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Entretien avec David Amsellem sur l’émergence d’Israël comme puissance énergétique gazière en Méditerranée orientale : « Avec la découverte de Tamar et de Leviathan (…) le pays a basculé dans une nouvelle ère énergétique »

Par David Amsellem, Ines Gil
Publié le 11/03/2020 • modifié le 03/05/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

David Amsellem

Dans quelle mesure l’exploitation de gaz a-t-elle changé la donne pour Israël depuis les premières découvertes il y a une vingtaine d’années ?

Jusqu’aux récentes découvertes (qui s’étalent sur les vingt dernières années, mais plus particulièrement depuis 2009), les Israéliens ont longtemps cherché des ressources significatives d’énergie sur leur territoire, en vain. Avant même la création d’Israël, les premiers sionistes avaient effectué des relevés géologiques en Palestine mandataire, sans succès. L’énergie est donc une préoccupation apparue de manière très précoce et s’est accentuée avec le temps car les Israéliens sont devenus de grands consommateurs d’énergie. Ramené à la consommation par tête, un Israélien consomme davantage que ses voisins régionaux, et de manière équivalente à un Européen.

Dans ce contexte, il est important de noter qu’Israël est un îlot en matière d’infrastructures énergétiques. En France par exemple, les réseaux sont interconnectés avec les pays voisins, contrairement à Israël, qui n’est pas connecté aux réseaux électriques de ses voisins. Les Israéliens n’ont donc d’autres choix que de produire autant qu’ils ne consomment pour ne pas connaître de coupure de courant.

Ainsi, un sentiment de stress énergétique est né dans le pays. Cette réalité est très présente dans le discours des dirigeants israéliens. Dans les années 1970 par exemple, la Première ministre Golda Meir plaisantait à ce sujet avec son homologue allemand, se plaignant que « Moïse ait traîné 40 ans dans le désert le peuple juif pour l’amener dans le seul pays de la région qui n’avait pas de pétrole ».

Cette absence d’énergie les a poussés à en chercher au-delà de leur territoire. Ainsi, en 1956, quand les Israéliens occupent le Sinaï pour la première fois - Crise de Suez - ils effectuent des relevés géologiques, car à l’époque déjà, ils voient le Sinaï comme un territoire prometteur en matière de ressources énergétiques. Mais ils doivent rapidement partir de la région à la fin du conflit. Ce n’est qu’en 1967, quand ils conquièrent de nouveau ce territoire égyptien - guerre des Six Jours - qu’ils commencent à y exploiter du pétrole. Cela leur permet par ailleurs de devenir autonomes en énergie.

Preuve de l’importance de ce territoire pour Israël : les accords de paix avec l’Egypte (1978) sont appliqués en plusieurs étapes. Il faudra attendre 1981 pour que les Israéliens rendent intégralement ce territoire. Les cartes prévoyant le retrait progressif israélien suivaient des considérations purement énergétiques.

Depuis le retrait du Sinaï, Israël n’a plus ni découvert, ni exploité de ressources énergétiques significatives sur un territoire qu’il contrôlait. Cela change avec la découverte d’un petit gisement de gaz naturel au large de leurs côtes (Mari-B) en 2000.

Plus tard, ils font la découverte de Tamar (2009) puis de Leviathan (2010). C’est à ce moment là que le pays bascule dans une nouvelle ère énergétique, celle de l’indépendance d’une partie de sa production énergétique : l’électricité. Israël met alors en œuvre une stratégie visant à remplacer progressivement la part du charbon de son mix énergétique - utilisé exclusivement pour produire de l’électricité - par du gaz israélien. Comme pour la plupart des pays développés, l’électricité est fondamentale pour Israël, avec un enjeu sécuritaire que l’on retrouve peut être moins ailleurs. En effet, une panne de courant qui rendrait inactifs les différents systèmes de surveillance et de défense du pays pourrait se révéler dramatique.

Certains analystes critiquent la politique énergétique israélienne, jugée peu construite sur le long terme, notamment en raison du système parlementaire instable en Israël. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas tout à fait d’accord. Selon moi, il y a bien une vision et une stratégie à moyen terme. Dès 2000, avec la découverte de Mari-B, la politique de diversification du mix énergétique du charbon vers le gaz commence, alors que le gisement (environ 30 milliards de m3) ne permet pas d’atteindre complètement et en toute autonomie cet objectif. Les projets n’ont jamais cessé depuis et les dirigeants israéliens semblent suivre un cap : celui de l’autonomie et de la sécurisation énergétique.

On peut en revanche critiquer la stratégie mise en œuvre pour atteindre cet objectif. En effet, la dépendance au seul gaz israélien n’est pas forcément garante de la sécurité énergétique : un dysfonctionnement ou une attaque contre une plateforme d’exploitation gazière pourrait mettre en péril toute la production d’électricité. Pour éviter cela, certains en Israël appellent à une diversification des sources d’approvisionnement du gaz par exemple.

Par ailleurs, je ne dis pas qu’il n’y a pas de choix politiques hasardeux ou contestables en matière énergétique. La politique fiscale vis-à-vis de ces gisements de gaz par exemple, a créé beaucoup de crispations entre les différents acteurs privés et l’État, et du temps a été perdu dans l’exploitation du gaz. Il y a incontestablement eu certains loupés. Mais Israël a su développer une véritable stratégie en matière d’exploitation du gaz.

