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Entretien avec Jana Jabbour – Les conséquences intérieures et extérieures du coup d’état manqué en Turquie
Article publié le 15/08/2016

Jana Jabbour est docteure associée au CERI, enseignante à Sciences Po Paris et à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth).

Suite à la tentative du coup d’état en Turquie, pouvez-vous revenir sur ses conséquences immédiates, en particulier sur les arrestations en Turquie. Qui a été arrêté et pourquoi ?

Dès les premières heures ayant suivi le coup d’état manqué, le gouvernement et le président turcs se sont précipités pour accuser Fethullah Gülen et ses sympathisants d’être les instigateurs du coup. Une purge a ainsi été menée contre tous ceux qui sont soupçonnés d’être de près ou de loin liés au mouvement Gülen, désormais qualifié par le gouvernement turc d’« Organisation terroriste guléniste » (FETÖ) et identifié comme étant « un réseau illégal à apparence légale et qui menace la sécurité nationale ». Cette purge a touché tous les domaines : l’armée, le système judiciaire, les établissements éducatifs, le ministère de l’Intérieur, le secteur médical, et les milieux sportifs.

Au total, quelques 8 000 généraux, soldats, procureurs et juges ont été placés en garde à vue, et 8 000 autres fonctionnaires ont été éloignés de leurs postes au sein du ministère de l’Intérieur.
Deux facteurs expliquent l’ampleur de cette purge. D’une part, il s’agit pour le gouvernement AKP de saisir ce coup d’état manqué comme une opportunité en or, « un don de Dieu » selon Erdoğan, pour mettre fin au mouvement Gülen. D’autre part, les caractéristiques mêmes de l’« ennemi à abattre » expliquent l’étendue de cette purge : en effet, la confrérie Gülen est un mouvement diffus, opaque et secret, c’est un mouvement sans « étiquette » (ses membres n’ont pas de « carte d’adhésion » par exemple), ce qui rend difficile l’identification des personnes qui y sont affiliées (voir les travaux de Bayram Balci portant sur l’identité de ce mouvement). Le gouvernement, en ce sens, « ratisse large » pour traquer un maximum de personnes soupçonnées d’appartenir au mouvement.

Qui est Fethullah Gülen et pourquoi a-t-il été accusé d’être l’instigateur de ce coup d’état ?

Fethullah Gülen est un imam et prédicateur qui a choisi l’exil aux États-Unis en Pennsylvanie depuis 1999, officiellement pour recevoir un traitement médical mais officieusement pour échapper à l’establishment kémaliste et l’armée qui l’accusaient d’« atteinte au caractère laïque de la République ». Il a été blanchi en 2008, mais n’est pas rentré en Turquie. Inspiré des idéaux de l’auteur soufi Said Nursi (1877-1961) qui considère que la science et la religion sont compatibles, Gülen préconise un changement graduel de la société à travers l’éducation d’une nouvelle génération maîtrisant les sciences modernes et la technologie tout en étant profondément pieuse. Cette « génération en or » (altın nesil), élevée dans la bonne conduite islamique mais décomplexée face à la modernité, est appelée à occuper des positions d’influence : il s’agit pour les personnes éduquées selon les préceptes de Gülen, d’arriver grâce à leur compétence à des postes clé dans l’appareil étatique et d’« infiltrer » discrètement les institutions jusqu’à prendre les commandes du pays. A la fin des années 2000, l’emprise du mouvement de Fethullah Gülen est avérée dans tous les secteurs - éducatif, économique, médiatique. Désigné en 2008 par le magazine Foreign Policy comme l’« intellectuel musulman le plus influent du monde », Gülen est à la tête d’un empire composé de plus de 500 écoles en Turquie et 1 000 écoles à l’étranger, d’une organisation patronale (TÜSKON), d’une ONG (Kimse Yok Mu), d’une institution bancaire (Asya Finans), de chaînes de télévision (Samanyolu) et de radio (Burç FM et Dünya), d’un journal (Zaman), et d’une agence de presse (Cihan). Le mouvement aurait quelques trois millions de sympathisants en Turquie.

Dans les années 2000, l’AKP et Gülen se sont engagés dans une alliance de circonstance face à leur adversaire commun, à savoir l’establishment kémaliste et l’institution militaire qui étaient méfiants à l’égard des groupes religieux. Ce mariage de convenance servait les intérêts des deux parties : l’AKP profitait des réseaux d’influence de Gülen à l’intérieur de l’État pour consolider son pouvoir, et Gülen tirait avantage du rapprochement turco-arabe pour étendre son réseau d’établissements éducatifs au Moyen-Orient.

Toutefois, cette coopération circonstancielle n’estompait pas les divergences entre Gülen et l’AKP. Sur le plan idéologique, les deux parties appartiennent à deux tendances différentes de l’islam : alors que l’AKP est issu du mouvement Milli Görüş et de la confrérie Nakşibendi qui promeut l’islam politique, Gülen est issu de la confrérie Nurcu qui prône un islam plus « voilé » où l’influence politique passe par l’éducation plutôt que par l’exercice du pouvoir à travers un parti islamiste. Sur le plan politique, les deux parties s’opposent sur plusieurs dossiers : alors que Gülen prône l’attachement de la Turquie à l’Occident et porte un regard condescendant voire méprisant sur le monde arabe, l’AKP souhaite un rapprochement politique avec cette région avec laquelle il entretient des liens étroits. Sur le dossier kurde, si l’AKP fait preuve d’une relative ouverture à l’égard des Kurdes en leur reconnaissant des droits culturels, Gülen s’oppose à toute concession qui leur est offerte, au nom d’un nationalisme turc exacerbé.

