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Entretien avec Didier Leroy – Les Etats du Golfe dans le contexte de la guerre en Iran

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Didier Leroy
Publié le 10/03/2026 • modifié le 13/03/2026 • Durée de lecture : 5 minutes

Didier Leroy

Pour quelles raisons les États du Golfe étaient-ils opposés à une guerre contre l’Iran ?

Ces dernières années, la priorité absolue de l’ensemble des États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) consiste à – tenter de – programmer la continuité de leur prospérité dans l’ère post-pétrole. L’objectif consiste à transformer en profondeur leur modèle économique actuel – qui dépend cruellement de la rente des hydrocarbures (pétrole et/ou gaz). Il est donc notamment question d’opérer une transition énergétique, d’investir dans les cryptomonnaies, de développer le tourisme, d’implémenter toute une série de réformes liées au marché du travail, etc. à grand renfort de mégaprojets d’infrastructures. Si tout le monde connaît la fameuse « Vision 2030 » de l’Arabie saoudite, il faut être conscient que les autres pétromonarchies ont chacune un projet correspondant : nous pouvons citer la « Vision nationale 2030 » du Qatar, la « Vision 2040 » du Sultanat d’Oman, ou encore le « UAE Centennial 2071 » des Émirats arabes unis en guise d’exemples.

Or, ces gigantesques entreprises de diversification économique impliquent bien un prérequis fondamental : une stabilité politique régionale suffisante pour capter, dans la durée, un maximum d’investissements étrangers.

Ayant bien saisi la nature de l’équation en présence, la République islamique d’Iran a mis un point d’orgue à s’ériger comme une force de nuisance considérable par rapport à ces projets. En constituant son arsenal (de missiles et de drones) et en équipant son « axe de la résistance » – Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen, milices chiites en Irak, etc. –, le régime iranien est progressivement parvenu à disposer de leviers très concrets aux quatre coins de la péninsule arabique. Téhéran – économiquement exsangue après des décennies de sanctions économiques internationales – a ainsi pu envoyer un message de plus en plus clair à ses voisins de l’autre rive du Golfe arabo-persique : pas question de prospérer sans nous. C’est dans le cadre de cette logique qu’il faut resituer les frappes contre les sites pétroliers saoudiens d’Abqaïq et Khurais en 2019.

Conscients des risques, les leaderships de Riyadh, Abou Dhabi ou encore Doha ont donc cherché à éviter le scénario catastrophique qui se déroule actuellement sous nos yeux. Ce n’est certainement pas la seule raison mais c’est en en tout cas la principale. Gardons toutefois à l’esprit que la rivalité et la méfiance qui opposent les populations arabes et perses du Moyen-Orient sont profondément ancrées dans l’Histoire. Un examen parallèle des cartes respectives de l’empire perse achéménide et du califat arabe abbasside permet de relativiser substantiellement la détente irano-saoudienne – plus conjoncturelle que structurelle – amorcée par Pékin en mars 2023.

Quels sont les objectifs des frappes iraniennes sur les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite, Bahreïn, etc. ? Quels lieux sont visés ?

La stratégie du régime iranien consiste manifestement à multiplier les fronts et à faire rapidement monter le coût total de l’addition pour un maximum d’acteurs régionaux (Israël, CCG, Irak, Jordanie, Syrie, Turquie, Chypre, Azerbaïdjan). Faute de mieux, Téhéran espère ainsi accentuer la pression susceptible de faire cesser l’offensive israélo américaine. Après Israël, ce sont les Émirats arabes unis qui essuient le nombre le plus important de tirs iraniens, payant à la fois le prix (1) de leur posture particulièrement alignée sur l’État hébreu, (2) du statut symbolique de Dubaï comme « vitrine » du Moyen-Orient idéalisé de demain, et (3) de leur proximité géographique pour les projectiles iraniens.

Dans les premières heures, le calcul iranien a probablement espéré générer des dissensions au sein du CCG, mais le pari semble perdu à ce stade puisque les pétromonarchies s’affichent comme faisant bloc jusqu’à présent. Il faut reconnaître que l’élargissement de l’éventail des cibles à des infrastructures qui n’ont a priori rien à voir avec les bases américaines – aéroports internationaux, complexes hôteliers, raffineries de pétrole, tankers amarrés, etc. – est un développement qui a largement aliéné l’opinion arabe vis-à-vis de l’Iran.

À l’instant où l’on se parle, le dernier seuil franchi semble concerner les centrales de dessalement d’eau de mer, qui constituent un élément critique de la sécurité nationale des États de la région – notoirement aride et transversalement victime du réchauffement climatique. Le littoral du Golfe en compterait plusieurs centaines, absolument cruciales pour garantir de l’eau potable en suffisance. Du côté de la rive ouest, la péninsule arabique ne présente pratiquement plus de nappes phréatiques, est pratiquement dénuée de fleuves permanents, et ne peut pas compter sur sa faible pluviométrie. Du côté de la rive est, la réalité iranienne est géographiquement différente avec un relief très montagneux, des lacs, des réservoirs… Mais les récentes sécheresses ont généré un stress hydrique sans précédent. L’eau constitue donc un talon d’Achille partagé, potentiellement générateur de crises humanitaire, sanitaire, migratoire et sociopolitique.

Enfin, en multipliant des fronts interconnectés – comme au Liban à travers le Hezbollah par exemple –, le régime iranien cherche par ailleurs à gagner du temps et à inscrire l’actuel rapport de force dans la durée en vue d’essouffler la campagne militaire israélo-américaine et l’endurance économique du système international.

