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Entretien avec Jonathan Piron : « Le protocole d’accord entre l’Iran et les Etats-Unis apparaît avant tout comme le reflet d’un échec américain, davantage que comme une véritable victoire du régime iranien »

Par Ines Gil, Jonathan Piron
Publié le 18/06/2026 • modifié le 18/06/2026 • Durée de lecture : 10 minutes

Jonathan Piron

Ce protocole d’accord comporte encore plusieurs zones d’ombre, notamment en ce qui concerne le déminage du détroit d’Ormuz et le retrait israélien du Liban. Toutefois, certains éléments semblent déjà se dessiner : la question du programme balistique iranien ne figurerait pas dans l’accord, tandis que celui-ci prévoirait la libération de fonds iraniens gelés. Par ailleurs, Téhéran envisagerait la mise en place d’un péage dans le détroit d’Ormuz. Dans ces conditions, peut-on considérer que le régime iranien est le principal bénéficiaire de cet accord ?

 
Le protocole a fuité ces derniers jours, d’abord dans un média iranien - ce qui a suscité plusieurs interrogations sur la véracité de son contenu - puis dans un média américain, Bloomberg. Désormais, le texte intégral des 14 points est accessible, ayant été signé par les partis concernées. Parmi les points évoqués par le protocole et qui font l’objet d’une certaine attention se trouve celle concernant la question du Liban, qui est bien incluse. Le document stipule explicitement un arrêt « immédiat et permanent » des hostilités sur tous les fronts, y compris au Liban - une condition présentée comme sine qua non par l’Iran pour parvenir à un accord de paix. Reste toutefois à voir comment ce point sera accueilli officiellement du côté israélien. Ce mercredi 17 juin, Israël a affirmé ne pas se sentir particulièrement concerné par le protocole d’accord. Dans le même temps, les bombardements israéliens sur le Liban se poursuivent, et la question d’un éventuel retrait israélien demeure, à ce stade, floue.
 
Concernant les autres points : il semblerait que les négociations ne débuteront réellement qu’une fois que les États-Unis auront enclenché le dégel de certains avoirs iraniens, la levée des sanctions sur le pétrole iranien, et que le détroit d’Ormuz sera ouvert. Sur ces questions, Washington semble s’engager très loin : à la lecture du protocole, on perçoit un dispositif particulièrement favorable à l’Iran. Il semble qu’on assiste à un renoncement des États-Unis, avec notamment la promesse de 300 milliards de dollars débloqués pour la reconstruction en Iran, clairement mentionnée dans le texte. Le document précise d’ailleurs que ces 300 milliards seraient en partie pris en charge par des pays alliés des États-Unis dans la région, appelés à contribuer aux frais, alors même qu’ils n’ont pas participé aux négociations. Cela peut paraître surprenant, et il est permis de douter que cette disposition soit très bien accueillie par ces pays.
 
Concernant les avoirs iraniens dégelés : aucune condition claire d’utilisation ne semble apparaître. Le texte indiquerait néanmoins que l’Iran en aurait la pleine maîtrise. Or, dans le passé, ces avoirs étaient soumis à des conditionnalités strictes : le régime iranien ne pouvait les utiliser qu’avec un contrôle extérieur, censé garantir un usage bénéfique à la population. Désormais, il semblerait qu’il puisse en disposer librement, y compris potentiellement pour soutenir ses proxys, comme le Hezbollah. Cela soulève de nombreuses interrogations sur un éventuel renoncement des États-Unis à toute forme de pression sur l’Iran.
 
Dans un contexte où le régime iranien traverse une situation économique difficile et fait face à d’importants besoins de reconstruction, ainsi qu’à de nombreuses incertitudes sur son avenir, ce protocole semble montrer qu’il a obtenu des moyens significatifs.
 

