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Entretien avec Haoues Seniguer - Youssef el Qaradawi, fer de lance de l’islamisme sunnite ?

Par Clément Pellegrin, Haoues Seniguer
Publié le 13/10/2015 • modifié le 02/03/2018 • Durée de lecture : 9 minutes

Haoues Seniguer

Youssef el Qaradawi, avant de devenir le prédicateur vedette de la chaîne de télévision qatarie al-Jazeera, est né et a vécu en Égypte. Il est l’héritier d’Hassan al-Banna, fondateur de la Confrérie des Frères musulmans et de Sayyid Qutb, idéologue et partisan d’une action politique radicale. Il s’agit, en quelque sorte, de la troisième figure égyptienne qui incarne le mieux la mouvance islamiste sunnite à l’époque contemporaine. Président de l’Union Internationale des Savants (’Ulama) Musulmans, président du Conseil Européen pour la Recherche et la Fatwa basé à Dublin, il est à cheval entre le monde d’expression arabe mais aussi les mondes de l’islam sunnite européen. Le fait qu’il cumule plusieurs titres témoigne de l’importance qu’il jouit auprès de millions de musulmans. Cette présence dépasse le seul cercle étroit des acteurs de l’islamisme : il y a beaucoup de musulmans, qui sans être proprement islamistes, c’est-à-dire qui ne s’engagent pas dans l’action politique, ont beaucoup d’estime pour Qaradawi, certains ignorant de bonne foi ses accès violents à l’encontre non seulement des juifs, mais également des autres musulmans ne partageant pas son interprétation de l’islam, au premier rang desquels les chiites.

Avant le conflit syrien, son discours était différent. Selon le journaliste Georges Malbrunot, l’émir du Qatar lui aurait dit à l’époque : « Vous êtes une protection contre l’extrémisme » (1) Il apparaissait comme une figure modérée de l’islamisme sunnite. Mais aujourd’hui, il semble bien plus polarisant, et confessionnalisant. Il a appelé au jihad en Syrie en 2012 (2). Cette virulence est devenue assez marquée vis-à-vis des chiites. Le conflit syrien et ses causes politiques expliquent-elles cet apparent revirement ?

Toutes ces ambivalences sont la caractéristique de l’islamisme comme idéologie. Prenons François Burgat et son hypothèse que tout le religieux se résume à une question politique. Mais si l’on dit que tout est politique, plus rien ne l’est. On ne peut pas réduire le discours de Qaradawi simplement à des positions politiques, car les convictions religieuses enracinées, celles qui sont notamment les plus idéologisées, produisent des effets dans la réalité à plus ou moins long terme dès lors qu’elles ne sont plus interrogées. C’est vrai, dans le cas de Qaradawi, le contexte peut expliquer des crispations religieuses. Mais pas toujours : en 1988, il a rendu visite à l’Iran chiite, à Téhéran, où il appelait alors à un rapprochement entre chiites et sunnites en vue de l’unité islamique. A l’époque, il estimait que la Révolution iranienne de 1979, pourtant chiite, était un exemple à suivre pour la militance sunnite, car il y voyait une réussite et une influence décisive pour « le réveil islamique ». En 2006, il a aussi célébré Hassan Nasrallah, le Secrétaire Général du Hezbollah libanais, comme un libérateur, comme quelqu’un qui résiste beaucoup plus que des sunnites à Israël. Et puis en 2013, au beau milieu du conflit syrien, il renomme le Hezbollah en Hezb el Sheitan (parti du diable).

