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Entretien avec David Amsellem : « Le conflit entre l’Iran et les Etats-Unis se retrouve sur la scène nationale libanaise et se focalise aujourd’hui sur les enjeux énergétiques »

Par David Amsellem, Ines Gil
Publié le 28/01/2022 • modifié le 28/01/2022 • Durée de lecture : 8 minutes

David Amsellem

Le Liban traverse une crise énergétique gravissime. L’année dernière, pour alimenter le pays en électricité, le Hezbollah libanais a importé du fioul iranien. En réponse, les États-Unis ont soutenu l’importation de gaz jordanien et égyptien (et peut-être même israélien) qui devrait débuter en avril prochain. L’énergie est-elle devenue un enjeu d’influence politique entre les Etats-Unis et l’Iran pour peser sur la scène intérieure libanaise ?

Ces événements doivent être appréhendés dans un temps long. C’est la continuation de la politique américaine au Moyen-Orient amorcée par Donald Trump lors de son mandat. Washington souhaite aligner le Liban sur la Jordanie, l’Egypte et même Israël. On est encore dans le moment des accords d’Abraham, qui consistent à bâtir un front d’Etats arabes sunnites pour faire bloc à l’Iran.

Le Liban n’est pas central dans ce grand jeu. Le pays est peu peuplé, ses ressources sont limitées, et il ne constitue pas une puissance militaire. Néanmoins, le conflit entre l’Iran et les Etats-Unis se retrouve sur la scène nationale libanaise, notamment du fait des divisions politiques internes au Liban, et il se focalise aujourd’hui sur les enjeux énergétiques.

La question énergétique constitue donc un instrument d’influence dans le cadre d’une rivalité géopolitique plus large entre les grands blocs de la région. Elle est mobilisée afin de créer des alliances et des opportunités de rapprochement entre certains Etats qui n’entretiennent pas de relations (en l’occurrence, le Liban et Israël).

Ces rapprochements sont-ils avant tout symboliques ? L’importation de fioul iranien en 2021 n’a pas sorti le Liban de la crise énergétique…

Depuis plusieurs années, le Liban s’enfonce dans une crise économique et énergétique extrêmement grave. A cela s’ajoute une crise politique. Malgré ses nombreuses visites après l’explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020, le président français Emmanuel Macron n’est pas parvenu à obtenir une réorganisation de la vie politique libanaise. La question énergétique s’invite dans ce contexte de crises multiples. Le Liban, je l’ai dit, n’a pas de ressources. Ses rivalités avec le voisin israélien l’empêchent d’explorer sereinement son espace maritime au sud. Il doit donc importer la quasi-totalité de son énergie. La sortie de crise pour le Liban va donc nécessairement passer par la coopération avec des pays étrangers. Le Liban semble devoir faire face à deux choix : soit se tourner vers Israël, l’Egypte la Jordanie, comme le voudraient les Etats-Unis, soit vers la Syrie et l’Iran, comme le souhaiterait le Hezbollah libanais.

Actuellement, le gouvernement libanais regroupe des formations politiques multiples, dont le Hezbollah. Pour sortir de la crise énergétique, le mouvement libanais a mobilisé ses partenaires traditionnels (la Syrie et l’Iran). Mais l’annonce de l’importation de fioul iranien en 2021 était avant tout symbolique. Elle n’a effectivement pas permis de régler la crise au Liban, notamment parce que les sanctions américaines qui pèsent sur Téhéran ne permettent pas à l’Iran d’exporter sereinement son pétrole.

De leur côté, les Américains, de la même façon que le Hezbollah, ont mobilisé leurs alliés régionaux : l’Egypte, la Jordanie, et même Israël. Mais ils ont beaucoup plus de moyens que l’Iran pour prétendre pouvoir résoudre la crise libanaise. A la mi-janvier, la chaine israélienne Channel 12 a annoncé que le pays du Cèdre aurait passé un accord secret avec l’Etat hébreu pour l’importation de gaz israélien, sous l’égide des Etats-Unis. L’existence d’un tel accord a été démentie de chaque côté. Il est difficile d’en savoir plus pour le moment. Mais si cet accord se confirme, il permettrait l’importation de gaz israélien par divers canaux en direction du Liban, pour le sortir durablement de la crise énergétique, tout en rapprochant les deux pays voisins qui sont toujours officiellement en guerre. Le but étant, pour Washington, d’éloigner le Liban de l’influence iranienne.

