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Après des semaines de menaces d’intervention militaire, les États-Unis et Israël ont lancé, le 28 février, une campagne de bombardements contre l’Iran. Le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a été tué. Ce conflit, désormais étendu à l’ensemble de la région, ébranle les piliers du régime iranien. Pour décrypter la situation en Iran, Jonathan Piron, historien et politologue, conseiller au sein d’Etopia, un centre de recherche basé à Bruxelles, spécialisé sur les transformations sociales au Moyen-Orient avec un focus sur les dynamiques de mobilisation en cours en Iran, répond aux questions des Clés du Moyen Orient.
La principale difficulté, pour l’instant, tient au manque d’informations fiables. L’accès à Internet est coupé et le pays largement fermé aux chercheurs, ce qui oblige les observateurs à analyser la situation iranienne « par le trou de la serrure ». Des informations circulent, mais elles peuvent relever de la propagande du régime ou provenir de médias de la diaspora, dont certains sont soutenus par des acteurs politiques étrangers et peuvent poursuivre leur propre agenda.
Ainsi, mardi 3 mars au soir, la nomination de Mojtaba Khamenei comme nouveau Guide suprême a été annoncée par Iran International. Cette information a toutefois été rapidement démentie par plusieurs responsables du régime, qui affirment qu’aucune décision n’a encore été prise et qu’elle devrait intervenir dans les prochains jours. Les autorités expliquent qu’une telle nomination est difficile à acter dans un contexte de guerre.
Dans ce contexte, toute information doit être analysée avec une grande prudence. La période est marquée par une forte incertitude, d’autant qu’aucun successeur n’avait été officiellement désigné avant la mort d’Ali Khamenei. Ces dernières années, plusieurs noms ont circulé, mais la liste des prétendants évolue au gré des disgrâces politiques ou des décès. Ce fut notamment le cas de Ebrahim Raisi, ancien président de la République, mort dans un accident d’hélicoptère le 19 mai 2024. Avant sa disparition, il était régulièrement présenté comme l’un des successeurs potentiels du Guide suprême.
Aujourd’hui, le nom de Mojtaba Khamenei revient fréquemment. Sa candidature ne fait toutefois pas l’unanimité au sein du clergé, certains religieux refusant l’idée d’une dynastie au pouvoir dans la République islamique. Dans le même temps, Mojtaba Khamenei est réputé très proche des services de sécurité, et il est largement admis que les Corps des gardiens de la révolution islamique joueront un rôle déterminant dans le processus de désignation.
Un autre nom évoqué est celui d’Alireza Arafi, parfois présenté comme une figure possible de transition. Quoi qu’il en soit, il paraît peu probable qu’un candidat non accepté par le cœur du régime puisse émerger. Le futur Guide devrait donc être une personnalité validée par les cercles dirigeants, proche du Conseil des gardiens et soutenue par les différentes factions du pouvoir. Il est également très improbable qu’il s’agisse d’un réformateur ou d’un modéré : confronté à ce qu’il perçoit comme une menace existentielle, le régime cherchera avant tout un profil capable de maintenir un consensus interne et d’assurer la continuité de l’esprit de la République islamique.
La transition politique se déroule donc largement en coulisses, dans un système qui reste très opaque. En théorie, la procédure doit se conformer aux textes légaux, et notamment à la Constitution, qui confie à l’Assemblée des experts la responsabilité de désigner le Guide suprême. Dans les faits, cette institution est largement affaiblie depuis les dernières élections et apparaît aujourd’hui comme une coquille vide. La décision devrait donc être largement façonnée en coulisses par les différentes factions du régime.
À la suite de la mort d’Ali Khamenei, un comité de transition a été mis en place pour assurer la continuité institutionnelle. Il réunit le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei, le président de la République, Masoud Pezeshkian, ainsi qu’un dignitaire religieux membre du Conseil des gardiens, Alireza Arafi. Officiellement, ce dispositif vise à garantir le respect des mécanismes institutionnels prévus par le système politique iranien.
Parallèlement, d’autres personnalités influentes agissent en coulisses, à l’image d’Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale d’Iran, considéré comme une figure particulièrement puissante de l’appareil d’État. Les Corps des gardiens de la révolution islamique demeurent également des acteurs incontournables de ce processus.
La situation reste toutefois très difficile à décrypter. Plusieurs représentants du régime ont été tués ces derniers jours et au cours de la guerre de douze jours, ce qui complique l’évaluation précise des rapports de force au sein du pouvoir.