Comment expliquer ce revirement ? Le contexte politique est-il la clé ? Pas entièrement. Il y a aussi la méfiance séculaire d’un courant de l’islamisme sunnite vis-à-vis du chiisme, courant qu’incarne Qaradawi à l’heure actuelle. Cette méfiance est euphémisée ou disparaît plus ou moins dans des époques particulières mais elle ne s’éteint pas pour autant. Sur IkhwanWiki, un site dédié aux Frères musulmans, on a des textes en arabe où Qaradawi estime que les chiites sont des innovateurs. Le paradoxe, c’est qu’il explique que les chiites ne sont pas des mécréants mais des « innovateurs » (Mubtadi’ûn). Mais en fait, « innovateur » conduit exactement à la même conséquence, c’est-à-dire la damnation supra-terrestre et à la mise à l’index ici et maintenant. En quelque sorte, il les excommunie de façon indirecte. C’est là où l’on retrouve la détestation qui est caractéristique de l’islamisme qui est fondamentalement un exclusivisme. Vous avez aujourd’hui des positions, peut-être plus radicales que celles de Qaradawi, de la part de certains clercs, qui affirment que les chiites sont encore plus dangereux que les juifs, car ils se font passer pour des musulmans alors qu’en réalité ils ne le sont pas réellement. Il y a une véritable détestation qui puise à une vision du monde hautement conflictuelle. C’est pour cela qu’à mon avis, François Burgat n’a pas complètement raison. Il y a une économie symbolique des rapports à l’autre qui se fonde sur un corpus religieux qui meut les acteurs sociaux qui y accordent un grand crédit symbolique. Tout discours est fondé sur des symboles. Et le religieux est un réservoir symbolique mobilisateur quel que soit le contexte. Vous construisez votre discours à l’autre à partir d’un réservoir religieux. Donc tout ne se résume pas à des questions politiques. Qu’est-ce qui expliquerait cette permanence de la méfiance du chiisme chez les islamistes sunnites ? Dans le cas de Qaradawi, ce sont les deux. Il y a une variable politique qui peut expliquer les relents beaucoup plus radicaux aujourd’hui, mais il n’en demeure pas moins qu’ils persistent au travers de l’œuvre de certains idéologues de l’islam politique sunnite quelle que soit la séquence temporelle. L’anti-chiisme ne disparaît pas mais il peut être moins virulent selon les circonstances.

Cette ambivalence se manifeste donc dans son discours, notamment lorsqu’il appelle au jihad en Syrie : il appelle formellement tous les musulmans, et pas expressément les sunnites. D’un autre côté, les chiites sont exclus de la communauté des croyants…

Effectivement, dans un premier temps, on peut estimer qu’il s’adresse à tous les musulmans. Lorsqu’il lance cette fatwa en 2012, on peut penser que cette guerre contre le régime de Bachar al-Assad est inclusive, c’est-à-dire qu’elle engage sunnites comme chiites. Mais en même temps, il ne considère véritablement comme musulman que les sunnites. Implicitement, cela peut s’interpréter de cette façon. Il y a là un registre religieux de l’anathème, qui n’est pas utilisé de la même façon par les chiites, bien qu’il existe évidemment chez eux aussi de l’anti-sunnisme. Je pense notamment à Yasser Habib, un prédicateur koweïtien, qui s’en prend avec virulence aux figures religieuses importantes aux yeux des sunnites, telles que Aïcha, l’une des épouses de Muhammad, ou aux trois premiers califes : Abou Bakr, Omar et Othman.

Les chiites, iraniens ou libanais, sont également impliqués dans la guerre en Syrie. Utilisent-ils de la même façon le réservoir symbolique religieux pour alimenter leur mobilisation politique ? Y-a-t-il une réponse de la part des clercs chiites ? Par exemple, face à Qaradawi qui souligne à de nombreuses reprises qu’en islam il ne peut y avoir de clergé. Cela semble être une attaque en règle adressée au régime iranien, qui est fondé sur l’existence d’un clergé.

Cela montre tout d’abord une contradiction de Qaradawi. En fait, le paradoxe est de dire qu’il n’y a pas de clergé, mais dans le même temps les ’Ulama (3), les idéologues sunnites, continuent de contrôler et d’estimer être les seuls interprètes légitimes de l’islam. Mohammed Arkoun, historien franco-algérien de la pensée islamique, disait que l’islam est théologiquement protestant et catholique politiquement. Il expliquait par là qu’en principe tout croyant pourrait avoir accès aux textes religieux ; alors que catholique politiquement, ce serait la volonté d’ordre, d’organisation politico-sociale, la cléricature, ce contre quoi luttait Luther au XVIème siècle par exemple.

