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Entretien avec Clément Steuer – Décryptage du résultat des élections présidentielles égyptiennes de mars 2018

Par Clément Steuer, Mathilde Rouxel
Publié le 23/04/2018 • modifié le 19/04/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

Clément Steuer

Les élections présidentielles se sont déroulées en Egypte, du 26 au 28 mars. Deux candidats se sont présentés : le président en fonction Abdel Fattah al-Sissi, et le chef du parti d’opposition al-Ghad, Moussa Mostafa Moussa. Abdel Fattah al-Sissi a été réélu avec 97,08 % des voix. Clément Steuer revient pour Les clés du Moyen-Orient sur les résultats de cette élection.

Comment expliquer le positionnement du président Abdel Fatah al-Sissi lors des élections présidentielles, en particulier le fait que le seul candidat lui faisant face était l’un de ses partisans ? Risquait-il véritablement de perdre le pouvoir ?

Probablement pas. Du fait de son statut de président sortant, de son association avec les grandes mobilisations du 30 juin 2013, du prestige toujours inégalé de l’uniforme dans la vie politique égyptienne, et du climat régional anxiogène dans lequel se débat l’Égypte (et largement entretenu par les médias), le président Sissi aurait probablement été en mesure de remporter à la loyale une élection présidentielle pluraliste organisée de manière transparente et démocratique. L’explication à cette absence de candidature d’opposition est sans doute à chercher ailleurs que dans la crainte d’une défaite électorale du président Sissi.

Il faut ici à mon sens distinguer entre les candidats issus de l’armée (Ahmed Shafiq, Sami Anan, Ahmed Konsowah) et les candidats civils (Mohammed Anwar Sadate, Khaled Saïd, Al-Sayyid Al-Badawi). Dans le premier cas, il existait une crainte - pour ainsi dire inhérente à toute institution militaire - de donner le spectacle de dissensions internes, voire de créer de telles dissensions, en laissant penser qu’une partie du personnel militaire pourrait soutenir une candidature autre que celle de Sissi. C’est pour cette raison que ces candidats ont rencontré l’opposition de l’appareil sécuritaire, lorsqu’ils n’ont pas été légalement empêchés de participer à ces élections. Concernant les candidats issus du monde civil, ils ont décidé eux-mêmes de renoncer à se présenter, ou bien n’ont pas été suivis par leur parti qui a refusé d’endosser leur candidature. Il ne semble pas que le régime lui-même ait tenté de leur faire obstacle, mais ils ont davantage été victimes du zèle de ses partisans : campagnes hostiles dans les médias, intimidations de leurs soutiens potentiels, voire dans le cas de Badawi ralliement du parti dont il était pourtant le président, le parti Wafd, à la candidature de Sissi. Sadate et Saïd ont de leur côté fait part de leurs craintes concernant leur sécurité et celle de leurs soutiens, ainsi que de leurs difficultés à faire campagne sereinement.

Ce climat délétère pour les voix dissidentes s’explique avant tout par l’omniprésence d’un discours anxiogène, qui voit dans toute opposition officielle un véhicule potentiel pour un retour des Frères musulmans dans la vie politique égyptienne, un tel retour étant lui-même présenté dans ce discours comme une première étape conduisant inexorablement à l’effondrement de l’État et à la guerre civile. Le fait que quatre pays arabes (Irak, Syrie, Yémen et Libye) soient aujourd’hui en proie à de tels conflits crédibilise hélas ceux qui brandissent ce scénario catastrophe en guise de repoussoir.

Que peut-on dire aujourd’hui de la popularité d’Abdel Fattah al-Sissi auprès des Égyptiens ?

À l’évidence, cette popularité existe toujours dans certains secteurs de l’opinion, même si elle est moins massive, moins enthousiaste et moins spontanée qu’en 2014. À l’époque, l’élection présidentielle avait bénéficié de la mobilisation populaire anti-Morsi qui s’était exprimée dans les rues moins d’un an plus tôt et qui prenait désormais le chemin des urnes. La candidature de Sissi représentait alors plus ou moins confusément un projet politique, celui d’une restauration nasséro-sadatienne : stabilité dans l’ordre politique interne, retour de l’État social, progrès de la sécularisation, lutte contre la corruption, et rétablissement du prestige de l’Égypte sur la scène internationale. Mais du fait du caractère hétéroclite de la coalition du 30 juin (rassemblant pêle-mêle syndicats ouvriers indépendants et hommes d’affaires, jeunes révolutionnaires et anciens du PND, salafistes et éradicateurs), l’exercice du pouvoir était condamné à décevoir une partie au moins des soutiens du régime.

