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Entretien avec Jalal Al Husseini – Le point sur la situation en Jordanie

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Jalal Al Husseini
Publié le 26/10/2016 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Jalal Al Husseini

Quelle est la situation de la monarchie jordanienne dans le contexte actuel du Moyen-Orient ?

Malgré l’instabilité régionale due aux conflits armés en Syrie et en Irak, la situation politique en Jordanie reste relativement stable. Les frontières restent bien gardées (les principaux points de passage vers la Syrie sont devenus quasi-étanches) et le pays a connu peu d’incidents, que ce soit sous la forme d’attentats « terroristes » ou de manifestations en faveur de l’Etat islamique. Il faut y voir non seulement l’effet du travail des forces de sécurité mais aussi le fait que la Jordanie est devenue pour les protagonistes impliqués dans les conflits régionaux un havre de stabilité où l’on installe sa famille et se retrouve pour négocier.

Sur le plan intérieur, la stabilité politique doit tant aux réformes démocratiques mises en œuvre par le régime depuis le « Printemps jordanien » de 2011 (notamment dans le domaine de l’organisation des élections – on y reviendra plus tard), qu’à la modération des mouvements d’opposition (islamistes ou gauchistes) qui craignent que la Jordanie ne tombe à son tour dans le chaos qu’ont connu nombres de pays voisins au lendemain de leur « Printemps ». Des élections législatives viennent de se tenir en septembre 2016, qui ont vu la principale force d’opposition légale, le Front d’action islamique, réintégrer le Parlement. Cependant, la pierre angulaire de la stabilité du pays réside dans le statut et le rôle du Roi. Instigateur des principales orientations du pays, faiseur et défaiseur de gouvernements, il joue le rôle de monarque éclairé qui n’hésite pas à s’ériger en premier opposant lorsque les autorités gouvernementales se montrent incapables de mettre en œuvre ses orientations.

La situation économique reste bien sûr difficile. Le chômage et la pauvreté auprès de la population jordanienne sont restés élevés depuis plusieurs décennies (plus de 13% aujourd’hui) et le pays doit en plus absorber la présence récente de plus de 650 000 réfugiés syriens ainsi que de quelques 200 000 réfugiés irakiens. Mais la Jordanie continue de bénéficier, et c’est là une autre clé de sa stabilité, d’aides extérieures considérables : d’une part, une aide technique, militaire et financière de ses principaux bailleurs de fonds que sont les Etats-Unis, l’Union européenne, les pays arabes du Golfe (quelques 5% du PNB) ; et d’autre part, les remises de fonds des quelques 400 000 travailleurs expatriés, en particulier en Arabie saoudite et dans les Emirats arabes unis, qui représentent environ 14% du PNB.

Quelle est sa position face à sa population, et aux demandes liées au Printemps arabe ?

S’il n’a pas dégénéré en conflit armé, le « Printemps jordanien » de 2011 n’en reste pas moins une date marquante de l’histoire politique de la Jordanie. Pendant quelques mois, un fort mouvement de contestation contre le régime s’est développé, s’en prenant aux principaux dysfonctionnements de la société jordanienne : corruption, népotisme, inefficacité des services publics, conséquences socialement néfastes du programme de privatisation de l’économie promu par le gouvernement, et marginalisation économique de régions rurales. Ce sont dans ces régions, habitées en majorité par des « Jordaniens de souche » considérés comme les soutiens les plus fidèles du régime hachémite que la contestation et les appels à la réforme ont été les plus appuyés. Le paradoxe n’est qu’apparent, puisqu’elles ont été les berceaux des émeutes « de la faim » qu’a connues le pays depuis 1989. Mais la nouveauté du « Printemps jordanien » réside dans la cible du mouvement de fronde organise sur une base régionale (le Hirak) : ils ne s’en sont pas seulement pris à l’incurie du gouvernement mais au monarque lui-même. Se sentant menacé, le roi a limogé le gouvernement dès les premières manifestations d’ampleur en février 2011 et entamé un programme de réformes constitutionnelles et législatives visant notamment au renforcement de la lutte contre la corruption, à l’assouplissement des contraintes au droit à manifester, à la constitutionnalité des lois, et à la refonte démocratique du système électoral. Désormais, les élections législatives sont contrôlées par une commission indépendante et soumises à un mode de scrutin permettant aux électeurs de voter pour plus d’un candidat. Ce dernier point, la fin du « one man one vote » mis en place en 1992 afin de réduire l’influence du Front d’action islamique (le bras politique des Frères musulmans) signifie que les électeurs peuvent voter, en sus de leur candidat tribal (ou familial) - en général apolitique, pour un candidat affilié à un parti politique.

