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Entretien avec Daniel Rondeau – Les chrétiens d’Orient
Article publié le 18/03/2015

Questions de Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Daniel Rondeau est représentant de l’United Nations University auprès de l’Unesco, écrivain, ancien ambassadeur de France à Malte puis auprès de l’Unesco.

Quelles sont les communautés chrétiennes du Moyen-Orient ?

Le christianisme oriental est une immense cathédrale avec de nombreuses chapelles : maronites, arméniennes, grecs orthodoxes, grecs catholiques, melkites, syriaques, chaldéennes, etc. Toutes nous rappellent ce que nous avons souvent tendance à oublier : le christianisme est né en Orient. De quoi nous parle la toponymie des évangiles ? De lieux qui se nomment Cana, Golgotha, Damas, Bethleem, Jérusalem etc. Tous lieux que nous retrouvons sur les vitraux de nos églises de campagne françaises, italiennes ou allemandes. Où les disciples ont-ils pour la première fois porté le nom de chrétiens ? A Antioches. Dans le monde gréco romain, il y a deux mille ans, un homme nommé Jésus fonde une religion nouvelle, distincte du judaïsme. Ces communautés souffrent depuis longtemps, leurs églises les ont longtemps protégées, mais depuis 2003, l’invasion américaine de l’Irak a créé un foyer de chaos pour toute la région et pour le monde entier, chaos dont elles sont souvent les premières victimes, pas les seules bien évidemment, tout le monde musulman est concerné.

Les populations chrétiennes connaissent une situation tragique aujourd’hui, de même que des minorités telles que les Yézidis, ou des musulmans sunnites et chiites en lien avec les actes de l’Etat islamique. Comment réagissent les instances internationales et religieuses ?

Il y a des voix qui s’élèvent avec force, le cardinal Barbarin, Jean d’Ormesson, le Pape François, mais d’une façon générale, les protestations restent convenues et timides. Les Occidentaux déchristianisés, coupés de leur histoire chrétienne, regardent cette lente saignée avec une certaine indifférence. Dans la haine de soi dont parlait Furet entrait bien sûr une forte composante antichrétienne. Certains imaginent dans leur ignorance que l’Orient a été christianisé par les pays coloniaux ou que les chrétiens d’Orient sont riches. Ils ne méritent donc pas notre attention. Enfin, pendant très longtemps, Rome et les chrétiens occidentaux ont regardé avec un peu de dédain ce christianisme d’Orient. Les sociétés occidentales ont été frappées durant les deux derniers siècles par plusieurs vagues d’amnésie successives qui nous ont fait tenir les chrétiens d’Orient pour quantité négligeable. Rappelez-vous ce qu’écrivait Chateaubriand dans la 3ème préface de son Itinéraire de Paris à Jérusalem : « Lorsqu’en 1806, j’entrepris le voyage d’outre-mer, Jérusalem était presque oubliée ; un siècle antireligieux avait perdu la mémoire du berceau de la religion : comme il n’y avait plus de religieux, il semblait qu’il n’y eut plus de Palestine ». Au XXème siècle, l’Europe a dû affronter, non sans dommages, les deux totalitarismes dont l’un des points communs était une hystérie anti spirituelle. Les temps ont changé bien sûr, mais il en reste des traces qui expliquent peut être la mollesse de nos réactions.

Lors de votre intervention au colloque que vous avez organisé à l’Unesco sur les Migrations début mars, vous avez soulevé la question suivante : « Est-il possible qu’un jour l’Orient soit privé de ses populations chrétiennes ? Que sera le visage du monde si ce malheur arrivait ? Sauver les chrétiens d’Orient, n’est-ce pas aussi sauver une part fondamentale de l’histoire des hommes dans cette région du monde ? » En quoi justement les populations chrétiennes ont-elles participé et participent-elles à l’histoire de la région moyenne-orientale ?

