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Entretien avec Julie d’Andurain - La photographie en terrain colonial, un objet d’études
Article publié le 01/03/2017

Julie d’Andurain, agrégée et docteur HDR en histoire, est chargée de cours en histoire du monde arabe à Paris-Sorbonne/ Centre Roland-Mousnier (UMR 8596 du CNRS), et est directrice des Études du bureau Recherche du Pôle Études et Prospective du CDEC (Ecole Militaire).

Elle vient de publier Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient, Trésors des archives du Quai d’Orsay, aux éditions Pierre de Taillac, et revient pour Les clés du Moyen-Orient sur la place de la photographie dans la carrière du général Gouraud, sur son parcours militaire et diplomatique, et sur le "parti colonial".

Pourquoi ce livre photographique sur Henri Gouraud ?

Ce livre est une commande des archives diplomatiques du ministère français des Affaires étrangères (1). Il a vocation à sensibiliser le grand public et les chercheurs sur l’intérêt historique et esthétique des fonds photographiques déposés et conservés au Quai d’Orsay mais également à mettre en valeur le fonds photographique Gouraud.

Après avoir craint de perdre l’ensemble de ses documents familiaux lors de la grande tempête de 1999, la famille Gouraud a déposé un fonds d’archive gigantesque aux archives du Quai d’Orsay il y a 15 ans. Ce fonds d’archives privé était initialement composé de plus de 180 cartons, auxquels sont venus s’ajouter d’autres documents. Aujourd’hui, on compte environ 200 cartons d’archives (papiers, brouillons, documents privés), dont un fonds photographique extrêmement important, estimé à plus de 10 000 photographies. Ces photos sont à la fois privées et professionnelles, sur plaques de verre ou sur papier. Lorsque la famille Gouraud a fait sa dation auprès des archives diplomatiques, le centre des archives du Quai d’Orsay avait pris l’engagement de mettre en valeur, à la fois le fonds papier et le fonds photographique.

A Alep en 1920

Dans la mesure où l’on va fêter cette année le 150e anniversaire de la naissance d’Henri Gouraud (1867-1946), dans la mesure aussi où le centenaire de la Première Guerre mondiale mérite de mieux faire connaître un certain nombre des actions du général Gouraud, j’ai été sollicitée en tant que chercheur pour participer à la réalisation de ce livre par le responsable du fonds photographique du Quai d’Orsay, M. Jean-Philippe Dumas et Mme Françoise Aujogue, responsable des papiers privés.

Si ce livre s’inscrivait parfaitement au cœur de mes travaux de recherche sur le général Gouraud (officier colonial caractéristique de ces officiers, administrateurs et diplomates de la fin du XIXe et du début du XXe siècle) je n’avais pas envisagé, à l’origine, de faire un travail particulier sur la partie photographique du fonds. C’est donc une étude très intéressante que l’on m’a confiée car elle m’a invitée à m’interroger sur un champ que je n’avais pas forcément beaucoup envisagé : celui de l’usage photographique en terrain colonial. Est-ce Henri Gouraud lui-même qui a fait les photographies ou non ? Comment expliquer une telle collection estimée entre 10 000 et 14 000 photographies ? À quelle époque et dans quel but ont-elles été prises ? Quel usage finalement en a-t-il été fait ? Certains questionnements nous ont quelque peu torturé. Nous avons eu notamment un long débat sur le titre pour savoir si nous pouvions adopter celui de « Gouraud photographe ». Dans la mesure où nous n’avons pas réussi à déterminer qui était l’auteur de toutes ces photographies, nous avons finalement retenu le titre actuel en considérant que l’on devait regarder Henri Gouraud davantage comme un collectionneur de photographies plutôt qu’un photographe.

Comment les photographiques ont-elles été sélectionnées ?

Sur l’ensemble des 10 000 à 14 000 photographies, 200 ont été sélectionnées avec soin de façon à restituer le parcours professionnel, éclectique et original, du général Gouraud. Cela s’est fait sur la base d’un travail collégial à partir des propositions de M. Jean-Philippe Dumas pour les images et celles de Madame Françoise Aujogue pour les fac-similés des correspondances et autres textes écrits ; pour ma part, j’étais chargée de la rédaction d’un texte à caractère biographique et de la coordination de l’ensemble des documents. Toutes les photographies proviennent du fonds Gouraud déposé au Quai d’Orsay, sauf une qui nous a été donnée par l’ASMAC, l’Association du Souvenir aux Morts des Armées de Champagne, association fondée par le général Gouraud en 1927 autour du monument de Navarin chargé d’entretenir la mémoire des soldats qui ont combattu sous ses ordres.

