, avec une centaine de chameaux, s’est joint à la coalition de douze rois à laquelle le roi d’Assyrie se confronta au cours de la bataille de Qarqar, au nord de la Syrie. Ce qu’il nous faut donc immédiatement souligner, c’est que la première mention du terme « arabe » n’émane pas de ces populations elles-mêmes, mais fut utilisé par leurs voisins pour les désigner. C’est donc ce qu’on appelle une catégorie construite, et pas vernaculaire. Et il ne faudrait pas y voir une connotation ethnique : le terme « arabe », dans les sources mésopotamiennes, fait référence à des populations vivant dans le désert syro-arabique, dans le Sinaï et dans le nord-ouest de la Péninsule arabique, dont une partie au moins pratique le nomadisme. Cette appellation n’était pas du tout revendiquée par les populations de la Péninsule et il est impossible de dire si ces populations se percevaient comme « arabes ». Il faut attendre plusieurs siècles pour que le terme soit utilisé par le peuple qu’il désigne. Ce n’est que vers la fin du IIème siècle ou le début du IIIème après J.-C que l’on voit des habitants de l’Arabie se déclarer « Arabes » dans une langue locale, comme les auteurs de deux inscriptions trouvées au Hadramawt (sud de l’Arabie). Puis, en 328, un souverain du désert de Syrie, le Nasride Imru’ al-Qays, se proclame « roi de tous les Arabes » dans une inscription en langue arabe et en écriture tardo-nabatéenne. L’un des principaux intérêts de cette étude des relations entre l’Arabie et la Mésopotamie réside là : ce sont les Assyriens qui auraient donné leur nom à ces populations et qui auraient diffusé ce terme à travers le Proche-Orient. Mais attention, il faut rester prudent, ceux que les Assyriens appellent « arabes » ne correspondent peut-être pas aux populations que nous désignons nous, à notre époque, comme Arabes, étant donné que cette appellation ne semble se fonder ni sur des critères ethniques, ni proprement linguistiques.

Est-ce qu’on retrouve des traits communs entre l’Arabie de cette époque et celle que l’on connaît mieux, celle de l’Hégire, par exemple dans l’organisation sociale ?

En fait, je dois dire que le cœur de mon sujet n’est pas nécessairement d’établir une comparaison entre l’Arabie avant et après la naissance de l’islam. Je ne fais pas l’histoire de l’Arabie mais seulement celle de ses relations avec les grands empires mésopotamiens. Néanmoins, on retrouve certains traits communs, notamment l’organisation en confédérations tribales, comme celle de Qedar, dont il est question, à plusieurs reprises, dans les annales des rois assyriens. Il existe notamment un traité entre Assurbanipal et les Qédarites.

Est-ce que l’on voit dans les faits des éléments dont parle la Bible ?

Tout d’abord, nous trouvons, dans les textes assyriens ou babyloniens, des noms de tribus qui apparaissent plus tard, dans la Bible. C’est le cas de la tribu d’Abdeel, qui apparaît dans la liste des Fils d’Ishmael ; ou de la tribu d’Ephah, citée dans la liste des Fils de Keturah. En akkadien, ces deux peuples sont respectivement appelés Idiba’ilâ et Hayapâ. Ces tribus ne sont pas les seules à apparaître dans les deux types de sources, l’on pourrait aussi mentionner les tribus de Massa’, Sheba, Qédar… Ensuite, sans que l’on puisse affirmer la validité de l’hypothèse, on peut souligner certains liens avec des épisodes dont il est question dans la Bible. Celui de la Reine de Saba’ par exemple [4]. Disons-le immédiatement, il n’est jamais fait mention d’une reine de Saba’ dans les écrits mésopotamiens. En revanche, on y trouve certains éléments pouvant éventuellement expliquer l’origine de cet épisode. Le royaume de Saba’ figure bien dans les inscriptions assyriennes puisque l’on sait que le roi Sennachérib reçut des cadeaux de la part du roi de Saba’, Karib’ilu. Ensuite, les Assyriens parlent toujours de « reines des Arabes » comme Zabibe, Telhunu ou Samsi. Sans qu’ils la critiquent, la présence de femmes sur le devant de la scène politique semble avoir frappé les Assyriens, d’où la mention récurrente de leur nom. En fait de reines, il s’agirait plutôt de grandes prêtresses associées à un roi. C’est peut-être à partir de cet héritage mésopotamien que s’est cristallisé le mythe d’une reine de Saba’, dont le caractère féminin résulterait peut-être de cette organisation particulière qui étonna les peuples en contact avec les Arabes. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse.

Est-ce que la péninsule arabique est connectée au Moyen-Orient ?

