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Entretien avec Haoues Seniguer – L’islamisme
Article publié le 15/12/2014

Propos recueillis par Olivier de Trogoff

Haoues Seniguer est maître de conférences en Sciences politiques à Sciences Po Lyon, chercheur au Gremmo et à l’Observatoire des Radicalismes et conflits religieux de l’université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal.
Il est l’auteur de Petit précis d’islamisme : des hommes, des textes et des idées, Paris, L’Harmattan, Bibliothèque de l’Iremmo.

Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est l’islamisme ?

Si par islamisme on entend politisation de l’islam, il faut d’abord en donner un premier jalon historique. En effet, de ce point de vue là, la politisation de l’islam apparaît bien avant la création des Frères musulmans par Hassan al-Banna en 1928. Avant celle-ci, il y eut de nombreuses formes de politisation de l’islam dans l’histoire, mais qui sont plus de l’ordre de la contingence que d’une nécessité qui serait en quelque sorte intrinsèque à l’islam en tant que religion particulièrement politique. Il faut par ailleurs distinguer l’islamisme sunnite de l’islamisme chiite. On peut définir l’islamisme sunnite contemporain, qui apparaît avec Hassan al-Banna, comme la systématisation de la référence à l’islam à tous les niveaux de la pensée et de l’agir humains. Dans ce type de représentation du monde et de conception de l’existence, la norme religieuse doit ainsi s’appliquer aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique avec tous les moyens de l’État et de l’administration.

Quels ont été et quels sont encore aujourd’hui les rapports entre les mouvements islamistes et les régimes autoritaires du monde arabe ?

Il faut préciser, d’emblée, que les rapports entre les islamistes et les régimes autoritaires sont/furent ambigus dans de nombreux pays arabes. Ce serait une erreur de les opposer systématiquement dans l’analyse. En effet, des connivences ont bel et bien existé ; celles-ci ont parfaitement été mises en lumière lors des révoltes arabes à l’hiver 2010-2011. Ils partagent tous deux, islamistes comme élites autoritaires, une même obsession du contrôle social. Les mouvements islamistes comportent donc inévitablement des velléités autoritaristes en leur propre sein. Cela a été visible dans à peu près chacune des révolutions, et le passage des islamistes par le pouvoir, que ce soit au Maroc, en Tunisie ou en Egypte, ne laisse pas de le démontrer.

Ainsi, au Maroc, le Parti de la Justice et du Développement (PJD) a refusé de rallier le mouvement de contestation du 20 février 2011, car il a préféré, depuis son entrée au parlement en 1997/1998, la conquête du pouvoir au sein du système monarchique, en ménageant le roi et en acceptant sa domination du jeu politique. En Tunisie, quelques années avant la fin du régime de Ben Ali, Ennahda a cautionné le système de présidence à vie. L’islamiste Al Qaradawi en visite en Tunisie, dans les années 2000, n’avait pas adressé une seule critique au régime de Ben Ali, allant jusqu’à le remercier publiquement pour la construction d’une nouvelle grande mosquée. Les Frères musulmans n’ont pas non plus anticipé ni même encouragé la révolution égyptienne. Ces collusions montrent que les islamistes ne furent pas à l’origine du printemps arabe et ont souvent rejoint les mouvements de contestation, par opportunisme et de peur d’être sévèrement jugés par l’histoire. Comme tous les autres partis politiques, les islamistes ont été surpris par ces mouvements populaires d’une intensité et rapidité inédites.

Comment se construit le discours islamiste depuis 2011 ?

L’islamisme contemporain évolue différemment selon les contextes où il s’implante. Plus il est dans l’opposition, notamment extra-légale, plus il a tendance à se radicaliser. Quand les acteurs de l’islam politique s’inscrivent dans un processus légaliste, ils tendent au contraire à réfréner les aspects les plus violents de leur idéologie. On le constate au Maroc avec le Parti de la Justice et du Développement qui a intégré les institutions en 1997 et tend depuis lors à euphémiser de plus en plus son discours religieux ultra rigoriste. Celui-ci n’a pas pour autant totalement disparu. À cet égard, une forme de laïcisation, qui existe à certains égards, n’efface pas le caractère absolutiste de la religion, qui demeure vivace chez les islamistes, même lorsqu’ils détiennent le pouvoir ou une partie de celui-ci. La sécularisation de l’espace public et politique est en effet toujours exclue, et le discours religieux, même atténué, ressort régulièrement dans la rhétorique officielle. En conséquence, le discours politique des islamistes s’est adapté lors de la période de légalisation, mais la base idéologique a peu évolué.

