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Entretien avec Dorothée Schmid : « La guerre en Iran et au Liban met en lumière la doctrine israélienne : garantir sa sécurité, quitte à infliger des destructions massives à ses voisins »

Par Dorothée Schmid, Ines Gil
Publié le 22/04/2026 • modifié le 22/04/2026 • Durée de lecture : 9 minutes

Dorothée Schmid

Au lendemain du cessez-le-feu, chaque camp revendique une forme de succès. Pourtant, le bilan apparaît largement indécis : des responsables iraniens et du Hezbollah ont été tués, tandis que le conflit a entraîné de lourdes pertes civiles et des destructions économiques considérables dans la région. Dans ces conditions, et alors que ni les États-Unis, ni Israël ne semblent avoir atteint leurs objectifs, quel premier bilan peut-on réellement dresser de cette guerre ?

Il semble difficile de dresser un bilan à l’heure actuelle, étant donné que la guerre n’est pas terminée. La situation apparaît particulièrement imprévisible, mais plusieurs scénarios se dessinent : on peut envisager le maintien d’une accalmie, dans la mesure où les protagonistes ont en principe intérêt à poursuivre les efforts de négociation. À l’inverse, on peut aussi redouter une nouvelle escalade, notamment avec le blocage du détroit d’Hormuz par les États-Unis, qui scelle une impasse.

En ce moment, mes recherches se concentrent sur la question des alignements. Les États-Unis et Israël étant entrés seuls dans ce conflit, ils ont dû solliciter le soutien de leurs alliés tardivement. Durant la trêve, ils cherchent à gagner du soutien. Je crains que l’on ne se trouve actuellement dans une dynamique d’élargissement du périmètre de la guerre. Il s’agit d’un pari défavorable, mais cette évolution reste à redouter.

Le paradoxe de cette guerre réside dans le fait que le régime iranien, relativement affaibli à la veille du conflit, en ressort aujourd’hui renforcé. Il a en effet réussi à mettre en échec la puissance américaine, laquelle a pourtant démontré une réelle capacité militaire (bien que combinée avec une absence de préparation stratégique assez frappante).

Enfin, un autre élément particulièrement surprenant est la place des pays arabes du Golfe dans ce paysage, car ils se sont retrouvés en première ligne face au feu iranien, ce qui remet profondément en question leur modèle économique.

Et leur alliance avec les Etats-Unis ?

On ne sait pas encore. Pour l’instant, les pays du Golfe vont surtout devoir gérer les conséquences matérielles du conflit et trouver un modus vivendi avec l’Iran : c’est l’enseignement majeur de cette séquence. Avec quelques drones et quelques missiles, l’Iran peut continuer à semer le trouble dans la région : il peut infliger des destructions ciblées sur des infrastructures vitales, et donc fragiliser dramatiquement ces États.

Concernant la relation avec les États-Unis, la situation est plus incertaine : ces pays ont-ils réellement la capacité de se détacher du parapluie défensif américain, qui les a protégés jusqu’ici ? Il s’agit toutefois d’une protection paradoxale, puisque ce sont aussi les États-Unis qui ont déclenché les hostilités.

On observe donc une perte de confiance évidente envers les États-Unis, mais aucune alternative crédible ne se dessine pour le moment, même si les Européens pensent avoir une carte à jouer.

Cela étant dit, les développements de la situation en Iran ne doivent pas faire oublier les combats qu’Israël continue de mener à ses frontières. Cela met en lumière un dossier avant tout israélien, plus qu’iranien : celui de la sécurité d’Israël et du niveau de destruction qu’il est prêt à infliger à ses voisins pour l’assurer. Cela concerne l’ensemble de ses voisins - Gaza, la Cisjordanie, le Liban, mais aussi la Syrie, où Israël pratique aussi une stratégie de contrôle territorial. La Jordanie, souvent jugée secondaire, pourrait aussi être affectée par les nouveaux alignements stratégiques dans la région.

Enfin, un élément nouveau est apparu récemment : l’Égypte est en train de réémerger diplomatiquement dans le dispositif de négociation avec l’Iran, alors même que Le Caire était relativement en retrait depuis le 7 octobre 2023. Le régime égyptien était politiquement contraint par la prééminence de la question palestinienne, et la dégradation terrible de la situation à Gaza, à sa frontière directe. Aujourd’hui, Le Caire tente de regagner en crédibilité à travers les négociations sur l’Iran, ce qui lui permet de contourner en partie Israël.

Vous avez évoqué la situation au Liban : comment interpréter la journée particulièrement violente du 8 avril dernier ? Israël cherche-t-il avant tout à compromettre la trêve en Iran, ou faut-il plutôt y voir une volonté de tirer parti de ce contexte pour redéployer des forces militaires désormais disponibles, en vue d’objectifs tels que l’affaiblissement du Hezbollah et la destruction du sud du Liban ?

