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Entretien avec Can Firuz - Les enjeux de la Turquie en 2013

Par Allan Kaval, Can Firuz
Publié le 28/02/2013 • modifié le 02/03/2018 • Durée de lecture : 10 minutes

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Début 2013, la Turquie se trouve à un moment décisif. Sur le plan intérieur, son actualité est dominée par la question kurde alors que de nouvelles négociations avec le PKK ont été initiées par l’intermédiaire du leader kurde emprisonné Abdullah Ocalan. Si les perspectives d’apaisement à cet égard sont bien réelles, la pratique du pouvoir par l’AKP (Parti de la Justice et du Développement, au pouvoir depuis la fin 2002) prend une tournure de plus en plus autoritaire sous la houlette du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Sur le plan extérieur, la crise syrienne a rendu caduque la politique « Zéro problème avec nos voisins » portée par le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu et la Turquie doit redéfinir ses orientations diplomatiques tandis que son avenir européen reste en suspens. Can Firuz dresse pour les Clés du Moyen-Orient le bilan des enjeux qui se présentent à la Turquie en cette période troublée.

Il y a quelques années seulement, la Turquie gouvernée par l’AKP apparaissait à nombres d’observateurs européens comme lancée sur la voie d’une démocratie réelle, civile et pluraliste. Aujourd’hui, on met bien plus volontiers en avant les travers autoritaires de la pratique actuelle du pouvoir. La démocratisation de la Turquie est-elle toujours d’actualité ?

L’année 2011 a été marquée par une inflexion autoritaire qui ne s’est pas démentie depuis. Le pouvoir semble de plus en plus personnalisé, autour de la personne du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan qui gouverne par instructions (talimat) quasi-régaliennes. Ce dernier semble souhaiter mettre en œuvre une réforme constitutionnelle destinée à présidentialiser le régime et à se présenter à la magistrature suprême. Les dirigeants ont par ailleurs tendance à prendre position très vite sur tout, à multiplier les déclarations sans laisser le temps à la réflexion, au dialogue et à la concertation nécessaires. A cela s’ajoute un climat de peur qui justifie le renforcement de dispositifs sécuritaires et la démultiplication des discours autoritaires. La loi anti-terroriste utilisée dans le cadre des grands procès des affaires Ergenekon [1] contre les militaires et les milieux kémalistes et KCK [2] contre le mouvement kurde permet des arrestations arbitraires, des mises en garde à vue très longues, parfois supérieures à six mois, et d’autres mesures d’exception contraires aux principes de l’Etat de droit.

Cependant, les dynamiques à l’œuvre dans ce domaine sont contradictoires. On constate, par exemple, une réelle volonté de négocier sur le dossier kurde et de sortir des seules logiques militaires et du tout sécuritaire qui prévalaient auparavant. Mais face à cela, certaines instances sécuritaires se renforcent, notamment autour de l’appareil policier. De manière générale, il n’est pas exagéré de dire que de nouvelles forces profondes [3] sont en train de remplacer d’anciennes ; c’est d’ailleurs ce qu’a révélé récemment l’affaire Ergenekon. En consacrant l’affaiblissement de l’armée et ses réseaux d’influence ainsi que l’instauration définitive du contrôle de la chose militaire par le pouvoir civil, cette affaire a aussi rendu visible l’extension des prérogatives d’exception de l’institution policière. Au delà des perspectives de démocratisation qu’aurait pu ouvrir le renversement du rapport de force entre militaires et civils, on assiste à une confrontation entre deux pouvoirs sécuritaires rivaux, l’un prétendant prendre la place de l’autre. A cet égard, il ne faut pas négliger le fait que la police turque actuelle est politisée en profondeur, infiltrée depuis le milieu des années 1980 par la communauté de Fethullah Gülen, liée à l’AKP au pouvoir, mais disposant d’un spectre d’influence sociétale qui dépasse ce seul parti. Certains de ses membres y ont depuis pris des postes de plus en plus importants et se trouvent aujourd’hui dans une position hégémonique. Sur une période plus récente, alors que le contrôle exercé par la communauté s’affermissait, les autorités policières ont vu leurs prérogatives s’étendre par une série de lois votées par la majorité AKP. Elles ont ainsi obtenu le droit d’importer des armes de manière autonome, ce qui était auparavant le privilège de l’armée. La police a également pris plus de poids dans les interventions et le dispositif sécuritaire en zones kurdes, et les élèves des écoles de police sont par ailleurs dispensés de service militaire. Les institutions judiciaires sont également en train de subir une mise sous tutelle de plus en plus prononcée. Elle concerne déjà les grandes cours de justice ou les organisations professionnelles comme le HSYK (Conseil Supérieur des Juges et des Procureurs). Le barreau d’Istanbul est toujours un lieu de résistance au pouvoir, mais les barreaux de province ont déjà été rendus plus dociles. De manière générale, la mise en application abusive de la loi de lutte contre le terrorisme permet de criminaliser l’opposition pour assurer un exercice du pouvoir sans contestation.