Quelle est la réaction des Etats-Unis face à ces attaques iraniennes ?

Les États-Unis sont dans la posture diamétralement opposée, et cherchent à clôturer cette phase de guerre ouverte le plus vite possible. L’administration Trump se montre confiante et se veut rassurante dans sa communication, appelant l’ensemble de ses partenaires à considérer le coût actuel des événements comme dérisoire face aux dividendes – à long terme – de l’élimination complète des capacités militaires de leur némésis commune.

Personne ne peut véritablement se prononcer avec précision vis-à-vis de la temporalité du conflit, mais la plupart des observateurs semblent s’accorder pour dire que la guerre, avec l’intensité qu’on lui connaît actuellement, ne peut pas durer davantage que quelques jours, voire quelques semaines au maximum. Donald Trump lui-même a récemment parlé d’une fenêtre de quatre à six semaines, au-delà de laquelle nous verrions les opérations aériennes cesser ou en tout cas diminuer significativement. Le caractère fini des stocks de munitions en tous genres et les contraintes des chaînes logistiques semblent grossièrement valider cette « fourchette ».

Au-delà des frappes, le véritable défi pour les éléments résiduels du régime iranien se posera probablement lorsque les populations iraniennes anti-régime (majoritaires et actuellement confinées) sortiront de chez elles. Cet événement charnière se produira probablement après un message que diffuseront parallèlement le Président Trump et le Premier ministre Netanyahu, appelant celles-ci à prendre le contrôle des commissariats de police et autres bâtiments gouvernementaux. Intuitivement, je ne peux m’empêcher de penser au 20 mars prochain, date à laquelle coïncideront la fin du mois de ramadan et le nouvel an perse (Novrouz). Voilà une date doublement rassembleuse et mobilisatrice qui peut difficilement ne pas avoir été prise en compte dans les plans (utopiques ?) de Washington et Tel Aviv.

Quel est le positionnement de la population de Bahreïn, majoritairement chiite, face à cette guerre ?

S’il est difficile de quantifier avec précision la majorité chiite du Bahreïn, il est encore plus compliqué d’y sonder actuellement le baromètre populaire puisqu’il s’agit bien d’une « sécuritocratie », dont le paysage tant politique que médiatique est verrouillé par la minorité sunnite au pouvoir. L’histoire récente du royaume invite néanmoins en effet à redouter de vives tensions sociales dans le contexte actuel. En effet, cet État vassal de l’Arabie saoudite avait été particulièrement impacté par la vague de révoltes dites du « printemps arabe » en 2011. La magnitude de la protestation avait alors tellement inquiété le CCG que ce dernier y avait envoyé des troupes afin de briser la dynamique en cours, ouvertement imputée à de l’ingérence iranienne.

La réalité sociétale du Bahreïn n’est toutefois pas du tout comparable à celle d’autres pays moyen-orientaux où les communautés chiites sont nombreuses… et armées (comme au Liban ou en Irak). Si l’on peut franchement redouter des formes de déstabilisation durable dans le cas de ces deux exemples, je m’imagine plus difficilement les populations chiites du Bahreïn s’inscrire dans une forme de défiance trop affichée à l’heure où la plupart des indicateurs macro annoncent le début d’un âge sombre pour toute forme de militantisme chiite dans la région.

Publié le 10/03/2026


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


Le parcours multidisciplinaire de Didier Leroy lui a permis d’obtenir une licence en philologie et histoire orientales (assyriologie), un master en études des religions (islamologie) et un diplôme d’études approfondies transdisciplinaire (enjeux et débats contemporains) de l’Université libre de Bruxelles (ULB). Il a ensuite soutenu une thèse de doctorat en sciences sociales, politiques et militaires, sur l’évolution idéologique et structurelle du Hezbollah libanais, menée sous un régime de co-tutelle entre l’ULB et l’École royale militaire (ERM).

Didier Leroy a travaillé plus de dix ans en tant que chercheur pour la chaire de sociologie de l’ERM et en tant qu’assistant auprès du Centre d’études de la coopération internationale et du développement (CECID) de l’ULB. En 2017, il a rejoint le Centre d’études de sécurité et défense (CESD) de l’Institut royal supérieur de défense (IRSD). Il est par ailleurs chercheur associé à l’Observatoire des mondes arabes et musulmans (OMAM) de l’ULB et à l’Observatoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (OMAN) de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Les nombreuses missions de Didier Leroy dans le monde arabe (Liban, Égypte, Jordanie, etc.) lui ont permis d’y mener des recherches sur la géopolitique et l’islamisme (Frères musulmans, mouvements salafistes, milices chiites, etc.). Cette expérience de terrain l’a amené à enseigner dans plusieurs universités (Université Grenoble Alpes, Université Lumière Lyon 2, Université libanaise, etc.) et académies militaires (Canadian Forces College, NATO Defense College, Swedish Defence University, etc.). Il est par ailleurs régulièrement consulté par des organisations internationales de premier plan (Union européenne, OTAN, etc.) et intervient fréquemment dans les médias (France24, Euronews, New York Times, etc.).

Didier Leroy a été lauréat d’une bourse de voyage du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) en 2008, du prix de la vulgarisation scientifique de l’Université inter-âges de l’ULB (CEPULB) en 2018 et du prix d’excellence du panel « Facteurs humains et médecine » de l’OTAN en 2020. Enfin, il est membre de la Middle East Studies Association (MESA) depuis 2018.

Publications : Didier Leroy publications - https://www.defence-institute.be/chercheurs-du-cesd/didier-leroy/didier-leroy-publications/


 


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