Concernant le parti Ennahda, il y a donc un décalage entre le discours d’engagement démocratique et la réalité de l’idéologie, toujours dominée par le primat du religieux. Par exemple, le terme de « révélation » (wahy) est celui qui, par fréquence de mots, revient le plus souvent dans la charte doctrinale du parti politique tunisien.

On peut donc parler de double contrainte. Le parti cherche à la fois à donner des gages d’ouverture démocratique au sein de la sphère politique, mais s’emploie dans le même temps à conserver intacte la spécificité de l’identité du mouvement islamiste. Pour ce faire, le parti essaie de se distinguer en valorisant le discours religieux pour satisfaire l’électorat conservateur et les militants. Il y a une oscillation permanente entre l’ouverture et le repli sur les fondamentaux de la culture politique originaire.

Ces partis imposent une vision figée de l’islam à l’ensemble de la société, ce qui pose problème dans les sociétés concernées. On l’a vu avec la tentative d’Ennahda d’affirmer la complémentarité entre l’homme et la femme dans la nouvelle constitution tunisienne, qui s’est heurtée à une forte opposition de la société civile notamment.

Comment peuvent évoluer les mouvements islamistes ?

Les acteurs peuvent évoluer avec les dynamiques sociales, l’influence de la société civile et la mondialisation. Plus les sociétés seront ouvertes, moins le discours conservateur musulman aura de prise et d’emprise sur les rapports sociaux. L’islamisme connaîtra peut-être alors une évolution, dans son idéologie. Nous n’en sommes pas encore là.

On peut aussi constater des divisions au sein des mouvements islamistes. Au sein d’Ennahda, certaines voix se distinguent comme celle d’Abdelfattah Mourou ou encore celle de Hamadi Jebali, tandis que Rached Ghannouchi reste le leader historique et le gardien de l’orthodoxie de l’idéologie du parti. Plus les actions des islamistes s’inscriront dans un cadre gouvernemental et politique, plus ces divergences risquent de s’accentuer.

Y a-t-il eu une évolution du discours islamiste depuis les révolutions arabes au Maroc ?

Le Parti de la Justice et du Développement (PJD) est arrivé au pouvoir en décembre 2011. Le PJD semble vouloir construire la « raison politique », qui demanderait bien d’autres ressources que la simple contestation politique sur des bases religieuses, comme c’était le cas avant 2011. Les membres du PJD cherchent à devenir de vrais gestionnaires politiques. Il s’agit, selon eux, d’apprendre à mettre en œuvre les politiques publiques correctement, qui ne se satisfont pas ou plus seulement de principes religieux ; cela exige effectivement beaucoup plus un vrai savoir-faire technique et politique.

Aujourd’hui, au PJD, on islamise les différends pour désislamiser l’échec. Al Othmani, cadre influent du parti, explique qu’il est possible de critiquer les dirigeants, y compris islamistes, car l’islam autoriserait la critique et « le conseil ». Le parti revendique ainsi le pouvoir de critiquer ses coreligionnaires, afin de ne pas discréditer l’islam en son entier. Les islamistes marocains sont donc dans un objectif de conquête du pouvoir et de maintien dans les structures de l’Etat ; ils évoluent dans la perspective de marginaliser l’action de la monarchie, au moins à terme, en suivant ainsi l’exemple de l’AKP en Turquie. Le roi veille cependant à ce qu’ils ne soient pas hégémoniques, en mettant précisément toujours des personnalités qui lui sont proches, au sein du gouvernement comme contre-feux ou garants de la bonne marche des affaires.

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