L’offensive violente menée au Liban est, de toute évidence, liée à l’annonce des négociations avec l’Iran. Pour Israël, il s’agit d’affirmer qu’il conserve les mains libres sur les dossiers qu’il juge prioritaires, en particulier le Liban et le Hezbollah. L’intensification des attaques visait ainsi à signifier que, de son point de vue, le dossier libanais est distinct du dossier iranien : aux États-Unis reviendrait la gestion de la question iranienne, tandis qu’Israël entend rester seul décisionnaire de ce qui se joue au Liban.

On peut également y voir l’expression d’une inquiétude israélienne : celle de voir les États-Unis, une fois la trêve en Iran consolidée, exercer des pressions en faveur d’un cessez-le-feu au Liban. Cette crainte pourrait expliquer la violence accrue de l’offensive à ce moment précis.

Cependant, sur le fond, les méthodes israéliennes au Liban n’ont pas véritablement changé : il s’agit des mêmes types d’attaques, mais menées avec une intensité plus forte, entraînant davantage de victimes et la destruction d’un plus grand nombre de villages. Les déclarations de responsables israéliens laissent par ailleurs craindre une possible évolution vers une occupation d’environ 20 % du territoire libanais, avec une partie du sud transformée en zone tampon.

Dans le cadre de vos recherches, vous vous intéressez particulièrement à la Turquie : quelle a été la position d’Ankara durant cette guerre, et comment se positionne-t-elle aujourd’hui à l’égard du cessez-le-feu ?

La Turquie espérait être épargnée par le conflit. De fait, seuls trois missiles iraniens ont touché son territoire, sans conséquences majeures, notamment en raison des relations relativement bonnes qu’Ankara entretient avec Téhéran. Par ailleurs, les autorités turques ont fermé leur frontière avec l’Iran afin de prévenir un afflux de réfugiés iraniens. Globalement, la Turquie est donc restée relativement en retrait et a rapidement cherché à se repositionner dans un rôle qu’elle privilégie : celui de médiateur.

Cependant, déjà durant les négociations diplomatiques entre Téhéran et Washington, avant le déclenchement de la guerre, Ankara s’était déjà proposée comme médiatrice, sans succès, les Iraniens ayant préféré confier ce rôle à Oman. Aujourd’hui encore, la Turquie peine à s’imposer pleinement : c’est le Pakistan qui joue un rôle central dans la médiation, même si Ankara participe au processus. Les Iraniens considèrent probablement que les Turcs sont trop proches des Occidentaux, en raison de leur appartenance à l’OTAN et de leurs liens avec les États-Unis, et trop impliqués déjà dans les équilibres de sécurité régionaux - l’affaiblissement de l’Iran leur permet de déployer leur propre ambition d’influence.

La Turquie a par ailleurs beaucoup à perdre dans cette nouvelle guerre. Elle redoute à la fois d’éventuelles frappes sur son territoire et un afflux de réfugiés, dans un contexte où elle a déjà accueilli d’importants flux de migrants afghans et pakistanais transitant par l’Iran ces dernières années. Une inquiétude particulière est apparue lorsque les opérations militaires se sont apaisées, avec la crainte d’arrivées de migrants en provenance d’Iran.

Enfin, la question kurde constitue un sujet de préoccupation majeur. Ankara est engagé dans un processus de paix interne avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et rencontrait déjà des difficultés à contenir les kurdes dans Rojava, en Syrie, ces dernières années. Or, le conflit en Iran a vu émerger la question de l’implication des Etats-Unis aux côtés des Kurdes iraniens, ce qui a renforcé les inquiétudes turques. Les déclarations parfois contradictoires de Donald Trump laissent planer des incertitudes sur les discussions en coulisses, et il n’est pas exclu que ce soient les réticences turques qui aient freiné le soutien américain aux Kurdes iraniens.

Cette situation complique davantage la gestion de la question kurde pour Ankara, notamment en ce qui concerne le processus de paix avec le PKK. La Turquie cherche avant tout à éviter une dispersion et une internationalisation accrue de cette question dans l’ensemble des régions où vivent des populations kurdes.

On évoque de plus en plus une rivalité grandissante entre la Turquie et Israël : comment celle-ci se manifeste-t-elle concrètement ? La guerre en Iran a-t-elle contribué à l’accentuer ?

Ce week-end, les responsables turcs et israéliens ont échangé des attaques publiques. Benyamin Netanyahou a ainsi pris à partie Recep Tayyip Erdoğan sur X, l’accusant notamment d’être « proche de groupes hostiles » et de « réprimer les Kurdes » [1]. En réponse, le directeur de la communication de la présidence turque, Fahrettin Altun, a qualifié Netanyahou de « criminel de guerre », l’accusant d’être « responsable de massacres contre les civils à Gaza » et affirmant qu’il « devra tôt ou tard rendre des comptes devant la justice » [2].

Cette montée des tensions s’inscrit dans une rivalité croissante entre la Turquie et Israël ces dernières années. En Syrie, après la chute de Bachar al-Assad, Israël a cherché à contenir la victoire politique et symbolique d’Ankara, ainsi que ses ambitions d’implantation militaire, en menant des frappes sur le territoire syrien et en occupant davantage de territoires dans le Golan.