Les États-Unis semblaient être dans une impasse, dans la mesure où ils ne souhaitaient pas envisager de nouvelles frappes militaires sur le territoire iranien, tout en n’ayant pas réussi à atteindre leurs objectifs durant la guerre

 
Les Américains semblent surtout faire preuve d’un certain amateurisme dans la manière dont ils ont conduit les négociations avec l’Iran. Le régime iranien, qui était pourtant considérablement affaiblit avant la guerre, semble avoir obtenu des moyens importants, avec des versements assimilables à des réparations pour les destructions durant la guerre, la levée des sanctions, ainsi que la possibilité de revendre son pétrole sans contraintes extérieures, en échange du seul engagement de ne pas se doter de l’arme nucléaire - engagement qu’il avait déjà formulé par le passé.
 
Ce protocole résonne donc comme une forme de recul américain, comme si l’Iran avait pu imposer ses conditions à un pays vaincu.
 

Peut-on aller jusqu’à dire que le régime iranien sort politiquement et stratégiquement renforcé de cette guerre ? Notamment vis-à-vis d’Israël, dont l’objectif était la chute du régime

 
Pour bien comprendre l’évolution récente du régime iranien, on peut faire un comparatif avec la situation du 28 février, juste avant le début du conflit : le régime iranien était alors exsangue, il sortait d’un important soulèvement accompagné de coupures d’internet et d’une répression particulièrement violente des manifestants dans le pays, accentuant une fracture de plus en plus profonde entre le pouvoir et la population.
 
Le régime avait également perdu une grande partie de ses proxys à la suite des interventions israéliennes contre le Hezbollah mais aussi contre le Hamas : le Hezbollah avait été considérablement affaibli durant la guerre de 2024. L’Iran était par ailleurs sous pression sur son propre territoire, avec des frappes israéliennes ayant endommagé certaines infrastructures, et il négociait avec les États-Unis dans une position de faiblesse sur la question nucléaire, sans réelle perspective de levée complète des sanctions.
 
S’ajoutait à cela une crise politique liée à la gouvernance du Guide suprême, Ali Khamenei, vieillissant, et à sa capacité à conduire les négociations, tandis que la question de sa succession se posait avec des tensions importantes autour du nom de Mojtaba Khamenei, son fils, qui n’était alors pas considéré comme un successeur évident par une partie du pouvoir.
Le pays apparaissait donc comme profondément fragilisé avant la guerre.
 
Aujourd’hui, la situation est très différente : la succession s’est opérée rapidement, ce qui a consolidé le régime et contribué à sa radicalisation. L’Iran dispose désormais de capacités de mobilisation financière lui donnant de l’air et de nouveaux instruments de dissuasion qui renforcent son rôle régional, notamment à travers le levier stratégique du détroit d’Ormuz. Il a acquis une capacité de pression accrue, à la fois par le contrôle de ce point névralgique et par les frappes menées dans la région. Au final, on peut dire que le régime a bénéficié du conflit.
 
Le pays reste dans une situation économique très difficile, mais le régime, lui, apparaît renforcé et évolue dans un rapport de force particulièrement favorable vis-à-vis des Etats-Unis. Il pourrait même, à terme, devenir plus agressif grâce aux moyens qui pourraient être mis à sa disposition avant même le début effectif des négociations.
 
On peut dès lors se demander si les États-Unis n’ont pas, d’une certaine manière, servi les intérêts du régime iranien en éliminant dès les premiers jours Ali Khamenei, permettant une succession rapide qui a soudé et radicalisé le pouvoir.
 
Néanmoins, ce protocole apparaît avant tout comme le reflet d’un échec américain, davantage que comme une véritable victoire du régime iranien. D’autant que la situation reste fragile en Iran : les causes profondes de la déstabilisation du régime n’ont pas été résolues. La reconstruction et la relance économique constituent également des défis majeurs qui pourraient fragiliser le régime à l’avenir.
 

Est-ce la première fois que l’Iran utilise le détroit d’Ormuz de cette manière, comme un outil de pression stratégique ?