Dans ce contexte, les autorités cherchent à afficher une image de continuité et de stabilité, en montrant que le régime se maintient et qu’il respecte, au moins en apparence, les procédures prévues par la Constitution. Pourtant, le nom du successeur n’a toujours pas été annoncé. Il est probable que cette décision n’intervienne qu’après les funérailles d’Ali Khamenei. Ce silence reflète aussi les tensions du moment : une fois désigné, le nouveau Guide suprême pourrait immédiatement devenir une cible pour les États-Unis et Israël.
En effet, mais elles n’ont toujours pas eu lieu, pour des raisons de sécurité d’après le régime.
La situation est en réalité assez ambivalente. Ces dernières années, une atmosphère de fin de règne entourait la figure d’Ali Khamenei. Le Guide suprême semblait de moins en moins impliqué dans la prise de décision, donnant l’impression d’être dépassé par les événements. Pour une partie de la population iranienne, cette relative mise en retrait nourrissait le sentiment d’une forme d’absence au sommet de l’État.
Les autorités iraniennes présentaient cette attitude comme une prise de distance rationnelle. Dans les faits, elle traduisait aussi une difficulté croissante à trancher et à arbitrer les débats internes au régime. Sa mort, lors d’une attaque menée par les États-Unis et Israël, lui confère toutefois aujourd’hui, aux yeux de certains Iraniens, le statut de martyr.
La figure du martyr occupe en effet une place centrale dans l’imaginaire politique de la République islamique. Dès les années 1980, au moment de la guerre Iran-Irak, elle s’est imposée dans l’espace public iranien : portraits de shahid affichés dans les rues, cérémonies massives lors du rapatriement des corps, mise en scène constante du sacrifice pour la nation et pour l’islam. Cette rhétorique s’est prolongée par la suite, notamment autour des Iraniens tués en Syrie.
Dans ce contexte, mourir en martyr correspond en partie à l’horizon symbolique que pouvait revendiquer Ali Khamenei. Cette dimension s’inscrit dans une culture politique façonnée par la glorification du sacrifice et de la mort. Une culture qui avait d’ailleurs été vivement contestée par les manifestants du mouvement Femme, Vie, Liberté, lesquels mettaient au contraire en avant une « culture de la vie » et appelaient à rompre avec cette rhétorique.
Dès lors, on peut s’interroger : la mort brutale de Khamenei dans une attaque israélo-américaine, alors qu’il était perçu comme âgé, affaibli et largement discrédité, ne pourrait-elle pas servir les intérêts du régime ? Une disparition naturelle aurait peut-être davantage mis en lumière les tensions liées à sa succession.
Cette mort violente peut contribuer à ressouder le pouvoir face à ce qu’il présente comme une menace existentielle venue de l’extérieur. Elle pourrait également favoriser une forme de radicalisation du régime. La figure du martyr devrait ainsi être largement mobilisée par les autorités auprès de leur base idéologique.
La fonction de Guide suprême a été façonnée par Ruhollah Khomeini lors de l’avènement de la République islamique d’Iran, autour du principe du Velayat-e faqih, qui structure l’architecture du pouvoir dans le pays. Khomeini incarnait alors la figure révolutionnaire par excellence, cumulant plusieurs titres religieux, dont celui d’imam, particulièrement prestigieux dans la tradition chiite.
Son successeur, Ali Khamenei, a repris la plupart de ces attributs - à l’exception de celui d’imam. C’est toutefois lui qui a véritablement institutionnalisé la fonction de Guide suprême telle qu’elle existe aujourd’hui. Il en a fait un poste central dans le système politique iranien, incontournable dans de nombreuses décisions stratégiques, mais aussi situé au cœur des rivalités entre factions, avec un rôle d’arbitre entre les différents centres de pouvoir.
À travers son administration, le Beit - également appelé Daftar-e Rahbari -, au sein duquel siège notamment son fils Mojtaba Khamenei, Ali Khamenei disposait d’un appareil de pouvoir fonctionnant en parallèle des institutions officielles de l’État. Ce dispositif renforçait l’influence du Guide tout en lui permettant de rester relativement en retrait de l’exposition publique. Pendant longtemps, c’est le président de la République qui a servi de fusible face aux critiques.
Ce système a fonctionné durant un certain temps, mais il semble avoir conduit ces dernières années à une impasse sur plusieurs dossiers majeurs. L’Iran se retrouve aujourd’hui fortement isolé sur la scène internationale, a perdu une partie de ses alliés régionaux, et traverse une crise économique et sociale profonde. Par ailleurs, le régime a multiplié les hésitations sur des questions stratégiques, notamment sur le dossier nucléaire.