Refuser en principe le clergé est une attaque en règle pour délégitimer les chiites et participe pleinement du registre religieux de l’anathème. En revanche, la réponse qui est faite de la part de ces derniers est beaucoup plus euphémisée. Ainsi, Hassan Nasrallah se refuse à stigmatiser les sunnites de façon générale. Il ne désigne jamais ses adversaires sous le vocable trop global de « sunnite » mais déclare se battre contre les « takfiri », c’est-à-dire ces extrémistes partisans de l’anathème, prêts à recourir à l’action violente contre quiconque ne partageant pas leur interprétation. Il vise tacitement les groupes islamistes sunnites armés, notamment sur le théâtre syrien.
Ce faisant, Nasrallah évite dans un premier temps de stigmatiser une catégorie de la population musulmane, pour ne pas risquer de trop se l’aliéner. Et deuxièmement, il qualifie le discours de ceux qui dans les faits pratiquent le takfir aux fins d’essayer de rallier ceux d’entre les musulmans ordinaires, pas forcément chiites, qui estimeraient qu’il y a effectivement du takfirisme. En résumé, Nasrallah n’excommunie pas. Il y a bien évidemment une raison stratégique : les chiites représentent entre 10% et 15% de la population musulmane totale, et même s’ils sont plus nombreux au Liban, il y a aussi des sunnites au pays du Cèdre. Nasrallah sait aussi que son action pourrait perdre en popularité s’il perdait en cours de chemin ses soutiens sunnites.
Je crois que c’est sur un mode similaire que répondent les clercs chiites les plus en vue. Ainsi, Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution iranienne, a émis une fatwa interdisant formellement aux chiites d’insulter les figures révérées par les sunnites, comme les compagnons du prophète de l’islam, Aïcha, etc. Et ceci avant les révoltes, en octobre 2010. Ce n’était pas là une position stratégique dictée par une tension extrême entre chiites et sunnites (du moins pas prioritairement), ce n’est pas la Syrie qui a amené les clercs chiites à revoir leur copie. On voit que la virulence est bien plus forte d’un côté que de l’autre chez les figures charismatiques. Par exemple, Qaradawi a montré du doigt Hassan Nasrallah, le renommant Nasr al Sheitan (victoire du diable), tandis que ce dernier n’a jamais, à ma connaissance, stigmatisé officiellement Qaradawi.

Sans être cloisonnés, les déterminants de l’intervention en Syrie sont donc partagés entre considérations stratégiques (qui pèsent davantage pour les clercs chiites) et méfiance religieuse séculaire (qui jalonne le discours des acteurs islamistes sunnites).

En effet, sur la question syrienne, l’intervention des chiites (Hezbollah et Iraniens) n’est pas dictée par du religieux uniquement. Certes, il y a le mausolée de Zeinab, fille du calife Ali, dans la proche banlieue de Damas, à préserver impérativement selon les chiites. Ceci étant dit, l’alaouisme de Bachar al-Assad n’est pas une branche du chiisme orthodoxe. Du point de vue chiite, c’est une hétérodoxie. J’ai l’impression qu’il y a une considération stratégique beaucoup plus marquée du côté du Hezbollah, laquelle a présidé, de manière déterminante, à l’intervention en 2013 essentiellement lors de la bataille de Qosayr. La Syrie est un territoire d’appui pour le Hezbollah, très clairement. C’est aussi une réponse de la part des chiites, qui se savent minoritaires dans la région, on l’a dit. Le prosélytisme sunnite les menace parce que là où les chiites sont en situation de minorité il y a eu de la répression. Il y a aussi la dimension de l’histoire et de la mémoire, éminemment politique. La mémoire des chiites iraniens, ou des chiites en général, est vive. Rappelons-nous ce qu’a fait Saddam Hussein à des clercs chiites au début des années 1980. Un seul exemple marquant : le Grand Ayatollah Sayyid Mohammed Bakr al-Sadr, religieux chiite irakien, a été pendu le 9 avril 1980 et sa dépouille aurait été ensuite profanée avec la bienveillance du pouvoir central de Bagdad. Certes, la dimension religieuse transparaît au travers de la martyrologie chiite. Mais il y a aussi cette réalité de la répression dont ils ont pu faire l’objet dans les contrées majoritairement sunnites. Ainsi, la considération temporelle et profane semble être beaucoup plus visible chez les clercs chiites que chez les cadres sunnites islamistes, sans nier pour autant, j’insiste, sur les exactions chiites à l’endroit des sunnites, en Irak notamment, après l’arrivée au pouvoir de Nouri al-Maliki en 2006. Chez ces derniers, à savoir chez les clercs sunnites les plus en vue, la dimension religieuse semble prendre rapidement le dessus. Nasrallah sait qu’en soutenant Bachar al-Assad, il va y laisser des plumes ou des soutiens. Cela lui commande peut-être de séculariser davantage son discours en évitant précisément le choc des confessions !