 
Oui, c’est la première fois. L’Iran a souvent menacé de le faire par le passé, sans jamais aller jusqu’au bout. Il y a eu également de nombreuses tensions, avec des attaques en mer, des navires arraisonnés ou déroutés vers les côtes iraniennes, mais sans fermeture complète du détroit.
Dans ce cas précis, on se retrouve donc face à quelque chose de totalement nouveau.
 

S’agissant d’un éventuel péage pour le passage du détroit, est-ce également une mesure inédite ?

 
Il faudra voir comment cela évolue. Le protocole évoque une réouverture complète dans les 30 jours suivant la signature de l’accord, ainsi que la restauration du trafic maritime tel qu’il existait avant le conflit. En revanche, les informations restent limitées : le texte n’est pas très précis sur les modalités de contrôle du détroit.
 
Les Iraniens évoquent, de leur côté, la mise en place non pas d’un péage, mais de « frais de service » - ce qui revient malgré tout à une forme de péage. Reste à voir comment cela sera appliqué concrètement et quelle gouvernance sera mise en place par les autorités iraniennes notamment avec Oman, qui partage l’autre rive du détroit. Il pourrait donc très bien y avoir la relance d’une nouvelle collaboration régionale via la question d’Ormuz. Il faudra suivre comment les choses se mettront en place et autour de quel rapport de forces.
 

Quel est aujourd’hui l’état du régime iranien ? Les plus radicaux semblent réticents concernant le contenu du protocole. Observe-t-on des divisions internes ? Et qu’en est-il de l’autorité du Guide suprême, arrivé au pouvoir en mars dernier ?

 
Dans les débats en cours, les ultra-conservateurs du Front Paydari (Jebhe-ye Paydari, Front de la stabilité de la révolution islamique) ont formulé des critiques à l’encontre de l’accord. Il y a donc bien une frange radicale hostile aux négociations, même si le protocole apparaît globalement favorable à l’Iran.
 
Cela montre une nouvelle fois que le régime iranien n’est pas un régime autoritaire classique : il ne dépend pas de la volonté d’un seul homme, comme on a pu le voir sous les Assad ou avec Saddam Hussein, capables d’imposer seuls leurs décisions à l’ensemble des services de sécurité. En Iran, il existe au contraire des débats internes, des discussions parfois complexes et une recherche de consensus entre différentes composantes du pouvoir qui font partis du régime.
 
Au final, si le protocole d’accord a fuité, c’est aussi parce que la plupart des factions s’y retrouvent avec ce texte : cela témoigne d’un certain consensus et donc d’une forme de stabilité.
 
Cela étant, les tensions ont toujours existé entre réformateurs et ultra-radicaux. La question est désormais de savoir comment les choses vont se structurer et quelles orientations stratégiques seront retenues, notamment avec le nouveau Guide, Mojtaba Khamenei. Celui-ci n’a, pour l’heure, toujours pas été vu ni entendu.
 
Le prochain moment clé sera celui des funérailles d’Ali Khamenei, annoncées entre le 4 et le 9 juillet : c’est à ce moment-là que l’on devrait en savoir davantage sur Mojtaba, d’autant que selon Washington, il aurait été défiguré par une frappe américaine. S’il ne se montre pas, la question de sa situation réelle, et peut-être même de sa mort, pourrait se poser.
 
Les prochaines semaines seront déterminantes pour analyser la manière dont le régime iranien va sortir du conflit et vers quelle forme de « normalité » politique il va évoluer. Cela concernera notamment les choix économiques et sociaux, la gouvernance du détroit d’Ormuz ou encore les relations avec les États du Golfe. C’est à ce moment-là que tout commencera réellement à se jouer. Mais une chose est certaine : le régime a tenu et c’est déjà une victoire pour ses partisans.
 