Sous l’autorité d’Ali Khamenei, la politique vis-à-vis des États-Unis a oscillé entre ouverture à la négociation et maintien d’une posture d’hostilité. Cette attitude, souvent décrite comme une forme de « patience stratégique », a aussi donné l’image d’une indécision persistante. Pour certains observateurs, cette absence de ligne claire a contribué à fragiliser le régime, dont la survie est désormais directement menacée par les frappes israéliennes et américaines.
Au final, l’héritage politique de Khamenei apparaît largement négatif. Le cœur du régime continuera néanmoins de mettre en avant la figure du martyr pour consolider sa légitimité. Cette rhétorique trouve encore un écho au sein d’une base idéologique solide, notamment dans les rangs du Corps des gardiens de la Révolution islamique, mais aussi auprès d’une partie de la population. L’an dernier, par exemple, le candidat ultraconservateur Saeed Jalili avait recueilli 12 millions de voix.
La société iranienne apparaît aujourd’hui profondément divisée. Une base fidèle au régime subsiste, mais une large partie de la population se montre lassée et désabusée. Dans ce contexte, certains Iraniens vont jusqu’à soutenir les attaques menées par les États-Unis et Israël.
Concernant les mobilisations populaires, très peu d’informations fiables filtrent actuellement hors d’Iran, à l’exception de quelques éléments concernant les grandes villes, notamment Téhéran. Les rares témoignages disponibles évoquent une présence massive des forces de sécurité. Selon certaines sources, des tentes auraient été installées dans l’espace public par des militaires vêtus de noir et lourdement armés.
Plusieurs témoignages rapportent également que, lorsque des habitants sont sortis dans la rue pour exprimer leur joie après la mort d’Ali Khamenei, des tirs des forces armées les auraient ciblés. Pour l’heure, aucune mobilisation d’ampleur n’est visible dans les rues : la population redoute à la fois les bombardements et une répression sévère. Les capacités coercitives du régime semblent en effet intactes, et les forces de sécurité pourraient intervenir rapidement en cas de soulèvement.
La situation apparaît particulièrement sensible au Kurdistan iranien. Alors que certaines informations évoquent la possibilité d’un soutien américain à des groupes iraniens kurdes, le régime pourrait réagir en réprimant la population locale sans distinction, comme il l’a déjà fait par le passé.
Plus largement, le pouvoir iranien n’a désormais plus grand-chose à perdre. La répression menée en janvier dernier - au cours de laquelle les autorités se sont montrées prêtes à recourir à une violence extrême pour se maintenir - en est un indicateur. Selon certains témoignages, le régime aurait même mobilisé des éléments extérieurs, notamment afghans ou irakiens, susceptibles d’intervenir contre la population. Dans certaines petites villes, des policiers locaux, qui connaissent personnellement les habitants, auraient en effet refusé d’ouvrir le feu.
Pour l’instant, aucun basculement n’est observé, malgré l’appel lancé par Reza Pahlavi à rallier son camp. Aucun diplomate iranien ne s’est publiquement rangé derrière lui, et le régime semble, à ce stade, se maintenir.
La question du temps reste toutefois centrale pour la République islamique d’Iran. Plusieurs figures importantes du pouvoir ont été tuées lors des attaques menées par les États-Unis et Israël. À terme, une fois les opérations militaires terminées, le pays pourrait se retrouver avec un régime qui se maintient en apparence, mais dont les structures internes seraient profondément affaiblies, au point de ressembler à une coquille vide.
Dans ce contexte, les marges d’autonomie accordées à certains membres du Corps des gardiens de la révolution islamique durant la guerre pourraient également devenir une source de tensions au sein du pouvoir.
Depuis le début de la guerre, la riposte iranienne aux attaques israélo-américaines semble s’appuyer sur une forme de décentralisation en mosaïque au sein du Corps des gardiens de la révolution islamique. Ce dispositif aurait été préparé en amont des opérations, le régime s’étant manifestement préparé à un scénario de confrontation militaire.
Cette organisation expliquerait certains incidents récents. Oman a ainsi été touché par des frappes, avant que les autorités iraniennes ne présentent des excuses, le sultanat étant considéré comme un partenaire régional. De même, des frappes ont visé la raffinerie Aramco.
