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Entretien avec Hugh Pope - Turquie : quelles problématiques intérieures et extérieures ?

Par Allan Kaval, Hugh Pope
Publié le 22/07/2013 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 10 minutes

Déclenchée il y a maintenant plus d’un mois, la vague de protestation populaire qui a débuté à Istanbul et s’est propagée dans le reste du pays a placé la Turquie au premier rang de l’actualité internationale. La Turquie se trouve cependant au cœur de problématiques intérieures et régionales plus vastes et tout aussi déterminantes. Ancien correspondant en Turquie et au Moyen-Orient pour le Wall Street Journal et The Independent, Hugh Pope qui est en charge du suivi du pays pour l’International Crisis Group, revient dans cet entretien sur l’avenir incertain du mouvement de contestation, sur la résolution de la question kurde ainsi que sur la reconstruction par Ankara d’une politique de voisinage cohérente.

Il y a plus d’un mois que le mouvement de contestation dirigé contre le gouvernement turc a commencé. Le temps parait venu de prendre du recul par rapport aux événements qui se sont succédés. Selon vous, quelles pourront être leurs conséquences à long terme ? Est-il envisageable que le mouvement se répercute sur la scène politique institutionnelle alors que la Turquie est à la veille d’échéances électorales importantes ?

Je ne crois pas que le mouvement de contestation puisse servir de base à un mouvement politique structuré à court terme. Il est trop hétérogène, porté par des personnes initialement apolitiques ou politisées depuis le début des manifestations seulement. Le mouvement ne dispose pas non plus de l’organisation nécessaire à une quelconque victoire électorale. Il n’a pas eu le temps de la bâtir. Il faut garder à l’esprit que le personnel politique qui détient aujourd’hui le pouvoir a mis trente ans à se préparer. Un mois de manifestations, ce n’est pas suffisant pour changer la donne et le principal parti d’opposition, le CHP n’est absolument pas en mesure de prendre le relai sur le plan plus institutionnel. L’ancien parti unique du fondateur de la République, Kemal Atatürk, est profondément divisé et il ne peut attirer à lui les générations nouvellement engagées.

Je retiens plutôt de cette vague de contestation le sentiment inédit d’une parole libérée, d’une action collective d’un genre nouveau paradoxalement menée par des personnes plutôt individualistes. C’est l’expression assurée avec beaucoup d’humour d’un profond désir de liberté, et ce malgré les drames qui ont jalonné le cours des événements. Tout cela est porteur d’un changement réel qui produit ses effets à tous niveaux. A Ankara, les langues des bureaucrates et même des hommes politiques de la majorité se délient. On ne craint plus désormais de formuler son avis, de révéler ses réserves. L’énergie initiale n’est dont pas perdue mais en cours de transformation et on ne sait pas vraiment ce qu’elle va donner.

Ne pensez-vous pas cependant que la réaction des autorités, qui ont pu faire preuve d’une grande violence verbale et physique, révèle l’indépassable polarisation de la vie politique turque ?

La société et la vie politique turques ont toujours été polarisées. Dans les années 1970, on pouvait se faire tuer dans la rue par ses concitoyens pour un soupçon de gauchisme ou de droitisme. La possibilité de parler de politique avec quelqu’un d’un avis radicalement opposé au sien et d’envisager de pouvoir le laisser vivre est une nouveauté qui date des années 1990, quand les premiers débats politiques ont été diffusés à la télévision. Si l’on compare à ce qui prévalait dans le passé, la période contemporaine se distingue par sa tolérance. Par ailleurs, les oppositions actuelles paraissent plus personnelles qu’idéologiques. Ce n’est pas nécessairement le parti au pouvoir, l’AKP, qui est visé par les manifestants mais bien plutôt la personne et le style du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Quand le Président de la République Abdullah Gül et le vice-Premier ministre Bülent Arınç ont pu adopter des positions plus conciliatrices vis-à-vis des manifestants, la tension a immédiatement baissé. En revanche, le maintien de positions très dures par M. Erdogan est aussi dirigé vers ses partisans. Il entretient une polarisation passionnée afin de conserver la cohésion de troupes que le mouvement de contestation a pu plonger dans le désarroi.

L’AKP lui même paraît de plus en plus divisé. Les tensions qui opposaient déjà au sein du gouvernement les proches du Premier ministre aux personnalités placées sous l’influence de la confrérie de Fethullah Güllen semblent s’être aiguisées depuis le début de la crise.

Il faut garder à l’esprit que le mouvement de Fethullah Güllen [1] est un groupe de pression et non pas un parti politique. Quand l’action du Premier ministre sert ses intérêts ou est guidé par des prises de position qu’elle partage, elle la soutient. Lorsque ce n’est pas le cas, elle peut l’entraver. La politique de l’ouverture kurde lancée en 2009 par Recep Tayyip Erdogan a été immédiatement compromise par l’action des affiliés au mouvement de M. Güllen opérant au sein de l’appareil judiciaire et à qui peuvent être imputés l’emprisonnement pour des motifs flous de plusieurs milliers de militants civils kurdes au cours des dernières années. Depuis le début de la contestation actuelle, la confrérie paraît cependant favoriser des positions modérées. Fondamentalement, elle ne veut pas être considérée dans l’opinion comme une force susceptible de s’opposer à un mouvement doté d’une réelle base populaire.

