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Entretien avec Gilbert Achcar – Quelle suite au processus révolutionnaire en Egypte et en Syrie ? (1/2)

Par Gilbert Achcar, Mathilde Rouxel
Publié le 26/02/2018 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 4 minutes

Gilbert Achcar

Votre dernier ouvrage, Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe publié en 2017 aux éditions Sinbad/Actes Sud fait suite à un premier, publié en 2013 et intitulé Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe. Qu’est-ce qui vous a incité à l’écrire ?

Cette suite devait être un chapitre de mise à jour pour la nouvelle édition de l’ouvrage. Toutefois, en travaillant dessus, je me suis vite rendu compte qu’un chapitre ne suffirait pas pour rendre compte des changements en cours. J’ai donc décidé de consacrer un nouvel ouvrage à ce qui m’apparaissait comme une nouvelle phase dans ce bouleversement qui a commencé en 2011 et que j’avais qualifié de processus révolutionnaire de longue durée, un processus devant inévitablement passer par des phases successives de révolution et de contre-révolution. Je soutiens, en effet, que la vague révolutionnaire a été retournée en 2013. Nous sommes entrés depuis lors dans une phase réactionnaire. Nous y sommes encore, même si les prémices de nouvelles explosions se font sentir de temps à autre, comme ce fut le cas de manière spectaculaire au début de cette année 2018.

Les analyses et pronostics du Peuple veut me semblent avoir été confirmés. J’expliquais alors que le processus révolutionnaire enclenché en Tunisie en décembre 2010 allait se poursuivre sur une longue période. Il m’apparaissait déjà clairement qu’il allait connaître inévitablement des hauts et des bas. Nous sommes entrés depuis 2013 dans une phase de régression à l’échelle régionale, après la vague révolutionnaire analysée dans Le Peuple veut. Dans Symptômes morbides, il s’agissait donc d’analyser les ressorts de la « rechute » après avoir analysé les ressorts du « soulèvement ».

Qu’en est-il de l’opposition en Égypte ? Aucun heurt n’a été reporté lors de l’anniversaire de la révolution le 25 janvier dernier, et la volonté révolutionnaire semble s’être évaporée.

Il y a au contraire une énorme frustration en Égypte. La révolution a été confisquée une première fois par les Frères musulmans, parvenus au pouvoir parce qu’ils avaient des moyens organisationnels et financiers bien supérieurs à ceux des mouvements que l’on peut qualifier de « progressistes » – cet éventail qui va des réformistes libéraux à la gauche radicale. C’est pourtant cet arc de forces qui a fait le 25 janvier 2011. Les Frères musulmans n’ont pas participé à l’appel initial au rassemblement ; ils ne sont intervenus officiellement que trois jours plus tard et ont tout fait pour confisquer la Révolution à ceux qui l’avaient déclenchée. Par cela même, ils se sont rapidement aliénés une grande majorité – y compris parmi les personnes qui avaient voté pour leur candidat au second tour de la présidentielle pour faire barrage au candidat de l’armée. Cela a permis à celle-ci d’opérer une grande manœuvre politique, pour récupérer une nouvelle fois le mouvement de masse et revenir au pouvoir en 2013 pour la seconde fois depuis le renversement de Moubarak en 2011. Après une phase de transition, cela a débouché sur le régime du maréchal al-Sissi.

Le régime égyptien actuel est plus répressif que ne l’était celui de Moubarak avant 2011. Il suscite une grande frustration auprès des jeunes qui ont été au cœur des grandes mobilisations de 2011 et 2013. On l’a vu aux élections de 2014, avec la très forte baisse de participation, particulièrement chez les jeunes, qui se sont abstenus de voter dans leur grande majorité. L’abstention est l’expression d’une grande frustration en l’absence d’alternative, car les forces politiques progressistes égyptiennes se sont discréditées par leur appui à l’armée en 2013. Profitant de ce vide politique comme du climat répressif instauré depuis l’écrasement brutal des Frères musulmans, le régime Sissi applique les recettes du FMI, dégradant brutalement le niveau de vie de la population. Si le mécontentement social n’a pas encore éclaté en Égypte comme on l’a vu récemment en Tunisie, au Soudan, au Maroc et même en Iran, c’est en raison du climat répressif et du désarroi politique. Mais ce n’est que partie remise. Le régime de Sissi va droit dans le mur. Sur le plan socio-économique, il imagine pouvoir créer un miracle économique grâce aux recettes du FMI, mais ce n’est qu’une grande illusion.

Que peut-on dire du bilan de ce premier mandat du président al-Sissi ?

Le bilan est désastreux. Si tel n’était pas le cas, si Abdelfattah al-Sissi avait la certitude que sa légitimité était solide et qu’il pourrait remporter de vraies élections haut la main, il aurait laissé d’autres candidats lui faire face aux présidentielles qui doivent avoir lieu en mars. Or, bien au contraire, par arrestation ou intimidation, il a empêché tout candidat sérieux de se présenter. Devant le retrait de tous les autres, le régime a poussé un inconditionnel de Sissi à se porter candidat face à son maître de façon tout à fait grotesque. Cela montre bien que le président actuel se sait en position de faiblesse. Il ne faut pas oublier qu’il a longtemps dirigé les renseignements de l’armée : il est bien informé et sait fort bien qu’avec des élections libres, il risquerait aujourd’hui d’être battu. Face au grand mécontentement de sa population, il a donc décidé de ne prendre aucun risque.

La question aujourd’hui est jusqu’à quand ce mécontentement va-t-il rester ainsi refoulé, car avec le régime en place, une nouvelle explosion est hautement probable. La répression se révélera cette fois-ci bien plus sanglante sans doute que celle de 2011, à moins que les forces armées ne parviennent à la conclusion que Sissi a failli à la tâche et qu’il doit être démis à son tour. Tout est possible : croire que le cycle qui a commencé en 2011 s’est terminé avec Sissi, c’est se tromper lourdement.

Lire la partie 2 : Entretien avec Gilbert Achcar – Quelle suite au processus révolutionnaire en Egypte et en Syrie ? (2/2)

Lire également : Gilbert Achcar, Symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe

Publié le 26/02/2018


Originaire du Liban, Gilbert Achcar a enseigné à l’Université de Paris-8, puis travaillé comme chercheur au Centre Marc Bloch de Berlin, avant d’être nommé en 2007 professeur en études du développement et relations internationales à l’Ecole des études orientales et africaines (SOAS) de l’Université de Londres.
Parmi ses nombreux ouvrages, traduits en une quinzaine de langues : Le Choc des barbaries. Terrorismes et désordre mondial (2002, 2004, 2017) ; La Poudrière du Moyen-Orient, avec Noam Chomsky (2007) ; Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (2009) ; Marxisme, Orientalisme, Cosmopolitisme (2013) ; Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (2013) ; et Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe (2017).


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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