L’objectif était de retracer la carrière du général Gouraud, non pas pour en faire un travail hagiographique, mais bien pour travailler la question d’un point de vue historique, voire même historiographique. J’ai délibérément axé mon analyse sur la question de l’usage photographique en terrain colonial. Je voulais mettre en exergue plusieurs types d’interrogations : ces photographies s’inscrivaient-elles dans une démarche humaniste, celle d’un homme qui découvre le monde, ou ont-elles eu un but utilitariste et plus particulièrement militaire ? Les deux fonctions se rejoignaient-elles ? Si oui, à quel moment ?

À travers des recherches historiques sur le rôle de la photographie en terrain militaire, particulièrement aux colonies, je me suis ainsi aperçue que – comme souvent – on caricature l’action des officiers coloniaux, faute de restituer les contextes et de prendre en considération l’action individuelle. La photographie est souvent présentée comme un simple outil de propagande. Or, c’est là résumer un usage par un aspect réducteur, car, en réalité, à l’origine, l’usage photographique est motivé par des préoccupations qui se situent dans une sorte de « hors-champ » militaire. Il s’agit en effet avant tout un lien – au sens de ligament – avec la famille, avec les proches. Pour Henri Gouraud, son attachement initial à la photographie tient à sa volonté d’illustrer son propos et d’accompagner ses lettres personnelles. Dans sa relation avec sa mère en particulier, il trouve là le moyen de supporter un exil qu’il a librement consenti par l’éloignement qu’il s’impose durant des ‘tours’ de deux ans et demi. Comme de très nombreux coloniaux, Henri Gouraud écrit beaucoup. Même sans pouvoir envoyer ses lettres journellement, il écrit tous les jours ou presque à sa mère, à son père, à ses amis. Dans la mesure où les familles – souvent inquiètes – cherchent à se faire une idée des pays traversés, les lettres privées sont accompagnées des descriptions souvent pittoresques, de paysages. L’ampleur du fonds privé du général Gouraud explique donc en retour celle du fonds photographique.

17 juin 1920 - Défile des troupes devant Faycal, hôtel Baron à Alep

Quand la photographie apparaît-elle en terrain colonial ? Utilisée dès les années 1860 à des fins topographiques en Europe, elle est naturellement plus tardive aux colonies. Il est en effet compliqué pour de jeunes officiers peu argentés de prendre dans un paquetage règlementairement limité des objets photographiques qui sont, à la fin du XIXe siècle, très encombrants et très lourds. La volonté d’Henri Gouraud et de son ami Henri Gaden (2) – un vrai amateur de photographie – de faire des clichés résulte donc d’un choix personnel très affirmé. Cela dénote indiscutablement d’une passion pour la photographie. Par la suite seulement, au cours de la phase des conquêtes et de l’accélération des rivalités coloniales, la photographie devient effectivement un outil de propagande. Mais elle a besoin du relais des publicistes parisiens, en particulier ceux du « parti colonial » qui se chargent de toucher l’opinion publique française. Dans ce livre, je montre quand et comment la photographie devient véritablement un outil, à parité avec d’autres, pour assurer la domination coloniale. Je montre aussi les limites de cette propagande par l’image.

Quels sont les moments saillants de la carrière d’Henri Gouraud ? En quoi est-elle cohérente ?

Dans le sillage de mes recherches, l’intérêt de cet album est de montrer qu’il y a un lien - une linéarité incarnée par Henri Gouraud lui-même - entre la colonisation en Afrique noire, la colonisation de l’Afrique du nord et celle de la Syrie et du Liban pour ce qui concerne les Français. Les photographies montrent très bien que l’on se situe dans une continuité historique que l’on a parfois du mal à saisir dans le champ des études universitaires tant les analyses sont faites par aires géographiques constituées, séparées les unes des autres. Elles permettent donc de souligner combien il faut, sur un plan épistémologique, étudier dans un même ensemble les colonies, les protectorats et les mandats. Passé par l’Afrique noire, le Maghreb et le Machreck, il ne manquerait à Gouraud a priori que l’Asie dans son parcours militaire, mais l’album montre bien comment il incarne une nouvelle forme de grandeur de la France avec sa fonction de gouverneur militaire qui l’amène à voyager à la fois en Amérique et aux Indes. Là, la figure de l’officier cède le pas à celle du diplomate et pose, à travers leur reconversion, la question de l’effacement progressif des militaires après la Première Guerre mondiale.