Les institutions turques sont aujourd’hui encore organisées par une constitution imposée en 1981 à la suite d’un coup d’Etat militaire. La rédaction et la promulgation d’une constitution civile, censée couronner la démocratisation de la Turquie, était un des grands objectifs de ces dernières années. Le processus paraît cependant bloqué faute d’accord entre les différentes formations politiques présentes au Parlement. La situation actuelle ne risque-t-elle pas de le condamner ?

Le processus engagé au Parlement paraît effectivement mort. La grande réforme attendue pour cette année n’aura probablement pas lieu. Les différentes parties prenantes pourraient s’accorder sur un paquet de réformes a minima, mais l’idée d’une nouvelle constitution pourrait être purement et simplement remise à plus tard. Pourtant, des questions fondamentales dont dépendra l’avenir de la Turquie restent à traiter. Elles concernent l’identité même du pays et ce sont elles qui bloquent le plus lors des tractations parlementaires. Une réforme constitutionnelle en Turquie devra prendre acte de la pluralité linguistique du pays et reconnaître la place particulière de la langue kurde. Elle devra également déconnecter la définition de la citoyenneté de toute appartenance ethnique. On doit pouvoir passer d’une citoyenneté « turque » à une citoyenneté « de Turquie » plus intégratrice. Si ces deux champs de réformes restent en l’état, la réconciliation de l’Etat avec une partie de ses citoyens et avec le PKK (Parti des travailleurs kurdes) avec qui Ankara a engagé un processus de paix demeurera caduque.

Précisément, si les structures militantes kurdes sont restées relativement discrètes lors de la récente vague de protestations afin de préserver le processus des paix, des déclarations mettant en demeure le gouvernement de remplir ses engagements ont pu se faire entendre. Parallèlement, les incidents dans le sud-est fin juin avec la mort d’un jeune homme kurde, abattu par les forces de sécurité alors qu’il manifestait contre l’agrandissement d’un commissariat ainsi que la reprise depuis un mois d’affrontements sporadiques peuvent faire craindre un retour de la violence. Dans cette perspective, le processus de paix entre l’Etat et le PKK vous paraît-il menacé ?

Le principal, c’est que très peu de gens soient morts depuis le mois de janvier et le début du processus de paix. Les dix-huit mois précédents avaient vu périr 930 personnes dans des affrontements entre l’armée et le PKK, une des périodes les plus violentes du conflit kurde en Turquie depuis les années 1990. La fin des violences a donné de l’élan et de la légitimité au processus de paix, notamment dans l’ouest du pays d’où étaient majoritairement originaires des soldats turcs morts au combat. Maintenant que le PKK a amorcé son retrait, annonçant avoir retiré plus de la moitié de ses effectifs quand Ankara ne reconnaît le retrait de seulement 15% d’entre eux, la reprise d’accrochages ponctuels sont des signes délivrés par la direction du parti kurde en direction de l’Etat, l’appelant à hâter la réalisation du processus. Il faut cependant distinguer la paix avec le PKK de la résolution globale du problème kurde. Il s’agit de deux objectifs différents qui doivent être réalisés simultanément mais avec des moyens différents. La paix avec le PKK est une question sécuritaire mais c’est par la poursuite de réformes politiques ambitieuses que la résolution du problème kurde pourra être obtenue.

Des avancées ont déjà été enregistrées à cet égard. Dans le domaine linguistique, il y a désormais une chaine de télévision publique qui émet en kurde tandis que la première promotion d’enseignants de kurde a validé au printemps sa première année de formation. Des cours optionnels de kurde ont également été mis en place dans plusieurs établissements. Le Premier ministre ne semble cependant pas enclin à accepter l’ouverture d’un enseignement en langue maternelle, qu’il s’agisse du kurde zaza ou kumandji ou bien de l’arabe et des autres langues pratiquées par les nombreuses minorités linguistiques du pays. Par ailleurs, une nouvelle loi qui va transformer une vingtaine de départements turcs en municipalités, donnant moins de pouvoirs aux gouverneurs non-élus est un premier pas sur la voie de la décentralisation réclamée par les représentants kurdes. Cette réforme territoriale permettra peut-être à l’AKP de gagner plus de municipalités mais elle donnera aussi à plusieurs grandes villes kurdes des pouvoirs accrus sur des territoires plus vastes.