Ces chrétiens d’Orient ont toujours joué un rôle essentiel dans cette région du monde. D’une part, ils ont permis la conservation des liturgies et des cultures (araméenne, pharaonique, hébraïque, hellénistique, etc.) du Vieil Orient. D’autre part, c’est en Orient que le monde spirituel de la chrétienté a commencé à se structurer. Certains lieux sont des lieux fondateurs de cette structuration. Où se déroulent les grands conciles ? A Nicée, Constantinople, Chalcédoine, mais aussi à Ephese où Marie, Jean et Madeleine, les trois témoins du coup de lance, s’étaient trouvés rassemblés avec les Sept Dormants dans la perspective de la Dormition sur les terres d’Artémis, la Dame mère de l’ancien testament païen gréco-anatolien.

Les églises d’Orient sont d’une certaine façon le tabernacle de la chrétienté naissante (présence dans la liturgie de l’araméen, langue de Jésus, souvenir de l’Eglise de Jérusalem, etc). La chrétienté orientale a toujours enrichi les cultures arabes ou ottomanes. Son apport (mystique, théologique, mais aussi littéraire ou architectural) est fondamental.

Par ailleurs, cette chrétienté a appris à vivre avec l’Islam, sur sa frontière ou parfois à l’intérieur de ses terres, elle a appris à le côtoyer, elle a inventé une diplomatie au quotidien, une diplomatie de village parfois (je pense au village du sud Liban ou les communautés maronites et chiites peuvent vivre en très bonne intelligence) et crée de facto, au fil des siècles, un fabuleux laboratoire d’expériences et de pensées. Ce laboratoire, nous en avons un besoin vital aujourd’hui. Les Chrétiens d’Orient sont riches d’une histoire au long cours très complexe. Souvent aux aguets, presque immobiles, habiles à traverser les épreuves, toujours priants, ils avaient survécu. Ils ont maintenant une longueur d’avance sur nous pour déchiffrer et surmonter les périls de l’islamisme, trouver des chemins de paix, à condition qu’ils ne disparaissent pas. L’ombre de la croix sur toutes ces cités d’Orient est une ombre de paix et cette ombre peut être dans tous les cas, y compris dans le conflit israélo-palestinien, une ombre réconciliatrice.

Enfin je crois qu’il est urgent pour les catholiques et les orthodoxes européens de faire la paix. Les églises orientales, encore une fois, peuvent nous aider à nous comprendre.

Vous êtes intervenu pour le Liban dès les années 80, vous avez écrit de nombreux livres sur la Méditerranée avant d’être ambassadeur à Malte et à l’Unesco, vous êtes un fin connaisseur de la Méditerranée et du Levant. Quel regard portez-vous sur l’évolution actuelle de cet espace ?

L’intervention américaine de 2003 a chamboulé un équilibre précaire, insatisfaisant, mais construit avec patience au fil des siècles, et au bout du compte très précieux. Le chaos est profond, il menace une nouvelle fois le Liban, la Jordanie, et s’étend bien au-delà du Moyen-Orient. Le monde entier est contaminé. Notre intervention en Libye n’a pas arrangé les choses. Chacun l’a compris. Je suis un Européen convaincu (mais l’Europe n’existe pas), un patriote français (mais beaucoup de responsables étrangers regrettent que la France ne soit plus audible, nous sommes alignés sur les néo-conservateurs américains) et je crois en la Méditerranée. Il y a maintenant cette réunion du Conseil de sécurité convoquée le 27 mars prochain par Laurent Fabius sur les Chrétiens d’Orient. Espérons que nous sommes sur la bonne voie, les Américains eux-mêmes commencent à infléchir leur politique. Pour l’instant, il faut sauver les meubles, c’est-à-dire tous les réseaux (scientifiques, diplomatiques, culturels, associatifs, francophones) qui continuent d’exister et de maintenir des liens entre les pays des deux rives.

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :

- Intervention de Daniel Rondeau prononcée lors du colloque sur les migrations, le 5 mars 2015 à l’Unesco

- Entretien avec Son Excellence M. Daniel Rondeau, Ambassadeur, Délégué Permanent de la France auprès de l’Unesco

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