La Charia et la Vie, sur Al Jazeera, commence à devenir une émission un peu ancienne. Au travers de ce programme s’est déployée la figure religieuse de Qaradawi et un peu moins la figure politique. En effet, animateur de l’émission, il se prononce sur la place de la religion dans les sociétés contemporaines, y compris dans les espaces non majoritairement musulmanes comme en Europe. Dans quelle mesure son discours trouve-t-il des relais sur le Vieux Continent ?

Il a certes gagné en aura, mais il faut rappeler qu’il s’exprime en arabe. Les musulmans européens et notamment français n’ont pas forcément accès à son discours de manière directe. Il faut relativiser l’importance de cette émission-là pour les musulmans francophones. Néanmoins, il est connu pour des ouvrages qui ont été traduits en langue française et qui ont largement circulé en France, à l’instar du Licite et l’Illicite. C’est un ouvrage de référence pour beaucoup de musulmans dans la manière de se conduire en société, et notamment dans des sociétés non majoritairement musulmanes : comment faut-il se comporter face à la loi, etc. Et je puis vous dire que cet ouvrage, interdit un temps en France alors que Charles Pasqua était ministre de l’Intérieur, contient des développements susceptibles de heurter n’importe quel lectorat, musulman ou non, à l’exception sans doute de ses adeptes !

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :
Entretien avec Haoues Seniguer – L’islamisme

Notes :

(1) Georges Malbrunot, « Sarkozy contre la venue de Youssef al-Qaradawi », Le Figaro, 26 mars 2012 : http://www.lefigaro.fr/international/2012/03/26/01003-20120326ARTFIG00427-sarkozy-contre-la-venue-de-youssef-al-qaradawi.php

(2) Haoues Seniguer, « Youssef al-Qaradawi : la figure de proue des islamistes sunnites », Revue Moyen-Orient n°20, Oct-Dec 2013.

(3) Précisons : un hadith du IXème siècle fait des ’Ulama les héritiers des prophètes. C’est-à-dire qu’en quelque sorte, vous sacralisez. C’est un paradoxe, car d’une part les sunnites refusent formellement l’idée de clergé, les seuls garants de la sacralité étant les prophètes. Mais en même temps ce hadith place les ’Ulama sur le même plan que les prophètes, contribuant à l’existence de facto d’un clergé. Avec l’invocation de ce hadith, leur discours peut difficilement être remise en cause. Alors que fondamentalement, le ’Alim dans la langue arabe c’est « celui qui a une connaissance, celui qui s’oppose à l’ignorance. » Cela peut être un ’Alim de toute discipline. Aujourd’hui, on le colle systématiquement au religieux, on l’a religiosisé. C’est l’œuvre des idéologues, de donner aux termes une armature normative qu’ils n’avaient pas forcément au départ.

Publié le 13/10/2015


Clément Pellegrin est étudiant à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, en Master Coopération et Développement au Maghreb et au Moyen-Orient.
Après avoir obtenu une licence en sciences politiques et histoire du Proche-Orient à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, il a réalisé un mémoire sur la guerre civile libanaise au travers du cinéma documentaire.


Haoues Seniguer est maître de conférences en Sciences politiques à Sciences Po Lyon, chercheur au Gremmo et à l’Observatoire des Radicalismes et conflits religieux de l’université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal.
Il est l’auteur de Petit précis d’islamisme : des hommes, des textes et des idées, Paris, L’Harmattan, Bibliothèque de l’Iremmo.


 


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