L’AKP et ses alliés qui participent à ces évolutions sont présentés comme agissant de front, unis pour la réalisation d’un projet politique commun. Le camp islamo-conservateur n’est-il pas plus divisé que ce que les apparences donnent à penser ?

Si, c’est bien le cas. Par exemple, le groupe AKP à la Grande assemblée nationale de Turquie est lui-même traversé par des conflits et oppositions internes. Il faut y distinguer une logique kurde, une logique plus liée aux confréries traditionnelles, une logique liée à la communauté de Fethullah Gülen, une logique déterminée par les intérêts des hommes d’affaires, une logique plus opportuniste et même une logique turco-nationaliste. Le consensus n’est pas toujours facile à trouver entre ces différentes logiques. Par ailleurs, plus l’AKP se trouve installé dans un exercice du pouvoir sans rival et en capacité de contrôler des rentes et des moyens de redistributions, plus ces conflits s’aiguisent. La personne du Premier ministre est garante de la cohésion de cet ensemble finalement assez hétéroclite mais nul ne sait si cette cohésion quelque peu artificielle pourra lui survivre, car nul candidat susceptible d’assurer la relève n’apparaît. Par ailleurs, les rapports entre les cadres de l’AKP et les Fethullahçi [4] ne sont pas évidents, même s’ils partagent une même vision de la société. Ensemble, l’AKP et la communauté ont accédé à une position dominante en marginalisant ou neutralisant l’armée et les élites kémalistes, mais une fois ce pouvoir acquis, les conflits sont inévitables.

Face à cela, l’opposition est-elle en mesure de fournir un projet politique alternatif et pertinent ?

A l’heure actuelle, il est manifeste que non. Une bonne partie des forces d’opposition qui auraient pu être susceptibles de porter un projet concurrent a été décrédibilisée. L’AKP a réussi à faire le vide autour de lui et joue beaucoup sur cette rhétorique en mettant en avant l’absence d’opposition. Il existe des foyers de résistance au sein de la société civile, une opposition en dehors des partis mais elle a de plus en plus de mal à s’exprimer. Les chambres professionnelles qui jouaient un rôle d’opposition très important dans les grands projets énergétiques et les débats environnementaux voient leurs pouvoirs de contestation amoindris par de nouvelles lois restrictives. Elles vont se retrouver réduites au silence, marginalisées à leur tour. Les grands projets urbains menés par les municipalités AKP se trouvaient également confrontés à une forte opposition associative, elle aussi marginalisée et criminalisée. C’est également le cas des syndicats traditionnels qui sont concurrencés par de nouvelles structures syndicales émanant directement du parti au pouvoir.

La question kurde est l’enjeu de politique intérieure principal, et ses implications dans l’environnement régional de la Turquie ne sont pas négligeables. Après plusieurs tentatives infructueuses au cours des dernières années, la reprise des négociations avec le PKK, par l’intermédiaire de son chef emprisonné Abdullah Ocalan, augure-t-elle d’une résolution qui serait définitive ?