Ainsi, même si les chiffres de la participation sont en nombres absolus comparables à ceux de 2014 (24,3 millions contre 25,3), on constate un déclin du taux de participation (41,5% contre 47,5%) lorsque l’on rapporte ces chiffres au nombre d’électeurs potentiels, qui a dans le même temps augmenté (59,1 millions contre 53,6). Un autre indice de l’érosion de la popularité du président est l’augmentation spectaculaire du nombre de bulletins nuls (1,8 million en 2018, contre 1 million en 2014).

Par ailleurs, il semblerait que davantage d’efforts aient été faits cette année pour mobiliser les électeurs que lors des précédentes présidentielles : distribution de denrées à bas prix, attribution exceptionnelle de primes, mais aussi craintes pour la carrière ou la pérennité de l’emploi ont ainsi joué un rôle dans la mobilisation de diverses catégories d’électeurs (les plus démunis, mais aussi selon plusieurs témoignages les employés de certains ministères ou de certaines usines). Il faut dire qu’au-delà de l’appareil d’État, les corps constitués (partis politiques, syndicats, organisations professionnelles, Églises, confréries soufies, mouvements salafistes, hommes d’affaires, associations diverses et variées, clubs sportifs, etc.) étaient presque unanimement rassemblés derrière la candidature du président sortant, et que le contrôle social exercé sur leurs membres s’est souvent avéré important.

Il est néanmoins incontestable que le président Sissi a également bénéficié en 2018 d’un vote individuel d’adhésion - qu’il est malheureusement impossible de quantifier -, exprimant un soutien à l’État et à la stabilité politique, ainsi qu’une reconnaissance des réalisations du premier mandat, qui ne doivent pas être négligées. En effet, outre l’absence d’alternative crédible, le régime bénéficie toujours d’un consensus au sein de l’élite (administrative, économique, religieuse et intellectuelle). Certaines voix au sein de cette élite pro-Sissi appellent d’ailleurs ouvertement à une restauration des libertés politiques au cours de ce second mandat, bien que les tenants du tout-sécuritaire semblent toujours tenir le haut du pavé.

En quoi le taux de participation se révèle-t-il concrètement important pour le régime ?

Il s’agissait d’abord de se compter, et également de décourager - voire intimider - toute opposition potentielle en montrant que le régime dispose toujours d’une assise populaire importante. Par ailleurs, ce taux de participation demeure un outil de légitimation sur la scène internationale.

Le contrôle de l’extrémisme religieux semble être une priorité du régime. Pourtant, le puritanisme est aussi un levier de sa politique. Alors que ces élections ont été l’occasion pour Abdel Fattah al-Sissi de tenter de convaincre son peuple du bien-fondé de son projet politique, que peut-on dire de cette ambiguïté affichée sur la question religieuse ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait réellement ici une ambiguïté. Le conservatisme sur le plan des mœurs se conjugue en général plutôt bien avec le patriotisme exacerbé, et peut prendre une forme globalement séculière, en utilisant au besoin les institutions religieuses (dans le cas de l’Égypte, aussi bien musulmanes que chrétiennes) comme forces supplétives de l’ordre moral. Le projet du régime demeure à mon sens fondamentalement séculier, en ceci qu’il subordonne clairement les institutions religieuses à l’État. Les attaques récentes contre l’homosexualité et l’athéisme relèvent de phénomènes de panique morale, en grande partie liés à une peur de « contamination » par l’étranger corrupteur - et donc à une certaine forme de xénophobie -, plutôt que d’une réaction proprement religieuse. Les institutions chrétiennes soutiennent d’ailleurs tout autant ces attaques que les institutions musulmanes. Celles-ci ne doivent pas masquer la perte de contrôle desdites institutions religieuses sur une partie de leurs ouailles, notamment parmi la jeunesse, ni les efforts de l’État pour promouvoir la participation politique des femmes et des chrétiens, pour réformer le discours religieux musulman, et pour rendre moins discriminatoire la loi sur la construction des édifices religieux. L’idée d’un mariage civil a par ailleurs fait son chemin dans le débat public, poussant l’Église orthodoxe à envisager d’autoriser le divorce. Ces transformations rapides sont génératrices d’angoisses dans une partie de la société, angoisses qui viennent en retour conforter les phénomènes de panique morale précédemment évoqués.

Lire également :
Entretien avec Clément Steuer – Elections législatives en cours en Egypte (18 octobre-2 décembre 2015) : quel bilan ?

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Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


Clément Steuer est responsable du pôle "Gouvernance et politiques publiques" du CEDEJ (Centre d’études et de documentation économiques juridiques et sociales), en Égypte.
Ses travaux portent notamment sur les partis politiques, le système partisan et les élections dans ce pays. Il a notamment publié, en 2012, un ouvrage tiré de sa thèse de doctorat, Le Wasat sous Moubarak (Éditions de la Fondation Varenne). En 2013, il a dirigé un numéro de la revue Égypte Monde arabe consacré aux élections de 2011-2012 : http://ema.revues.org/3083


 


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