Cet album livre aussi un instantané de la colonisation. Si on s’en tient à ses dates – 1867-1946 – on constate bien qu’Henri Gouraud a assisté à l’essor de la colonisation, à son acmé, puis à son déclin. En résumé, la colonisation a duré l’instant d’une vie, la sienne. Pour ceux qui ont survécu aux fièvres et aux maladies, ce moment de l’histoire leur a néanmoins permis de faire une très belle et très rapide ascension sociale. Gouraud n’est pas une exception. Il est le compagnon de Gallieni, Lyautey, Marchand, Mangin et de tant d’autres militaires de la IIIe République. Aucun n’aurait pu faire une aussi belle carrière sans le fait colonial, assurément. Mais loin des clichés de la Grande Muette, leurs fonds d’archives attestent d’une étroite connivence avec le monde politique parisien. Ce qui m’intéresse donc aujourd’hui dans mes recherches, c’est de mieux comprendre ce lien entre ce monde militaire, spécifiquement colonial, et la République, mieux comprendre la façon dont les carrières politiques et militaires se sont entremêlées.

Si l’on met à part l’engagement dans la Première Guerre mondiale, la carrière du général Gouraud s’articule autour de trois grands espaces géographiques qui se subdivisent eux-mêmes en trois grandes périodes. La première période, la plus importante en durée (1894-1905) correspond à la conquête soudanaise, c’est-à-dire à l’espace correspondant à l’ensemble de la boucle du Niger. C’est véritablement le grand moment de la conquête coloniale qui n’a pas laissé que des bons souvenirs, loin s’en faut. C’est même le plus dur de la conquête coloniale donnant lieu à des débordements de violence allant au-delà des ordres donnés par Paris (affaire Voulet-Chanoine). Elle a laissé une image détestable des coloniaux, particulièrement des « Soudanais », et ce, jusqu’à aujourd’hui. Simplement, tous les officiers coloniaux ne se ressemblent pas. Loin de moi l’idée de présenter Henri Gouraud comme un pacifiste ; il a su en son temps faire usage de la force. Mais au cours de mes travaux, j’ai pu me rendre compte qu’il ne correspondait pas totalement à l’image du « Soudanais » : en dehors de ses premières expériences où la recherche du baptême du feu a constitué un objectif, il a été un soldat qui n’a cessé d’aller vers la surprise ou l’économie de moyens, vers l’usage du politique en lieu et place de la force. Ce positionnement ne correspond ni à de la tiédeur ou de la pusillanimité, mais à une prise en considération de la particularité du combat colonial, combat où les hommes disposent de peu de moyens militaires, de troupes éparses, alors qu’ils font face d’eux à des populations certes moins bien outillées militairement, mais numériquement très importantes.

Cela explique pourquoi Gouraud se rapproche des « Marocains » incarnés par Lyautey à partir de 1911-1912. Principal pourfendeur des « Soudanais », Lyautey prône le recours à la force, comme ultima ratio, quand la négociation n’est plus possible. Cette école coloniale a su donner un visage « républicain » à la colonisation. Aux alentours de 1900, et grâce à son expérience malgache, Gallieni parvient à imposer un principe d’une guerre dite de « pacification » qui agrée aux responsables politiques parisiens. « Ne pas oublier que lorsque l’on a pris un village par la force, il faudra installer un marché et une école » martèle-t-il pour les convaincre de la force de son propos. Aussitôt réinvestie par Lyautey au Maroc, il met en place un système fort proche, ce qui ne l’empêche pas, comme son prédécesseur, de mener des combats très durs. Le parcours de Gouraud n’est donc pas seulement intéressant parce qu’il bascule d’une école vers une autre, mais aussi parce qu’il apprend, auprès de Lyautey, « maître es-propagande », à utiliser des outils de communication dans le cadre de la guerre.

1920, visite de Gouraud au Liban

Le point de rupture en matière de recours à la propagande par l’image date en effet de la guerre. La nécessité de devoir lutter contre la propagande allemande (des images et des tracts jetés à des populations analphabètes) pousse les responsables du protectorat marocain à innover, à proposer une « politique du sourire » qui consiste à ne faire voir que ce qui est beau, pittoresque, enchanté (3). Lyautey est relayé dans ses efforts de communication par les publicistes du lobby colonial, à commencer par Auguste Terrier et Robert de Caix. Le général Gouraud qui a voulu servir en France entre 1914 reste en contact avec Lyautey. Après son séjour aux Dardanelles où il perd son bras, au Maroc où il remplace Lyautey quand ce dernier devient ministre de la Guerre, ses missions en Italie et son commandement à la IVe armée en Champagne, il développe l’usage de la photographie comme outil de communication en Syrie.

