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Entretien avec Leila Seurat - Les conséquences sur la réconciliation Palestinienne de la décision de Donald Trump de faire de Jérusalem la capitale d’Israël

Par Leila Seurat, Mathilde Rouxel
Publié le 14/12/2017 • modifié le 19/04/2020 • Durée de lecture : 4 minutes

Leila Seurat

Suite à la décision du président Trump de faire de Jérusalem la capitale d’Israël, le Hamas a appelé à une nouvelle intifada. Pensez-vous que les Palestiniens sont en position de mener une nouvelle révolte de ce type ?

La question du soulèvement dans ce débat est un peu secondaire. Les Palestiniens n’ont effectivement pas les moyens de faire basculer une situation qui leur est complètement défavorable. Je serais plutôt pour la remise en cause de la chronologie que l’on fait habituellement de ce type d’événements. L’irruption d’une « nouvelle intifada » est une question qui se pose chaque fois que l’on voit des Palestiniens se mobiliser. Aujourd’hui, au regard de la continuité de la mobilisation, il s’agirait peut-être de la renverser, et de se demander si cette intifada n’a pas déjà commencé en 2015, voire en 2014, puisque les soulèvements à Jérusalem sont antérieurs à l’« intifada des couteaux » et à la première attaque porte de Damas. Jérusalem s’est aussi imposée comme centre névralgique de la contestation à l’été 2017 au moment de l’installation de portiques à l’entrée de l’esplanade des mosquées.

Quel peut être l’impact de la décision du président Trump sur le mouvement de réconciliation entre le Hamas et le Fatah ?

Il est effectivement plus intéressant de s’interroger sur la coïncidence chronologique entre l’annonce de Donald Trump et l’échec de la réconciliation palestinienne qui est avant tout le signe d’un refus américain et israélien au rapprochement inter-palestinien. Si la dernière réconciliation palestinienne de juin 2014 sanctifiée par l’accord d’al Shati avait été brutalement interrompue par l’opération militaire israélienne « Bordure protectrice », l’accord du Caire signé entre le Fatah et le Hamas le 12 octobre 2017 est désormais menacé par l’annonce de Donald Trump.

Déjà fragilisé par le refus de Mahmoud Abbas de payer au 1er décembre le salaire des fonctionnaires du Hamas comme convenu dans l’accord, la perspective du retour de l’Autorité palestinienne à Gaza s’éloigne peu à peu. Toutefois, il est clair que si Abbas n’a toujours pas payé les salaires ni levé les sanctions contre Gaza, ce n’est pas parce qu’il ne veut pas le faire, mais parce qu’il est soumis à des pressions extérieures israéliennes et américaines trop fortes. Les désaccords entre Palestiniens ne sauraient donc se comprendre sans la prise en compte de ces pressions externes qui pèsent sur la présidence palestinienne. Les menaces de fermeture du bureau de l’OLP à Washington lors de la dernière visite du Président Abbas le confirment.

On peut donc établir un parallèle entre 2014 et 2017 : en 2014 la réconciliation avait déjà achoppé sur le paiement des salaires des fonctionnaires et les Israéliens avaient alors déclenché une guerre. Aujourd’hui, l’impasse dans les discussions porte une fois de plus sur ce même sujet : les salaires, qui devaient être payés le 1e décembre puis le 10 décembre et qui n’ont toujours pas été payés. Cette fois, il ne s’agit pas du déclenchement d’une guerre à proprement parler, mais la décision de Donald Trump de faire de Jérusalem la capitale d’Israël peut être comprise comme une déclaration de guerre.

Mahmoud Abbas ne se trouve-t-il pas fragilisé par cette décision américaine ?

Il est déjà terrassé. Mais, contrairement à l’idée selon laquelle la dernière réconciliation aurait remis Mahmoud Abbas en position de force par rapport au Hamas, je crois au contraire que le Hamas ne s’en tire pas trop mal. On a beaucoup entendu, au moment des accords de réconciliation, la thèse d’un Hamas à genoux qui aurait cédé le contrôle sur Gaza en raison de sa faiblesse et de son isolement. Ce n’est pas faux, mais je pense qu’une lecture qui présenterait Abbas en position de force face au Hamas est erronée : depuis 2005, même si Gaza connaît un blocus et que le Hamas a échoué à assurer la gestion de ce territoire, celui-ci reste dans une position de force au sens où les Gazaouis ne sont pas soumis à l’occupation comme le sont les Palestiniens de Cisjordanie. En déclarant une nouvelle intifada, le Hamas peut une fois de plus profiter de cette situation, qui lui permet de montrer qu’Abbas n’a pas les moyens de ses décisions, qu’il est otage des Israéliens et des Américains et de décrédibiliser l’Autorité Palestinienne, avec laquelle il entretient depuis toujours un rapport ambigu. La réaction du nouveau chef du Hamas, qui a appelé les Palestiniens de Gaza à se rendre à la frontière vendredi dernier, était en ce sens prévisible.

Mais on devrait aussi sortir des élucubrations à savoir qui du Fatah ou du Hamas n’est pas prêt à la réconciliation. Cette question devrait plutôt être réinscrite dans le contexte d’un plan américain pour la Palestine, processus diplomatique auquel participe certains pays arabes de premier rang, desquels l’Arabie saoudite. Bien que les déclarations officielles restent en apparence attachées au plan de paix arabe de 2002 qui prévoyait l’échange - reconnaissance d’Israël contre restitution des territoires occupés en 1967 - cette solution semble bel et bien enterrée. C’est sans doute Gaza qui sera mis en débat au cours des futures discussions. On observe ainsi une recomposition régionale qui fait que Donald Trump a derrière lui les Émirats arabes unis, Abu Dhabi et l’Arabie saoudite.

Au sein de cette crise émerge à nouveau la figure de Mohamad Dahlan. Comment se maintient-il sur cette scène politique divisée ?

L’Égypte est consciente que la réconciliation palestinienne pourrait ne jamais aboutir étant donné qu’elle ne correspond pas au projet israélien. Si l’État palestinien comprenant la Cisjordanie est un mirage, Gaza reste une option. En ce sens, Mohamed Dahlan apparaît comme une seconde carte pour l’Égypte. C’est effectivement l’homme le plus proche d’Abu Dhabi. Pour ce nouvel axe qui compte (Arabie saoudite – Émirats arabes unis - Bahreïn), il incarne la relève pour une direction notamment plus ouverte sur l’Égypte. C’est pourquoi il se maintient avec autant de constance sur la scène politique palestinienne.

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
- Entretien avec Leila Seurat – Le point sur le Hamas
- Entretien avec Leila Seurat – Le Hamas aujourd’hui

Publié le 14/12/2017


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


Leila Seurat est docteur en science politique (Sciences Po Paris) et chercheur associée au CERI (Centre de Recherches Internationales).
Elle est notamment l’auteure de Le Hamas et le monde, paru en 2015 aux éditions du CNRS.


 


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