En 1999, un champ gazier a été découvert au large de la Bande de Gaza, le Gaza Marine. Mais il n’a jamais été exploité. Quelles sont les rapports entre Israéliens et Palestiniens en matière d’exploitation de gaz ?

Pour Gaza Marine, dès 1999, de nombreux projets étaient en discussion. Ils étaient très ambitieux car le contexte politique était différent : nous étions alors après les accords d’Oslo et avant la Seconde Intifada. Une partie des Israéliens et des Palestiniens pensait qu’une paix était possible autour d’enjeux économiques et énergétiques.

A l’époque, un projet était en discussion pour connecter Mari B, proche de Gaza, mais dans les eaux israéliennes, et Gaza Marine, afin de mutualiser leurs exploitations. Il y a eu d’importants efforts dans les négociations, notamment de la part des Anglais qui étaient impliqués puisque c’est British Gas qui avait découvert le champ de Gaza Marine.

Puis, la Seconde Intifada a éclaté (septembre 2000), suivie des guerres successives à Gaza. Le contexte est devenu très compliqué. Je détaille ces 10 ans de négociation et de débâcle dans mon ouvrage La guerre de l’énergie, la face cachée du conflit israélo-palestinien.

Tous ces projets cessent en 2009, lorsque les Israéliens découvrent l’immense champ gazier Tamar (environ 250 milliards de m3), bien plus important que Gaza Marine en terme énergétique. À ce moment là, l’idée de travailler avec les Palestiniens, et en particulier avec le Hamas à Gaza, a perdu tout intérêt.

En janvier, pour la première fois, Israël a commencé à exporter son gaz à l’Egypte et à la Jordanie. Les dirigeants israéliens ont parlé d’un moment « historique ». Est-ce le cas ?

Je pense qu’il faut nuancer la dimension « historique » de cette nouvelle. Concernant l’Egypte, un accord de paix a été signé il y a longtemps, en 1978, et pendant des années, les Israéliens se sont approvisionnés en gaz auprès du Caire. S’ils ont stoppé leurs importations, c’est à cause de la dégradation du contexte politique en Egypte. En 2012, avec l’avènement de la révolution égyptienne et le départ de Hosni Moubarak, l’Egypte a été fortement déstabilisée, et divers gazoducs ont été attaqués par des groupes terroristes dans le Sinaï. Ce qui change en revanche, c’est que cette fois, la relation est inversée : c’est Israël qui exporte en direction de l’Égypte. Certes, les Egyptiens ont aussi du gaz, avec la découverte en 2015 de l’énorme champ gazier Zohr (environ 850 milliards de m3), en mer Méditerranée. Mais les troubles politiques et la mauvaise gestion de leurs ressources les ont poussés à se tourner vers les Israéliens pour se fournir en gaz.

Concernant la Jordanie, le projet d’exportation du gaz israélien date de la fin des années 1990, au moment des premières découvertes. L’opinion publique était cependant très hostile à un tel projet. Mais les besoins de la Jordanie en matière d’énergie sont croissants. Donc, le Royaume Hachémite a finalement passé un accord en 2016 avec Israël pour importer son gaz.

Il faut donc dépasser les discours politiques sur le caractère historique du début des exportations vers la Jordanie et vers l’Egypte.

Admettons néanmoins que dans le cas de l’Egypte, traiter avec Le Caire après la révolution égyptienne et l’épisode Morsi n’était pas acquis d’avance. Durant la Révolution, de nombreux Egyptiens pensaient mettre fin au traité de paix avec Israël.

En janvier dernier, Israël a également signé l’accord EastMed avec Chypre et la Grèce pour la construction d’un pipeline partant d’Israël, passant par Chypre et arrivant sur le Vieux Continent, pour exporter le gaz israélien vers les pays européens. Quelle est la stratégie d’Israël en signant ce nouvel accord ?

Sur le plan énergétique, le projet coûte très cher (on parle de plusieurs milliards de dollars), et il semble complexe à mettre en œuvre. Politiquement en revanche, le but pourrait être de raffermir la coopération avec certains pays européens. L’enjeu semble donc davantage politique qu’énergétique. Concernant les détails techniques et financiers du projet de pipeline reliant Israël à l’Europe, il serait probablement plus intéressant de construire une usine de liquéfaction de gaz naturel que d’exporter de cette manière.

Israël n’a jamais construit une telle usine sur son territoire. Notamment à cause de l’opposition de la population israélienne

C’est vrai. Israël est un petit territoire, et ce type d’usine doit être construit sur la côte. Or, plus de 60% de la population y vit. Le pays ne s’est jamais lancé dans la construction d’une usine permanente, pour plusieurs raisons :
● L’opinion publique est très préoccupée par les questions d’environnement, or une telle usine pourrait émettre des polluants
● La construction d’une usine est très coûteuse. Israël possède certes d’importantes quantités de gaz, mais elles ne représentent que 1% des réserves mondiales. Il en faudrait certainement plus pour se lancer dans la construction d’une telle usine. Rappelons qu’aujourd’hui, les géants du GNL sont les Etats-Unis, le Qatar ou l’Australie.

Publié le 11/03/2020


Docteur en géopolitique, spécialiste des enjeux énergétiques, David Amsellem est l’auteur de "La guerre de l’énergie - la face cachée du conflit israélo-palestinien" (éd. Vendémiaire, 2011). Il est également consultant pour le cabinet de conseil, Cassini.


Ines Gil est journaliste freelance en Israël et Territoires palestiniens.
Elle est diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM et a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme journaliste freelance et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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