Le roi a lui-même quelque peu réduit ses prérogatives constitutionnelles dans le domaine de la révocation du gouvernement et Parlement. Jouant la carte de la franchise, il s’est ouvertement confié à sa population par le biais de « Royal Discussion Papers » dans lesquelles il a élaboré sa vision d’une Jordanie plus démocratique et moins inégalitaire, s’en prenant ouvertement aux élites politiques conservatrices qui profitaient du statu quo actuel. Mais la survie du régime doit aussi beaucoup, on l’a dit, à l’impasse des « Printemps » autour de la Jordanie, notamment en Egypte où les Frères musulmans n’ont su s’ériger en force politique d’alternance. L’échec de ces derniers a grandement entamé la crédibilité politique de leurs « cousins jordaniens » et a fait réfléchir le Hirak sur ses capacités réelles à révolutionner le pays, l’amenant à recadrer son action dans le cadre du système politique actuel. Au final, le roi eut beau jeu de déclarer dès 2014 que la Jordanie avait connu un « Printemps civilisé ». En revanche, les craintes d’une contagion de l’Etat islamique à la Jordanie (de l’extérieur ou de l’intérieur) ont conduit les autorités à restreindre la liberté d’expression et à rétablir la peine de mort, que ce soit pour prisonniers de droit commun ou accusés d’actes terroristes. Un durcissement que semble cautionner une majorité de Jordaniens soucieux de l’extension possible de l’Etat islamique dans le pays.

Le régime a-t-il toujours l’appui des tribus ?

La « tribu » peut être assimilée à un groupe d’entraide et d’intérêt locaux, dont la cohésion doit avant tout à la croyance de ses membres à un ascendant commun et à leur obédience à des normes sociales – un code de l’honneur spécifiques. Historiquement, les relations entre les tribus et l’Etat sont restées fortes mais tumultueuses. La naissance de l’Etat jordanien lui-même remonte à l’alliance, dès 1921, entre l’Emir Abdallah originaire du Hijaz et les principales tribus du sud de la Jordanie, qui se considèrent donc comme membres fondateurs du Royaume. Si l’Etat jordanien n’a pas ménagé ses efforts afin de « fondre » les tribus dans le moule étatique, en maitrisant notamment leur usage de la force armée, elles restent une source d’identification politique et sociale pour nombres de Jordaniens, en particulier dans les régions rurales. La majeure partie des députés élus au Parlement jordanien (plus des deux-tiers) le sont sur la base d’une affiliation tribale avec leurs électeurs et non d’une base idéologique ou partisane. De plus, la loi tribale qui régit de larges secteurs du droit civil et pénal y prévaut. On peut donc parler de coexistence objective entre tribus et Etat dans de larges portions du territoire. C’est dire que le régime, et le roi Abdallah II en personne, se doivent de gérer au mieux leurs relations avec les tribus, s’enquérant de leurs problèmes et de leurs intérêts locaux. Ces dernières années, le régime a multiplié les gestes financiers et matériels en leur faveur de façon à conserver leur allégeance face aux tentatives de cooptation politique du Front d’action islamique. Néanmoins, les points de discorde entre le régime et les « fils des tribus » restent nombreux. On pense notamment aux politiques de « dégraissement du secteur public » dont dépendent nombres d’entre eux pour l’accès à l’emploi ; le statut des terres pastorales, terres d’Etat, mais que les tribus considèrent comme les leurs en vertu d’un usage ancestral qui précède la création de l’Emirat de Jordanie en 1921 ; et enfin, les faits de violence inter-tribale qui font des dizaines de victimes annuellement, y compris dans les campus des universités.

Comment la Jordanie fait-elle face à l’arrivée des réfugiés syriens ?