C’est là le dernier grand temps fort de sa carrière militaire active, carrière qu’il couple d’une fonction politique avec le titre de haut-commissaire en Syrie. Pour obtenir des crédits et financer le projet de mandat, il fait de la photographie un élément de plus en plus important de sa politique, celle-ci passant par une valorisation personnelle à mesure qu’il avance en âge et dans sa carrière, à mesure aussi que la République se sert de lui comme un représentant diplomatique. Grand, solennel et presque hiératique avec sa manche droite ballante, des yeux d’un bleu très clair, Gouraud aime se prêter au jeu de la photographie ; il est également très apprécié des journalistes qui ne manquent pas de couvrir ses nombreux déplacements et commémorations.

Pouvez vous revenir plus particulièrement sur son action en Syrie et au Liban ?

La présence de Gouraud en Syrie (1919-1923) correspond à la troisième période de sa carrière, avant qu’il ne devienne gouverneur militaire de Paris (1923-1937). Au cours de mes recherches, je me suis plus particulièrement penchée - dans cet ouvrage, mais également dans un autre qui est en préparation - sur son rôle ainsi que sur celui de Robert de Caix, dans la création de la Syrie et du Liban mandataires, dans ce projet de la Syrie fédérale ou fédérative (les deux termes étant utilisés à l’époque). Les archives du fonds Gouraud sont extrêmement intéressantes de ce point de vue, car nous avons eu jusqu’à présent, sur la question de la Syrie mandataire une série de clichés historiques qui font de Gouraud un homme arrivé avec des présupposés chrétiens et qui aurait divisé la Syrie pour mieux régner.

En réalité, il ne s’agit pas du tout de cela. Gouraud a cherché à créer une Syrie unitaire - il ne faut pas oublier que les Français développent toujours un tropisme jacobin qui a tendance à vouloir centraliser le pouvoir autour d’une capitale, tout en ayant un centre qui domine une périphérie très large. Or, dans la mesure où il a très vite compris qu’il lui serait difficile de mettre en place un tel système, satisfaisant à la fois tous les acteurs et permettant de faire revenir la paix, il a proposé un système fédéral. Cette organisation calquée sur le système fédéral américain correspondait parfaitement aux désirs wilsoniens du droit des peuples à décider d’eux-mêmes, aux exigences de la Société des Nations et à la demande de Clemenceau qui l’avait nommé ; elle était globalement souhaitée par les populations locales, en dehors des nationalistes syriens réunis autour de Fayçal.

Après l’éviction des Hachémites de Syrie (Khan Meyssaloun, juillet 1920), Henri Gouraud reprend fermement son projet de Syrie fédérale, imaginant même un principe de capitales tournantes tandis que Robert de Caix imagine pouvoir confier la présidence de cet ensemble à un prince turc. On est donc là loi du cliché du « diviser pour mieux régner » et encore plus loin de cette absurdité qui voudrait que Gouraud soit arrivé en Orient pour proclamer sur le tombeau de Saladin que les croisés sont de retour. Gouraud ne s’est jamais fait officiellement le thuriféraire des chrétiens en Orient, même si, dans son action politique, il a soutenu les maronites du Liban, puis lancé par la suite des travaux archéologiques dans les différents châteaux francs de Syrie. Dans la grande tradition lyautéenne, il a su prendre soin des intérêts des musulmans, pour justement ne pas en faire des ennemis. Les clichés sur Gouraud « capucin botté oriental » viennent des communistes qui se servent de cette icône coloniale de la France combattante pour critiquer la colonisation.

Dans la réalité, le système fédéral proposé par Gouraud et Robert de Caix séduit plutôt les élites locales dans un premier un temps, car il revient à donner une autonomie administrative à chacun des États créés, autonomie qui doit idéalement être financée par Paris. Or, c’est sur ce point que l’affaire s’envenime. Quand le Haut-commissaire présente le coût global du système syrien à Paris, le gouvernement refuse de le suivre. Conscient des difficultés, persuadé pour lui-même que la Syrie mérite cet investissement politique, Gouraud fait flèche de tout bois en matière de propagande, faisant venir à lui des cohortes de journalistes pour photographier le pays, décrire les beautés des villes arabes, de l’histoire chrétienne, du désert et des trésors archéologiques, chanter les louanges des populations. Rien n’y fait. Dès lors, les élites locales lâchent Gouraud, se mettent à regretter à la fois l’administration turque et Fayçal. Ayant compris qu’il n’avait pas les moyens de faire ce qu’il souhaitait et de répondre à la commande de la Société des Nations, le général Gouraud demande à être rappelé à Paris.