En revanche, de gros progrès restent à accomplir. Le seuil électoral qui s’élève à 10% pour qu’un parti politique entre dans le parlement doit être baissé à 5% pour que la représentation démocratique soit plus juste. Les lois antiterroristes en vigueur et dont le cadre est très flou et qui ont permis l’emprisonnement pour des peines dépassant parfois trois ans de près de 5 000 militants kurdes sur des fondements juridiques douteux, doivent être modifiés. Enfin, le besoin exprimé au sein du BDP, le parti pro-kurde proche du PKK comme parmi les Kurdes de l’AKP au pouvoir de voir se constituer une commission de type « vérité et réconciliation » chargée d’un travail de mémoire sur la condition des Kurdes depuis l’avènement de la République, doit être pris en compte. On commence déjà à l’évoquer mais ce n’est que le début d’un long processus.

Du point de vue d’Ankara, la question kurde relève à la fois de ses affaires intérieures et de sa politique régionale. A cet égard comment le fait que des forces émanant du PKK contrôlent à présent des portions du territoire syrien a proximité de la frontière turque est-il envisagé dans le cadre du processus de négociation ?

La Turquie a d’abord eu une réaction très défensive allant jusqu’à lancer certains groupes radicaux sunnites contre les positions du PYD, la branche syrienne du PKK. Cependant, quand les pourparlers de paix ont commencé, la tension a rapidement baissé. Aujourd’hui, le PYD ne peut être considéré comme un ennemi de la Turquie. Au contraire, un terrain d’entente peut être trouvé entre les deux parties. Le rapprochement d’Ankara avec le Kurdistan d’Irak a montré que la Turquie était plus forte au Moyen-Orient quand elle établissait avec les Kurdes des relations de bon voisinage.

Au delà de la question kurde, les grandes ambitions de ce que l’on a appelé un temps la « nouvelle diplomatie turque » ont-elle encore une quelconque réalité ? Les conséquences du printemps arabe qui passait un temps pour la consécration du « modèle turc » en ont-elles paradoxalement sonné le glas ?

La Turquie est aujourd’hui en net recul sur la scène moyen-orientale et son approche ne peut qu’être défensive. L’ambition initiale du Premier ministre et de son ministre des Affaires étrangères nommé en 2009, Ahmet Davutoglu, était d’accroître la sphère d’influence turque au Moyen-Orient sur un mode idéologique et sentimental en vantant les mérites d’une hypothétique solidarité islamique censée fonder des liens puissants entre les Etats de la région. La dégradation de la révolution syrienne en guerre civile et l’échec des révolutions arabes dont le coup d’état survenu dernièrement en Egypte est la dernière illustration en date, montrent bien la faillite idéologique de la politique étrangère turque des dernières années. Il est également permis de douter de l’efficacité économique de cette politique d’influence. L’instabilité régionale et la polarisation des différents Etats de la région avec l’enlisement du conflit syrien on dissipé les projets d’intégration économiques pourtant bien engagés sous le leadership turc avant 2011. La politique d’influence de la Turquie au Moyen-Orient, bien qu’elle ne puisse être remisée au rang des expériences temporaires et manquées du fait de l’omniprésence des touristes arabes dans le pays ou de l’influence des productions culturelles turques, doit être largement nuancée. La Turquie, même à l’époque ottomane, a toujours agi en puissance européenne ou en tout cas en portant le regard vers l’Europe, ses provinces orientales et arabes étant généralement considérées depuis Constantinople comme périphériques et secondaires. La République a ensuite coupé la Turquie du Moyen-Orient pendant près d’un siècle avant que les dirigeants actuels décident de s’y investir. Ils ne pouvaient cependant pas pallier en si peu de temps la rareté des liens qui unissent leur pays à ses voisins méridionaux ainsi que la méconnaissance générale dont il fait l’objet, même au sein de la diplomatie turque qui compte très peu d’arabophones. La Turquie n’abandonnera pas totalement le Moyen-Orient, mais il paraît clair que son avenir à long terme est multilatéral, et surtout avec l’Europe. Certaines réalités concrètes en attestent : la très grande majorité des investissements à l’étranger en Turquie vient d’Europe, plus de 50% des échanges commerciaux de la Turquie avec le reste du monde se font avec l’Europe, le nombre d’expatriés turcs en Europe est vingt fois supérieur à celui de ses ressortissants établis au Moyen-Orient, ce dernier chiffre ayant considérablement baissé depuis 2011 et étant par ailleurs appelé à poursuivre sa chute.

Publié le 22/07/2013


Journaliste, Allan Kaval travaille sur les politiques intérieures et extérieures de la Turquie et de l’Iran ainsi que sur l’histoire du nationalisme et des identités minoritaires au Moyen-Orient.


Hugh Pope est en charge des recherches sur la Turquie et Chypre pour l’International crisis group (http://www.crisisgroupblogs.org/eu-turkey-cyprus/hugh-pope/). Il a été correspondant pour la Turquie et le Moyen-Orient du Wall Street Journal ; pour la Turquie et l’Asie centrale de The Independent ; pour l’Iran et le Moyen-Orient de Reuters.
Hugh Pope est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la Turquie et le Moyen-Orient dont deux ont été traduits en français : Rendez-vous avec al-Qaïda, Presses de l’université de Laval, 2013 et Les fils des conquérants, le monde türk et son essor, Presses de l’université de Laval, 2011.


 


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