Ces derniers mois ont mis en évidence un recul de l’influence du clergé au profit des Gardiens de la Révolution

 
Oui, mais ce processus était déjà en cours avant le conflit. Ces dernières années, le clergé occupait déjà un poids politique moindre, même si des membres du clergé continuent d’occuper des positions stratégiques. On observe désormais une militarisation croissante du pouvoir, mais il s’agit surtout d’une accélération de dynamiques déjà à l’œuvre.
Reste à voir comment les choses vont se reconfigurer au sein du jeu politique, avec la relance économique, ou encore la participation des Gardiens de la Révolution à la reconstruction. On va désormais pouvoir observer comment l’équilibre du pouvoir va se réorganiser à l’intérieur du système. Il reste encore de nombreuses questions à ce sujet.
 

Lors de votre dernier entretien pour Les Clés du Moyen-Orient, vous évoquiez une décentralisation des forces des Gardiens de la Révolution pendant la guerre : en observe-t-on aujourd’hui les conséquences ?

 
La décentralisation semble avant tout avoir été une tactique destinée à absorber le choc du conflit. Aujourd’hui, on a plutôt l’impression que la coordination redevient centrale, autour de Mojtaba Khamenei et de certains autres leaders comme Ghalibaf, qui a occupé un rôle de premier plan dans les négociations.
 
Par exemple, la semaine dernière, les frappes sur Israël sont intervenues rapidement après les frappes israéliennes sur le sud de Beyrouth. Cela montre que le contrôle du régime reste efficace et qu’il existe un consensus sur la manière dont les décisions sont prises. Désormais, l’Iran estime même pouvoir frapper en premier, sans attendre systématiquement une attaque israélienne pour répliquer.
 
On observe donc une reconfiguration et une recentralisation du pouvoir à la suite du conflit : la décentralisation n’était qu’une tactique mise en place pour encaisser le choc de la guerre.
 

La population iranienne apparaît comme l’une des grandes perdantes de cette séquence. De nombreuses informations font état d’une accélération de la répression à l’intérieur du pays. La guerre et les conditions de sortie du conflit ont-elles donné au régime les moyens de renforcer son contrôle sur la société iranienne ?

 
Il y a en effet une répression accrue orchestrée par le régime iranien. En reprenant contact avec certains Iraniens après la fin des coupures d’Internet, j’ai appris que les services de répression étaient toujours très présents dans les rues, afin d’assurer la sécurité mais aussi de réprimer.
 
La population iranienne apparaît comme la grande perdante, car les 14 points du protocole ne mentionnent pas le respect des droits des Iraniens. Il en résulte un sentiment d’abandon chez une partie des opposants au régime, qui avaient espéré que Donald Trump défende leur cause. Or, l’aide américaine promise n’est jamais arrivée. Un profond désespoir s’est aujourd’hui installé chez une partie de la population iranienne, qui espérait la chute du régime, mais voit au contraire celui-ci se radicaliser davantage.
 
D’un autre côté, une autre partie de la population se dit soulagée que la guerre s’arrête : elle se situe dans une logique de défense non pas du régime, mais du territoire, portée par une vision nationaliste de l’Iran. Elle a très mal vécu les frappes sur des infrastructures civiles, comme sur Minab (120 enfants ont été tuées dans le bombardement d’une école par l’armée américaine) ou encore avec la destruction du pont de Karaj, un des plus grands d’Iran. Une grande partie des Iraniens critiquent certes le régime, mais encore plus les États-Unis, perçus comme une puissance non pas venue sauver, mais détruire.
 
Il existe aussi, dans une partie de la population, des soutiens du régime qui restent mobilisés. Des rassemblements populaires en soutien à la défense du régime ont été organisés ces derniers mois.
 
Il y a donc un spectre très large de positions sur la question de la guerre. Mais au final, pour une grande partie de la population, c’est surtout un sentiment de désespoir lié aux difficultés quotidiennes qui domine, avec l’inflation record et l’explosion du chômage dans le contexte de la guerre.
 
La situation est donc très contrastée. Il semble difficile d’identifier des tendances nettes, mais il faut sortir de l’idée d’une population uniforme face à la situation.
 

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Publié le 18/06/2026


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Jonathan Piron est historien et politologue. Conseiller au sein d’Etopia, centre de recherche basé à Bruxelles, il y suit les enjeux liés à l’Iran.


 


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