Entre 2011 et 2013 (inclus), la Jordanie a accueilli les réfugiés syriens sans entraves et les a inclus au sein de ses systèmes éducatif et médical, se refusant toutefois à les intégrer dans son marché du travail. En 2014, la Jordanie a fermé ses principaux points de passage à la frontière lorsque leur nombre a dépassé les 600 000 personnes. Aujourd’hui, environ 660 000 Syriens sont enregistrés au HCR (sur une population totale de 9,5 millions, dont 6,6 millions de Jordaniens). Seul un cinquième d’entre eux vit dans les trois camps destinés à pourvoir aux besoins de base des plus démunis d’entre eux. L’impact des réfugiés syriens sur l’économie du pays est contrasté : ils pèsent sur les infrastructures sociales (éducation, santé, accès à l’eau et habitat), en particulier dans les gouvernorats du nord, frontaliers avec la Syrie, où la majorité d’entre eux résident. Et quand bien même, il est reconnu que les communautés d’accueil ont bénéficié de l’apport de leurs compétences professionnelles, en particulier dans les métiers manuels et l’entrepreneuriat, leur arrivée massive a suspendu les stratégies de développement élaborées par les autorités jordaniennes peu avant la crise des réfugiés, notamment dans le domaine de l’enseignement public, du logement et de l’emploi. Non seulement la qualité de l’enseignement s’est dégradée, avec des écoles encombrées, les loyers ont augmenté et les réfugiés ont aussi commencé à concurrencer les Jordaniens (et les autres travailleurs immigrés) dans le marché du travail, acceptant de travailler au noir pour des salaires moindres.

L’absorption des réfugiés a été rendue possible grâce à l’assistance internationale prodiguée par les organisations onusiennes (à commencer par le HCR) ainsi que de nombreuses ONG internationales et locales. Jugée insuffisante par les Jordaniens, cette assistance a néanmoins cherché à améliorer tant les conditions de vie des réfugiés syriens que celles des communautés d’accueil affectées par l’arrivée (massive) de ces derniers : afin d’être agréé par les autorités jordaniennes, tout projet humanitaire ou de développement en faveur des premiers doit aussi bénéficier aux seconds à hauteur de 30% à 50%. En reconnaissance du fait que la présence des réfugiés syriens serait durable, mais aussi afin de transformer leur présence en « opportunité », la Jordanie a conclu en février 2016 un accord avec la communauté internationale (l’Union européenne, soucieuse de maintenir les réfugiés syriens au Moyen-Orient, plus particulièrement) au terme duquel elle accepte l’accès des Syriens au marché formel de l’emploi en échange d’un accroissement de l’assistance internationale. Celle-ci devrait non seulement mieux couvrir la crise des réfugiés, mais aussi répondre aux besoins de l’économie jordanienne en matière d’investissements directs et d’aide à l’exportation des produits jordaniens vers les pays de l’Union européenne.

Comment la Jordanie se positionne-t-elle dans la lutte contre l’Etat islamique ?

Les attentats perpétrés par la branche irakienne d’al-Qaïda dans trois hôtels de la capitale Amman en novembre 2005 avaient déjà conduit la Jordanie à jouer un rôle de pointe dans la lutte contre le radicalisme islamique dans la région. L’émergence de l’Etat islamique et, plus particulièrement, le traumatisme suscité au sein de la population jordanienne par l’assassinat du pilote de chasse Mouaaz Kassasbeh alors en opération en Syrie par les hommes de l’Etat islamique (EI) en 2015, n’a fait que confirmer cette tendance. Le rôle joué par la Jordanie contre l’EI se manifeste par un soutien en logistique et en matière de renseignements aux puissances occidentales impliquées dans les frappes aériennes en Syrie et en Iraq. Sur le plan intérieur, les forces de sécurité jordaniennes tentent de freiner le départ de Jordaniens tentés par le Djihad. Il y aurait actuellement quelques 1 500-2 000 djihadistes Jordaniens engagés en Irak et en Syrie (500 seraient déjà rentrés). Elles ont tenté de s’opposer à toute activité djihadiste dans le pays : interdiction de manifestations pro-EI et détection de cellules dormantes. Récemment, le démantèlement de l’une d’entre elle à Irbid s’est soldé par la mort de sept sympathisants de l’EI. Ce grave incident a conduit les autorités jordaniennes à rendre la frontière avec la Syrie totalement étanche, quitte à rendre encore plus dramatique le sort de quelques 70 000 Syriens cherchant refuge en Jordanie, mais qui demeurent bloqués du coté syrien de la frontière.

Publié le 26/10/2016


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


Jalal Al Husseini est chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Amman. Ses recherches portent sur les statuts formels et informels des réfugiés palestiniens, la diaspora palestinienne et les publics du développement (participation et gestion locale des projets de développement). Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles, dont le dernier ouvrage, publié avec Aude Signoles en 2011, s’intitule Les Palestiniens entre Nation et Diaspora - Le temps des incertitudes (IISMM, Karthala).


 


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