Toutefois, cette rivalité dépasse largement le seul cadre syrien. La Grèce et Chypre entretiennent aujourd’hui des liens étroits avec Israël, notamment à travers des achats d’armement israélien et des coopérations militaires, comme en témoigne le programme de coopération militaire pour 2026, signé en décembre 2025. Israël s’investit ainsi de plus en plus dans les enjeux de sécurité européenne, en affirmant auprès de ses partenaires grec et chypriote l’existence d’un ennemi commun : la Turquie. Cette lecture est même relayée jusqu’en Inde, où le rapprochement entre Narendra Modi et Benyamin Netanyahou contrebalance les relations étroites entre Ankara et Islamabad.

On assiste donc à l’émergence d’une forme d’alliance stratégique implicite, dépassant les seuls enjeux nationaux, dans laquelle Israël renforce ses liens avec des acteurs susceptibles d’être en désaccord avec les positions diplomatiques turques.

Ainsi, une dynamique de construction réciproque de l’ennemi semble s’installer, tant du côté israélien que turc. Cette évolution est préoccupante : le discours israélien à l’égard de la Turquie rappelle, par certains aspects, celui tenu à propos de l’Iran il y a vingt ans, comme si la désignation d’un adversaire devenait un élément structurant de sa stratégie. Du côté turc, l’inquiétude grandit également : Ankara perçoit Israël comme un acteur difficile à contenir, susceptible de déstabiliser la région et de passer rapidement de la menace à l’action.

Dans ce contexte, le risque d’un incident militaire entre les deux pays est réel, bien qu’aucun des deux ne souhaite une confrontation directe. Israël est déjà engagé sur plusieurs fronts - au Liban, à Gaza, en l’Iran, en Syrie, sans compter les Houthis - tandis que la Turquie est consciente de la puissance de l’armée israélienne, malgré des atouts propres. Un conflit ouvert représenterait un coût considérable pour les deux parties.

Il est donc frappant de constater qu’au sein d’un environnement régional déjà fortement tendu, une simple étincelle pourrait suffire à provoquer une escalade, alors même qu’aucun des acteurs n’y a intérêt.

Tout récemment, la Turquie s’est également exprimée à propos du Liban, dénonçant les actions israéliennes, en particulier depuis le cessez-le-feu avec l’Iran. Ce positionnement peut aussi s’expliquer par le fait que le Liban tend à apparaître comme une cause perdue, à l’image de la cause palestinienne - des causes que la Turquie sait politiquement investir et valoriser.

Le Liban n’a pourtant traditionnellement pas constitué un terrain d’influence pour Ankara. Est-ce en train d’évoluer dans le contexte actuel ?

Il existe, selon moi, un espace d’opportunisme dont la Turquie cherche à tirer parti, ce qui se traduit par une montée en puissance de son influence au Liban. Dès l’explosion du port de Beyrouth, Ankara avait tendu la main aux autorités libanaises en proposant de réorganiser une partie des activités portuaires à Mersin.
Cette initiative était relativement inédite, dans la mesure où le Liban ne compte pas de population turcophone significative, ce qui constitue habituellement un point d’ancrage pour l’influence turque.

Plus largement, tous les terrains où Israël est actif - à Chypre, en Syrie ou à Gaza - suscitent l’attention d’Ankara, qui se montre préoccupée par le renforcement des capacités militaires israéliennes. Dans ce contexte, le Liban tend également à devenir un espace d’affrontement indirect entre les deux pays. Les autorités turques observent de très près l’engagement militaire israélien, et la perspective d’un renforcement de sa présence au sol constituerait un bouleversement majeur à l’échelle régionale si l’on raisonne en termes d’équilibre militaire.

Un autre enjeu important réside dans la dimension juridique du conflit, notamment la remise en question des frontières. La Turquie s’est historiquement opposée à toute forme d’indépendance kurde en Syrie et se positionne, dans son discours, comme un défenseur des frontières au Moyen-Orient - même si sa propre politique en Syrie a parfois manqué de cohérence sur ce point. Or, la remise en cause du statu quo territorial par Israël, en particulier en Syrie et au Liban, accentue les inquiétudes turques quant au retour d’un fantasme de redécoupage sur des lignes ethniques ou religieuses.
Enfin, comme évoqué précédemment, le Liban tend à apparaître comme une cause perdue.

En outre, Benyamin Netanyahou a écarté la France des négociations de paix, alors même que celle-ci est traditionnellement très investie au Liban. Il ne faut pas oublier que les relations entre la France et la Turquie sont marquées par une rivalité plus large au Levant, mais aussi en Afrique. Dès lors que Paris est mis à l’écart, Ankara cherche à occuper l’espace laissé vacant en proposant ses services.

Publié le 22/04/2026


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Chercheuse, Dorothée Schmid est responsable du programme Turquie contemporaine et Moyen-Orient de l’Ifri. Elle est notamment l’auteure de La Turquie en 100 questions publié aux Éditions Tallandier en 2018.


 


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