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Entretien avec Clément Therme – « Quelles que soient les décisions prises aujourd’hui, le régime iranien semble condamné à sortir affaibli de cette séquence »

Par Clément Therme, Ines Gil
Publié le 13/01/2026 • modifié le 13/01/2026 • Durée de lecture : 9 minutes

Clément Therme

Quels sont les principaux thèmes fédérateurs des manifestations des dernières semaines ? Relèvent-elles essentiellement de revendications économiques liées à la vie chère, ou s’inscrivent-elles dans la continuité de la contestation politique née après la mort de Mahsa Amini (2022) ?

Ces mobilisations s’inscrivent dans la continuité des mouvements précédents, tout en présentant des spécificités notables. Elles traduisent notamment l’incapacité persistante de la République islamique à apporter des réponses politiques crédibles aux causes profondes de la colère populaire. Si les protestations actuelles sont d’abord alimentées par des revendications économiques, celles-ci trouvent en réalité leur origine dans des enjeux géopolitiques : la crise économique est étroitement liée à l’évolution du taux de change du rial face au dollar, lui-même dépendant de la nature des relations entre l’Iran et les États-Unis. Cette situation révèle une question structurelle pour la République islamique : son hostilité envers Washington, constitutive de son identité politique, a pour effet direct d’aggraver la dégradation de la situation économique du pays.

La nature même de la contestation alimente l’espoir d’une chute du régime au sein de l’opposition, en particulier dans la diaspora, qui parie sur un affaiblissement durable de la République islamique. De fait, quelles que soient les décisions prises aujourd’hui, le régime iranien semble condamné à sortir affaibli de cette séquence.

S’il choisissait d’engager des réformes depuis sa position de faiblesse actuelle, le régime redoute de reproduire le scénario de Mohammed Reza Pahlavi, dernier souverain avant l’instauration de la République islamique : sous la présidence de Jimmy Carter, il avait réformé trop tard et en situation de vulnérabilité, accélérant ainsi sa chute. Un phénomène comparable a été observé ailleurs, notamment en Union soviétique, lorsque Mikhaïl Gorbatchev lança la perestroïka et la glasnost dans la seconde moitié des années 1980, des réformes qui ont contribué à précipiter l’effondrement de l’URSS. Pourtant, malgré ces précédents, la réforme demeure aujourd’hui la seule option permettant au système de survivre sur le plan économique.

La surenchère sécuritaire observée actuellement pose la question de la loyauté des forces de l’ordre et de la soutenabilité d’une répression aussi intense si les manifestations venaient à se prolonger. À ce stade, les forces de sécurité demeurent loyales, en grande partie en raison de leur endoctrinement. La République islamique ne fonctionne pas comme un régime classique, mais comme un système idéologique : les forces de l’ordre y sont formées à percevoir les manifestants comme des ennemis. C’est dans cette logique que le pouvoir a qualifié le mouvement populaire de “terroriste”, allant jusqu’à le comparer à Daesh. Pour l’instant, cet endoctrinement semble efficace, et la répression demeure extrêmement violente, comme en témoignent les images de charniers qui continuent de parvenir de l’intérieur du pays.

Le coût de cette répression constitue un défi majeur pour le régime, dans un contexte de raréfaction des ressources et de déficit budgétaire de l’État iranien. La République islamique sera-t-elle en mesure de continuer à rémunérer ses agents dans les conditions économiques actuelles ? Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, le salaire mensuel d’un gardien de la Révolution avoisine les 300 dollars, contre environ 100 à 200 dollars pour un soldat de l’armée régulière.

Parmi les manifestants, beaucoup n’avaient jamais pris part à des protestations, notamment dans le centre et l’ouest de l’Iran et dans des villes traditionnellement conservatrices, en plus des centres des grandes villes. La portée inédite de ce mouvement explique l’intensité exceptionnelle de la répression. Pour le régime, il s’agit d’une menace potentiellement existentielle.

En utilisant le terme de “terroriste” pour qualifier les manifestants, le régime affirme-t-il que la répression est la seule voie possible ?

En effet, mais cette réponse sécuritaire comporte un revers : plus le régime réprime, plus ses relations avec les États-Unis se détériorent, plus la monnaie nationale s’effondre, et plus les manifestations risquent de se poursuivre avec une population désespérée et prête à prendre des risques. Dans ce contexte, les acteurs économiques privés peinent à se projeter dans l’avenir, car ils sont confrontés à une instabilité politique persistante.

Si la situation continue de se détériorer, des dissensions pourraient apparaître au sein du pouvoir entre ceux qui prônent une répression tous azimuts et ceux qui plaident pour une ouverture relative, visant à s’attaquer aux causes profondes des problèmes plutôt qu’à leurs seuls symptômes.