A noter que la place de la Syrie dans ces axes n’est pas si évidente, comme en témoignent les divisions sur la scène intérieure américaine concernant la politique vis-à-vis du régime de Bachar al-Assad. Depuis 2020, la loi césar impose un régime de sanctions sur Damas. Mais exceptionnellement, dans le cadre de l’accord passé entre le Liban pour l’importation de gaz égyptien et jordanien, le gaz traversera la Syrie avec l’accord de Washington. La nouvelle a déclenché une vive opposition des Républicains, car les sanctions ont été mises en place pendant le mandat Trump, avec pour but d’étouffer le régime syrien et d’affaiblir le Hezbollah libanais. A la veille des élections de mi-mandat aux Etats-Unis, les postures se crispent et les Républicains, en bonne position dans les sondages, montent au créneau. L’importation de gaz au Liban ne vise donc pas seulement à résoudre une crise énergétique grave. La question est aussi très politique.

La position de Washington sur la Syrie est-elle le signe d’une normalisation prochaine des relations avec Damas et d’un désintérêt grandissant pour la région moyen-orientale ?

Certes, les Etats-Unis se sont désengagés progressivement de la région car leur présence leur coutait cher tant sur le plan humain que financier, et souhaitent réorienter leur politique vers le Pacifique. Mais je ne parlerais pas de désintérêt. Ces dernières années, Israël a signé les accords d’Abraham, et a amorcé un rapprochement avec Ryad, sous l’égide des Etats-Unis. Encore aujourd’hui, les mobilisations majeures à l’œuvre dans la région ne se font pas sans les Américains. Que ce soit pour l’importation de gaz au Liban ou pour la délimitation des frontières maritimes entre Israël et le pays du Cèdre, Washington reste un médiateur incontournable.

Justement, sur la délimitation des frontières maritimes : Israël et le Liban avaient amorcé des discussions indirectes mais elles ont cessé au printemps 2021 du fait de désaccords autour de la ligne Hof. Comment expliquer que les négociations soient aujourd’hui au point mort ?

Les Israéliens et les Libanais sont depuis longtemps en désaccord sur le tracé de leur frontière maritime. Pendant des années, ils étaient en accord sur le point de départ, mais pas sur le point d’arrivée de cette frontière. La zone contestée formait une sorte de triangle de 860 km2 dans l’espace maritime.

Les négociations indirectes amorcées fin 2020 visaient à trouver un accord sur la délimitation de ces frontières. Les Etats-Unis espéraient mettre d’accord les Libanais et les Israéliens sur un découpage au niveau de la ligne Hof, qui sépare la zone contestée quasiment en deux (55% de la zone pour le Liban, 45% pour Israël). Ces négociations inédites ont témoigné de l’urgence de la question énergétique pour le Liban, enfoncé dans la crise. Mais au printemps 2021, les Libanais ont soudainement émis de nouvelles revendications, s’appuyant sur une étude britannique datant d’il y a quelques années. Ils ont remis en cause le point de départ du tracé de leur frontière, ont affirmé que l’ensemble des 860 km2 devait être intégré aux eaux libanaises, et ont revendiqué environ 1500 km2 de plus dans le territoire maritime d’Israël. Assez logiquement, les Israéliens ont refusé de négocier sous ces nouvelles bases, mais les négociations n’ont pas été totalement rompues pour le moment.

Pourquoi le Liban s’est soudainement montré plus revendicatif ? Il semblerait que les compagnies étrangères qui étudient la zone maritime aient des convictions sérieuses qu’un important gisement de gaz se trouverait dans la zone contestée. L’enjeu pour les Libanais serait de récupérer cette zone pour pouvoir exploiter le gisement. Mais l’existence de ce gaz reste encore non confirmée.