Visite à Palmyre

En quoi son parcours et ses idées s’inscrivent-ils dans le « parti colonial » ?

Le général Gouraud est indissociable du « parti colonial ». Dans le cadre de ma thèse, j’ai découvert en quoi Gouraud devait sa carrière à ce lobby à l’origine de la politique coloniale de la France. En retour, je commence désormais à mieux comprendre le fonctionnement de cet organisme qui reste encore quelque peu mystérieux, suscitant ça et là pas mal de fantasmes. Car si Charles-Robert Ageron, qui a fait la plupart des travaux sur le « parti colonial », en a démontré son existence, il n’a pas eu le temps et les archives nécessaires pour entrer dans son organisation fonctionnelle.

Ce lobby correspond à un groupe d’hommes qui voulaient renouer avec l’action, à un moment où les politiques, la République était en panne sur un plan international. Il ne s’agit donc pas d’avoir une vision complotiste du lobby colonial, mais de comprendre que c’est une formation qui se constitue pour renouer avec l’action, pour trouver ou retrouver une marge de manœuvre qui semblait perdue depuis 1870. Rien d’étonnant donc à ce que des hommes politiques se tournent vers des militaires, hommes d’action par excellence, qui bientôt se reconnaissent entre eux sous le vocable de « phalange coloniale » (4). Mes travaux actuels portent sur ce lobby, notamment sur sa partie militaire pour, d’une part en identifier les individus principaux, d’autre part comprendre les mécanismes de financement et de prise de décision. Un prochain ouvrage apportera une première série de réponses.

Mais derrière le lobby lui-même, au fond ce qui est intéressant pour l’historien c’est le questionnement sur le sens même du lobbying. Pourquoi la 2e puissance mondiale d’alors a-t-elle eu besoin de passer par un système de lobbying pour asseoir sa politique coloniale ? N’est-ce pas singulier comme pratique de ne pas pouvoir faire voter des budgets pour l’expansion coloniale alors même que le pays prétend éclairer le monde, porter la civilisation ? On se trouve là au cœur du dispositif politique français, des valeurs de la République et de ses contradictions profondes. La pratique du lobbying colonial est révélatrice des dysfonctionnements de la République parlementaire, des non dits coloniaux. Elle permet de comprendre l’instabilité profonde d’un système parlementaire très ouvert qui, sur la question coloniale particulièrement, n’arrive pas à poser un débat autrement que sur un mode cacophonique, chaotique. Rien en tous les cas qui ne permette une action dans la durée, seule capable de modifier des situations au niveau international. Dès lors, devant la stérilisation du débat à la tribune de la Chambre, devant l’impossibilité de trouver le consensus, un système parallèle se met progressivement en place, soit dans les allées du Parlements, soit dans la salle des Pas perdus ou des Quatre colonnes, dans des états-majors civils et militaires enfin. Stratégie de contournement des blocages ministériels, le lobbying colonial interroge autant le fonctionnement du système parlementaire que celui des liens entre militaires et politiques (beaucoup plus étroits qu’on ne l’a dit). Il pose la question du besoin – ou non – d’une politique du secret même si le lobby colonial a agi de façon beaucoup plus ouverte qu’on ne l’imagine généralement. Propagandiste et prolixe, le lobby colonial s’est articulé autour de quelques composantes : les intellectuels et les politiques d’une part, les militaires et les financiers d’autre part, groupes qu’il ne s’agit pas d’essentialiser, mais au contraire de connaître individu par individu pour mieux saisir les interactions des uns et des autres et, revenir ainsi au fonctionnement même – réel et non rêvé ou idéalisé - de la IIIe République.

Les FT Renault à Damas

Lire le compte rendu : Julie d’Andurain, Henri Gouraud, photographies d’Afrique et d’Orient, Trésors des archives du Quai d’Orsay

Notes :
(1) Julie d’Andurain, Henri Gouraud. Photographies d’Afrique et d’Orient. Trésors des archives du Quai d’Orsay, Paris, Éditions Pierre de Taillac/ Archives diplomatiques, 2016, 239 p.
(2) Alain Ricard, Anne-Laure Jego, Henri Gaden, photographe, Bordeaux, Confluence, 2001.
(3) J’ai traité ce point dans un article : « La propagande de guerre aux colonies. Fonctions et modalités dans le Maroc de Lyautey », Le monde colonial et la Grande Guerre, Société française d’histoire d’outre-mer, été 2016, p. 235-250.
(4) Julie d’Andurain, « Le réseau dans le réseau. La phalange coloniale ou la collecte de l’information du ‘parti colonial’ », Outre-Mers, T. 103, N°386-387, 2015, p. 115-128.

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