Ces désaccords majeurs ont ainsi naturellement conduit à une rupture entre l’AKP et Gülen une fois l’institution militaire (leur ennemi commun) affaiblie suite aux procès Balyoz et Ergenekon (2008-2009). Le divorce se fait en plusieurs étapes. En mai 2010, Gülen critique ouvertement la participation de la Turquie à la Flottille de la liberté (Mavi Marmara) dont l’objectif était de briser le blocus israélien de Gaza. En mai 2013, des sympathisants de Gülen participent aux manifestations de Gezi contre le gouvernement AKP. Enfin, en décembre 2013, la guerre est ouverte : suite à la fermeture par l’AKP des écoles de Gülen en Turquie (dershane), celui-ci révèle des écoutes téléphoniques suggérant l’implication du Président et de son fils dans des affaires de corruption. Dès lors, Gülen est désigné comme l’ennemi numéro un du gouvernement AKP et depuis décembre 2013 une purge est lancée à tous les niveaux de l’appareil étatique contre les membres soupçonnés d’appartenir à son mouvement. Cette purge ne fait que s’accentuer au lendemain du putsch raté.

Notons que le gouvernement AKP a justifié avoir accusé Gülen d’être l’instigateur du coup par le fait que les généraux qui étaient censés gouverner le pays au lendemain du putsch sont en lien avec le mouvement (les noms des généraux et les postes qu’ils allaient occuper figurent sur des conversations « whatsap » saisies par le gouvernement).

Ce contexte préfigure-t-il une évolution de la politique intérieure du président Erdoğan ?

Erdoğan sort renforcé de cette tentative de coup d’état. D’une part, il a démontré qu’il est un leader aimé et écouté par son peuple : il a suffi qu’il s’adresse aux citoyens pendant 12 secondes via FaceTime pour provoquer une mobilisation populaire et un mouvement de masse dans les rues. D’autre part, la tentative de coup d’état a légitimé et crédibilisé son discours qui consistait à souligner l’existence d’un complot intérieur et étranger contre le parti au pouvoir. La détermination d’Erdoğan à braver les putschistes fait de lui un héros national et un vrai « kabadayi » (terme turc désignant un homme brave qui défend l’honneur de sa communauté). Le coup d’état raté ouvre ainsi la voie à l’instauration d’un régime présidentiel, un projet qu’Erdoğan a à cœur.

Quelles sont les conséquences de ce coup d’état sur le plan extérieur ?

Ce coup d’état manqué entraîne nécessairement une politique de repli et de retrait sur le plan extérieur. D’un côté, le gouvernement se concentre désormais sur la purge qu’il mène contre les putschistes et ne peut donc accorder une attention particulière à la politique étrangère ; d’un autre côté, la purge prive l’institution militaire de ressources humaines et logistiques ; elle n’a donc plus les moyens de déployer une politique étrangère active, notamment à l’égard de la Syrie, et ce surtout dans un contexte où elle est déjà mobilisée sur plusieurs fronts à l’intérieur (lutte contre le PKK et contre Daech).

Par ailleurs, ce putsch manqué détériore les relations entre la Turquie d’une part, et les États-Unis et l’Union européenne d’autre part.
D’un côté, les Turcs sont déçus par la position ambiguë des leaders européens à l’égard du coup, Erdoğan accusant l’Europe d’abandonner ses principes démocratiques en restant silencieuse face au renversement d’un gouvernement pourtant démocratiquement élu. De plus, si la peine de mort est rétablie pour punir les putschistes, cela mettrait fin à la candidature de la Turquie à l’UE.
D’un autre côté, les relations turco-américaines traversent une période de crise de confiance. La Turquie appelle à l’extradition de Fethullah Gülen des États-Unis alors que l’administration américaine se montre réticente à cette demande et exige d’Ankara des preuves concrètes de l’implication directe de Gülen dans la tentative de coup d’état.

Dans ce contexte, comment interpréter le rapprochement turco-russo-iranien ?

Le rapprochement turco-russo-iranien (visite d’Erdoğan à Saint-Pétersbourg, visite de Zarif en Turquie) vise trois objectifs. D’une part, il représente un « coup diplomatique » pour Ankara : à travers le réchauffement des relations avec Moscou et Téhéran, Erdoğan exerce une pression sur les États occidentaux et envoie un message clair à leurs leaders - « soit vous me soutenez, soit je me tourne vers de nouveaux partenaires ». D’autre part, ce rapprochement vise à établir une coopération entre puissances régionales afin de trouver une solution politique au conflit syrien. Si Ankara prend des positions opposées à celle de Téhéran et de Moscou en Syrie, elle s’entend pourtant avec elles sur la nécessité de « régionaliser » ce dossier en limitant autant que possible l’ingérence des puissances occidentales. Enfin, le réchauffement des relations avec la Russie et l’Iran permet à la Turquie de dynamiser son économie (le volume des échanges avec la Russie est de 25 milliards de dollars, et de 10 milliards de dollars avec l’Iran) et de garantir ses approvisionnements énergétiques.

Toutefois, le rapprochement turco-russo-iranien ne doit pas être interprété comme un changement d’axe de la politique étrangère turque. L’atlantisme de la Turquie, son ancrage dans les institutions occidentales, est un élément de continuité dans sa diplomatie. En ce sens, le réchauffement des relations avec Téhéran et Moscou signale un partenariat tactique de court terme mais ne représente pas une alliance stratégique de long terme ou une alternative aux relations avec l’Occident. Dans un monde post-bipolaire, la stratégie géopolitique d’Ankara consiste à diversifier ses relations et à jouer au grand écart entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident, afin de devenir un acteur incontournable de la scène internationale.

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