Dans ce contexte, certains éléments plus radicaux des Gardiens de la révolution, favorables à une riposte plus dure contre différents acteurs du Moyen-Orient, pourraient disposer d’une marge d’action accrue. L’institution est loin d’être homogène : une nouvelle génération d’officiers, plus nationaliste et particulièrement combative, s’est notamment formée sur les théâtres d’opérations en Syrie. Ces cadres apparaissent à la fois prêts à affronter des adversaires extérieurs et à réprimer durement la population à l’intérieur du pays.
L’armée régulière, appelée Artesh, dispose de moyens bien inférieurs à ceux des Gardiens de la révolution et a longtemps été moins bien financée. Ces derniers mois, cependant, un rapprochement idéologique semble s’être opéré entre l’Artesh et le régime. Le chef d’état-major a ainsi déclaré à plusieurs reprises que les manifestants devaient être réprimés, les qualifiant d’« émeutiers » manipulés par des puissances étrangères.
À ce stade, l’idée d’une fracture au sein de l’armée ou d’un ralliement aux manifestations reste illusoire : la direction de l’Artesh s’aligne de plus en plus avec le régime. La situation n’est pas comparable à celle de 1979, marquée par des défections importantes dans l’armée.
Reste toutefois une question majeure : comment les forces armées pourront-elles maintenir leur cohésion sur le long terme, alors que le commandement supérieur pourrait être progressivement affaibli par les pertes durant la guerre ? Le remplacement des officiers supérieurs pourrait s’avérer compliqué. Dans ce contexte, l’émergence de figures plus radicales n’est pas à exclure, mais demeure totalement incertaine. La situation est inédite, et le régime semble percevoir sa survie comme directement menacée.
J’aborde l’étude de l’Iran avec beaucoup de prudence et de doutes. Comme la plupart des chercheurs, il ne m’est plus possible d’aller sur place, au risque de se faire directement arrêter. Il s’agit donc d’avoir une méthode proche de celui de l’archéologue, de l’historien, qui étudie une société à distance. La multiplication des sources est, pour moi, la méthode indispensable. Mes informations proviennent principalement des classes moyennes dans les grandes villes, ou de certains groupes actifs sur les réseaux sociaux, capables de fournir un aperçu de la vie quotidienne et des opinions. Des contacts personnels avec des relais sur place sont aussi des témoignages précieux. Le suivi des données, informations et chiffres publiés par diverses sources, y compris par le régime, sont d’autres éléments nécessaires et utiles, comme les données électorales : lors du dernier scrutin, le taux d’abstention a atteint 60 %, ce qui en soi est révélateur. Ou encore des recensements et des données publiques qui permettent de comprendre, sur le temps long, l’évolution de la société.
Malgré ces éléments, il reste très difficile de cerner précisément l’état d’esprit de la population. On constate évidemment une fracture importante entre le peuple et le régime : une grande partie des Iraniens considère que celui-ci n’est plus réformable et appelle à sa chute. Le régime conserve toutefois une assise difficile à évaluer. Le soulèvement du mois dernier a montré une accélération de la colère, notamment parmi les classes populaires et dans les petites villes.
La tendance générale semble marquée par un profond désespoir. Une partie de la population craint la répression et les frappes militaires, certains espèrent un soutien extérieur par désespoir, d’autres le font par conviction idéologique. De même, le soutien à Reza Pahlavi varie selon les individus : certains le voient comme la seule option possible, d’autres le soutiennent par adhésion à ses idées. Les proportions exactes restent inconnues.
La grande difficulté pour analyser la situation est de faire de la sociologie politique fiable : les chiffres deviennent rapidement obsolètes dans ce contexte mouvant. On peut néanmoins affirmer que les Iraniens souffrent, pris entre les frappes extérieures et la répression intérieure. Ils nourrissent un profond désespoir quant à l’avenir, faute d’opposition structurée et face à un régime prêt à tout pour se maintenir. Il reste essentiel de rester prudent afin de ne pas tomber dans les généralisations.
Ines Gil
Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.
Jonathan Piron
Jonathan Piron est historien et politologue. Conseiller au sein d’Etopia, centre de recherche basé à Bruxelles, il y suit les enjeux liés à l’Iran.
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Carole André-Dessornes, docteure en sociologie politique de l’EHESS et chercheuse associée à la Fondation pour la Recherche stratégique, a publié en 2022 « Guerres silencieuses, embargos et blocus au Moyen-Orient de 1948 à nos jours » aux éditions Geuthner. Elle revient dans cet entretien pour (…)
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