L’un des axes importants de mon sujet est l’étude des routes commerciales. Les grandes oasis constituaient les étapes du trafic caravanier d’aromates destiné au Proche-Orient, très gros consommateur d’encens. Les aromates représentaient des denrées précieuses et chères, leur commerce était associé à de grosses sommes d’argent. L’on ne peut comprendre l’intérêt des empires mésopotamiens pour la région si l’on ne prend pas en compte les routes commerciales qui traversaient l’Arabie, depuis le sud, région de production des aromates, vers le nord mésopotamien et méditerranéen, lieu de leur commercialisation. Ce commerce concerne surtout l’Arabie de l’ouest. L’Arabie de l’est apparaît plus fréquemment dans les sources mésopotamiennes du second millénaire av J.-C., il est déjà fait mention de réseaux commerciaux. De plus, les fouilles dans cette partie de l’actuelle Arabie ont montré des liens avec le monde iranien.

Quant aux transferts culturels, ils constituent une autre dimension du sujet, peut-être l’une des moins explorées jusqu’à maintenant. Sur le plan de l’iconographie par exemple, les archéologues ont recensé plusieurs reliefs rupestres représentant des hommes sur des chars dans la région des grandes oasis. Or, le char n’existait pas en Arabie. En effet, pour l’époque qui nous concerne, le principal moyen de transport était le dromadaire. Le char est un élément assyrien, particulièrement représenté sur les bas-reliefs des palais comme celui de Ninive. S’agirait-il ici d’une reprise, par un artiste local, d’un élément iconographique propre à la culture des voisins ? De même, sur le plan de la religion, il faudrait approfondir l’étude de la diffusion de certains cultes. Ainsi, le dieu Slm dont il est question sur une stèle en araméen retrouvée à Tayma existerait peut-être dans le panthéon mésopotamien, sous le nom de Salmu.

Comment expliquer que cette région n’ait jamais été conquise par les empires orientaux ?

L’Arabie, région de vastes étendues désertiques, n’était pas facile à contrôler. De même, faire la conquête de ses habitants n’était pas chose aisée : ils pouvaient s’enfuir dans le désert qu’ils connaissaient et où il était plus difficile pour les armées des empires orientaux de les poursuivre. C’est sans doute pour cette raison que les administrations orientales ont appliqué un autre type de contrôle : le tribut. Les textes assyriens mentionnent les tributs envoyés par les rois ou reines arabes. Plutôt que de conquête et de soumission, il faudrait parler de coopération. Même si la conquête de cette zone représentait un coût énorme en termes de logistique, qui pouvait dissuader les rois orientaux de s’engager dans une telle entreprise, ces derniers, avec leurs armées, pouvaient fortement déstabiliser la région et perturber les activités commerciales des Arabes en bloquant les routes caravanières. Ainsi, l’on peut supposer que ces derniers aient accepté de payer un tribut contre la garantie de pouvoir poursuivre leur commerce lucratif en toute tranquillité. Ce type de compromis se retrouve à l’époque achéménide : les Arabes jouissent d’un statut privilégié, ils ne font partie ni des populations soumises au roi perse, ni des peuples tributaires mais doivent lui verser un « cadeau » de 1000 talents d’encens. C’est ce que nous rapporte Hérodote. En fait de cadeau, il faut bien comprendre que cette quantité est énorme et représente un « cadeau » bien contraignant à faire, s’apparentant plutôt à un impôt ou à un tribut… Enfin, rappelons tout de même que si l’Arabie ne fut pas conquise, cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne fit jamais l’objet de tentative de conquête, comme en témoigne le séjour de dix ans du roi néo-babylonien Nabonide dans l’oasis de Tayma. S’il n’est pas encore possible d’expliquer les raisons de ce séjour, l’une des hypothèses avancées est celle de sa volonté d’établir un contrôle beaucoup plus étroit sur les routes commerciales et de s’accaparer ainsi les revenus très importants du commerce des aromates.

Bibliographie :
Israel Eph’al, The Ancient Arabs. Nomads of the Borders of the Fertile Crescent 9th-5th Centuries B.C., 1982, Jérusalem.
Jan Retsö, The Arabes in Antiquity. Their history from the Assyrians to the Umayyads, 2003, Oxford.

Publié le 12/05/2013


Agrégé d’histoire, élève à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, les recherches doctorales de Florian Besson portent sur la construction de la féodalité en Orient Latin, après un master sur les croisades.


Normalienne, étudiante en M2 d’Histoire et Anthropologie de l’Antiquité à l’Université Paris I, Louise Dorso travaille sous la direction de Francis Joannès. Après avoir étudié les frères et les sœurs des rois néo-assyriens, afin d’analyser leur position à la cour et leurs relations avec le souverain, elle travaille désormais sur l’Arabie dans le contexte mésopotamien, une étude qu’elle poursuivra en doctorat.


 


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