Pour l’instant, tant qu’aucune frange des forces de l’ordre ne se rallie aux manifestants, la répression peut se poursuivre. Elle reste plus aisée dans les grandes villes que dans les petites, où les habitants se connaissent davantage. Les forces de sécurité disposent d’un net avantage, les civils n’étant pas, dans leur écrasante majorité, armés.
La répression est d’une brutalité extrême : selon le média Iran International, environ 12 000 personnes auraient été tuées depuis le début des manifestations. Il convient de rappeler que le régime iranien a été accusé de crimes contre l’humanité par l’ONU en mars 2024.

Comment le mouvement a-t-il évolué depuis la décision du régime de couper l’accès à internet ? Cette mesure a-t-elle modifié la nature, l’ampleur ou l’organisation des mobilisations ?

Depuis la coupure d’internet, on observe davantage de petites manifestations, car la mobilisation à grande échelle devient plus difficile. En restreignant l’accès au réseau, le régime cherche à reprendre le contrôle du récit. Dans les médias officiels, il présente les manifestants comme des “terroristes financés par l’étranger”, suivant une rhétorique classique, et dépeint les forces de l’ordre comme les seules victimes. En inversant ainsi la responsabilité des violences, le régime mène une véritable guerre informationnelle.

Israël a affirmé que le Mossad est présent sur le terrain. On pourrait penser que cela renforce le récit du régime iranien. Mais dans tous les cas, le gouvernement iranien présente la situation comme un combat contre des “terroristes” soutenant Israël et les États-Unis. La déclaration israélienne ne change donc rien à cette narration : il s’agit plutôt d’une tentative d’Israël d’exploiter les vulnérabilités du régime dans une guerre psychologique. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la rivalité régionale, en réponse au soutien apporté par l’Iran au Hamas et au Hezbollah libanais.

En plus de la coupure d’internet, le régime a partiellement bloqué les lignes téléphoniques fixes et mobiles notamment pour les appels depuis l’étranger, et mène une campagne de brouillage des antennes satellites contre les médias diffusant depuis l’étranger, comme Iran International, une chaîne en persan, pour masquer la répression massive.

L’Iran a déjà connu des manifestations à caractère économique, notamment en 2019, réprimées de manière violente. Assiste-t-on aujourd’hui à une configuration similaire ?

Entre 2017 et 2018, des premières manifestations avaient éclaté, avant de prendre une plus grande ampleur en 2019, sous la première administration Trump. On observe des similitudes avec la situation actuelle : elles étaient également motivées par un mécontentement économique et ont été réprimées avec violence, faisant environ 1 500 morts, dans un contexte de coupure d’internet. Toutefois, le contexte régional et international était plus favorable à l’Iran qu’il ne l’est aujourd’hui.

En 2022-2023, pendant le mouvement « Femme, vie, liberté », la situation était différente de celle d’aujourd’hui. Les manifestations portaient principalement sur l’opposition au port obligatoire du voile et la question de l’égalité des droits femmes-hommes, et le contexte international était distinct, avec Joe Biden à la présidence des États-Unis. La réponse du régime avait alors été plus aisée, car il avait accordé une plus grande tolérance dans la vie quotidienne concernant le non-port du voile.

Aujourd’hui, la situation internationale a changé car la répression des manifestations pourrait impacter les relations avec Washington. Si le bilan provisoire de 12 000 morts se confirme, une intervention américaine pourrait être envisagée. Donald Trump a déjà menacé d’agir si la répression se poursuivait. C’est là que se distingue ce mouvement des précédents : auparavant, aucune menace de frappes n’existait. La menace est réelle, surtout après les frappes américaines de l’année dernière (juin 2025) sur les installations nucléaires iraniennes.

Un autre facteur qui change la donne est l’affaiblissement des auxiliaires iraniens (proxies) dans la région. L’Iran est davantage isolé aujourd’hui. Malgré tout, des rumeurs circulent selon lesquelles des milices chiites irakiennes ou libanaise pourraient intervenir pour réprimer en Iran. Ces spéculations sont récurrentes en raison des difficultés de recrutement dans les forces de sécurité iraniennes, où tous les postes de l’armée régulière ne sont pas pourvus. En 2019, selon l’Institut d’étude de la guerre, les pasdaran avaient eux-mêmes aidé à réprimer les manifestations en Irak, l’inverse n’est donc pas impossible.

Le président iranien Massoud Pezechkian a déclaré qu’il fallait « écouter les revendications des manifestants ». Comment interpréter cette déclaration venant d’un représentant du régime ?