Depuis le printemps 2021, les discussions sont au point mort. Mais le temps ne joue pas de la même manière de chaque côté. Côté israélien, cela fait plusieurs années que des gisements ont été découverts et exploités (Tamar, Leviathan parmi les plus importants). Les Israéliens ont développé une vraie stratégie énergétique. Côté libanais, au contraire, il y a urgence. Pour le Liban, la découverte et l’exploitation de gaz sont une nécessité absolue. Paradoxalement, le Liban a développé une position plus revendicatrice que les Israéliens alors qu’il a tout intérêt à hâter ses activités d’exploration.

D’autant plus qu’Israël est autosuffisant pour les années à venir en matière énergétique

Le pays ne l’est pas pour le pétrole. Mais pour le gaz, il est effectivement autosuffisant depuis les découvertes de gisements en mer Méditerranée. Ce gaz est essentiel pour la production d’électricité dans le pays. Mais cela ne signifie pas qu’Israël jouit d’une sécurité énergétique. Les Israéliens sont dépendants de leurs deux gisements, Leviathan et Tamar, qui constituent des cibles militaires potentielles.

Depuis sa création, l’Etat hébreu a toujours été dans un état de stress énergétique. Les Israéliens ont passé des décennies à chercher des ressources naturelles pour approvisionner le pays en pétrole (sans succès pour les recherches en territoire israélien). Les découvertes de gaz en Méditerranée dans les années 2000 ont changé leur rapport à l’énergie. D’autant plus qu’aujourd’hui, l’accès au pétrole s’est libéralisé. Il ne constitue plus un problème pour l’Etat hébreu, qui peut facilement en importer. Ces découvertes de gaz sont une aubaine pour Israël, car dans le contexte du réchauffement climatique, les Etats tentent de réduire le recours au charbon pour produire de l’électricité. Le gaz est une ressource plus propre pour la planète.

Comment l’absence d’accord sur la délimitation de la frontière maritime entre Israël et le Liban affecte les recherches de gaz ?

Pour le moment, les compagnies étrangères s’interdisent d’explorer dans cette zone. En décembre dernier, le Liban a renouvelé le second round pour attribuer des blocs de concession d’exploration offshore dans eaux contestées, mais le ministre israélien de l’Energie est monté au créneau, affirmant que les Libanais ne pouvaient pas explorer en l’absence d’accord. Le consortium entre Total, Eni et Novatek a donc seulement commencé à forer au nord du Liban, où aucun différend géopolitique n’a lieu ; mais là aussi où le gaz ne semble pas se trouver…

Pour Israël, vendre du gaz au Liban est aussi une aubaine. L’Etat hébreu cherche des débouchés pour exporter son gaz, à l’heure où le projet EastMed censé acheminer du gaz israélien vers le continent européen est critiqué et semble trop ambitieux pour être mis en œuvre…

Exactement. Les récentes années, les Israéliens ont commencé à vendre leur gaz aux Egyptiens et aux Jordaniens. Un accord indirect avec le Liban peut être une bonne opportunité pour Israël, car Beyrouth manque cruellement d’énergie et l’Etat hébreu en a à revendre. D’autant plus que l’acheminent est aisé, car les pipelines sont déjà existant : l’Arab Gas Pipeline relie l’Egypte au Liban, en passant par la Jordanie et la Syrie ; et une branche supplémentaire relie déjà Israël à l’Égypte.

Pour le moment, l’importation d’énergie iranienne n’apparait pas comme une solution durable à long terme pour le Liban, en raison des sanctions occidentales qui pèsent sur Téhéran. Beyrouth s’apprête à importer du gaz jordanien et égyptien. Peut-être que la crise pourrait pousser le pays, à terme, à importer du gaz israélien, même indirectement. En effet, qui peut garantir que le gaz que vendraient les Égyptiens et les Jordaniens au Liban n’a pas été importé d’Israël ?

Publié le 28/01/2022


Docteur en géopolitique, spécialiste des enjeux énergétiques, David Amsellem est l’auteur de "La guerre de l’énergie - la face cachée du conflit israélo-palestinien" (éd. Vendémiaire, 2011). Il est également consultant pour le cabinet de conseil, Cassini.


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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