Cela correspond à une répartition classique des rôles en Iran : d’un côté, une répression massive des manifestants, et de l’autre, une tentative d’explorer une ouverture possible. Il s’agit d’une stratégie récurrente dans le pays. Après la réélection controversée d’Ahmadinejad en 2009, Rohani est arrivé au pouvoir en 2013. Après le mouvement « Femme, vie, liberté » en 2022-2023, Pezechkian est devenu président en 2024. C’est un mécanisme de survie pour le régime, un mode de gouvernance habituel.

Cette fois, toutefois, il n’est pas certain que cela fonctionne. La population est consciente que le régime cherche à gagner du temps en suscitant de faux espoirs. De plus, Pezechkian n’est pas réellement un décideur important : il ne contrôle ni l’appareil de sécurité, ni la police, ni la justice, ni les forces de l’ordre en général. C’est le Guide suprême, Ali Khamenei, qui exerce ce contrôle.

Reza Pahlavi, fils du dernier Shah renversé lors de la révolution de 1979, multiplie les appels à manifester contre le régime islamique. Bénéficie-t-il d’un soutien réel au sein de la société iranienne, alors même qu’il est l’héritier d’un régime autoritaire ? Peut-il, selon vous, incarner une alternative politique crédible ?

En 2017-2018, les manifestants ont, pour la première fois, invoqué le grand-père du prince héritier, Reza Shah, fondateur de la dynastie Pahlavi. C’était inédit dans des manifestations populaires en Iran depuis les années 1990. Reza Shah Pahlavi est perçu dans l’imaginaire collectif comme le fondateur de l’Iran moderne, favorable à un modèle similaire à celui d’Atatürk, c’est-à-dire une sécularisation imposée par le haut. Or, des sentiments très anticléricaux traversent aujourd’hui la population iranienne. Face à l’impopularité croissante du régime khomeyniste, cette combinaison explique l’attrait renouvelé pour les Pahlavi au sein d’une partie significative de la population iranienne.

Reza Pahlavi est aujourd’hui la principale figure de l’opposition en termes d’image : il est la personnalité préférée des opposants, avec environ 40 % de soutien selon des enquêtes d’opinion indépendantes. Il demeure l’alternative la plus crédible parmi les opposants en exil. Ces derniers jours, il a appelé les manifestants à se mobiliser, un type d’intervention d’un opposant résidant à l’étranger qui est inédit. Son appel n’a pas déclenché la mobilisation, mais il l’a accompagnée. On observe une certaine nostalgie de l’ancien régime : la répression y était moins violente qu’aujourd’hui, les libertés civiles plus importantes. Il n’y avait pas de liberté politique, mais des libertés personnelles, notamment s’agissant des questions de genre. Cette nostalgie tend cependant à effacer les aspects négatifs du passé.

Reza Pahlavi est avant tout une figure symbolique, connue du grand public, mais son enjeu majeur est de transformer cette nostalgie en un véritable projet politique. La mise en place d’une monarchie pourrait s’accompagner d’une sécularisation du pays, d’une libéralisation économique et d’une politique étrangère consensuelle. Se pose la question de savoir s’il s’agirait d’établir une monarchie constitutionnelle réelle ou une monarchie dite “constitutionnelle” mais en pratique limitée. Une véritable instauration s’inspirerait du modèle de Juan Carlos en Espagne ou du Cambodge après les Khmers rouges, des exemples relativement rares dans l’histoire.

Reza Pahlavi n’est toutefois pas une figure unificatrice : la gauche, notamment, lui reste hostile, en raison de la répression subie à la fois sous le Shah et sous la République islamique. Mais la gauche n’a pas de soutien fort en Iran au sein de la population.

Alors que l’idée d’un effondrement du régime iranien gagne du terrain, la peur du chaos demeure en Iran, mais elle s’est atténuée depuis la guerre des 12 jours contre Israël. Comme le régime a lui-même plongé le pays dans un conflit, cette rhétorique de la crainte du chaos est de moins en moins utilisée. Le défi, en cas de transition, sera de préserver les institutions de l’État tout les dissociant des dimensions idéologiques et révolutionnaires du régime.

Lire également :
 Entretien avec Clément Therme sur son ouvrage « Téhéran Washington, le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique, 1979-2025 »

Publié le 13/01/2026


Clément Therme est Membre associé du Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CETOBAC) et du Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS) de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
Docteur en Histoire internationale de l’IHEID et docteur en sociologie de l’EHESS, il est notamment l’auteur de Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012) et le co-directeur de l’ouvrage Iran and the Challenges of the Twenty-First Century (Mazda Publishers, 2013).


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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