On ne peut pas encore dire qu’une résolution définitive se profile, mais ces négociations sont effectivement porteuses d’espoir. On est sorti du double-jeu masqué et de l’impasse rhétorique dans laquelle les gouvernements turcs se trouvaient en clamant qu’ils ne négocieraient jamais avec les terroristes. C’est à souligner. Par ailleurs, l’opinion publique murit et suit le gouvernement dans son entreprise de reprise du dialogue, l’évolution est irréversible. Le PKK est cependant traversé par des contradictions internes, ce n’est pas un ensemble homogène et le processus de négociation pourra en souffrir. Cette réalité est à mettre en rapport avec la nature complexe du PKK, une organisation dont certaines composantes ont été infiltrées durablement par des intérêts mafieux, parfois en lien avec des éléments de l’Etat profond turc et de l’armée. Le processus de négociation se trouve donc menacé par une coalition favorable au maintien d’une situation de conflit devenu endémique, d’une situation de non-droit, propice à la poursuite d’activités illégales et au maintien de certaines positions dominantes, de certains monopoles, du côté du PKK comme de celui des instances militaires. A cela s’ajoute encore les tentatives d’instrumentalisation de certains éléments du PKK par des puissances extérieures. Les services de renseignement syriens et leurs alliés iraniens n’ont par exemple aucun intérêt à ce que la paix soit signée dans la situation actuelle, du fait du soutien d’Ankara à l’opposition syrienne.

Qu’en est-il alors de la société kurde en Turquie ? Où en est-elle du point de vue identitaire ? Est-elle en voie d’intégration, d’assimilation ?

La société kurde de Turquie est traversée par les mêmes oppositions que la société turque en générale et elle a tendance à devenir de plus en plus hétérogène. On ne peut guère parler d’une société kurde de Turquie, unique et cohérente. L’identité kurde elle-même tend à être formulée de manière éclatée, selon des modalités très différentes mais globalement, elle devient peu à peu une identité secondaire articulée à une citoyenneté turque en redéfinition. Sa définition n’est plus exclusive mais elle peut grandement varier selon les générations, les positions géographiques et socio-économiques.

Sur le plan extérieur, la doctrine du « zéro problème avec nos voisins » a été condamnée par la crise syrienne et les ambitions de la Turquie au Moyen-Orient semblent avoir été revues à la baisse. Comment la diplomatie turque réagit-elle à ces bouleversements ?

On est aujourd’hui en pleine crise de la diplomatie turque et c’est le pragmatisme qui prévaut. Il n’y a pas vraiment de ligne claire et ce sont les facteurs économiques qui prévalent, notamment dans le domaine énergétique et pour ce qui concerne la politique d’exportation. Le dossier arménien, par exemple, est bloqué du fait du renforcement des liens économiques entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, exportateur de gaz et gros investisseur en Turquie, qui se trouve en conflit latent avec Erevan. Par ailleurs, la dégradation des relations entre Ankara et l’Iran doit être relativisée en prenant en compte de la même manière les aspects énergétiques et économiques. L’Iran et la Turquie ont des intérêts réciproques bien compris. Ankara est dans une situation de dépendance énergétique qui lui interdit de couper les ponts avec Téhéran, tandis que l’Iran ne peut renoncer à l’ouverture sur le monde extérieur que représente pour lui la Turquie. Les relations entre ces deux grands voisins sont déterminées par une complémentarité économique bien comprise. Tout le reste, sur la Syrie ou sur l’OTAN, ne relève que de l’agitation et n’est pas porteur de changements structurels, la tendance de long terme allant vers davantage de coopération. En Irak, la Turquie a fait le choix de soutenir les Kurdes voyant ses relations avec Bagdad se dégrader. A ce titre, le pragmatisme dont ont fait preuve les autorités turques est remarquable et doit être également mis en rapport avec des problématiques économiques. La Turquie a besoin des ressources énergétiques du Kurdistan d’Irak, qui constitue également un marché prometteur pour ses produits d’exportation et ses entreprises du BTP. La politique de la Turquie vis-à-vis des Kurdes d’Irak doit être mise en relation avec la politique d’Ankara vis à vis de ses propres kurdes. La paix se fait dans les deux cas par la garantie d’une certaine prospérité économique adossée à la valorisation d’une identité musulmane sunnite commune. Concernant la Syrie, la politique turque est placée sous le signe de la prudence expectative. Il apparaît que la Turquie a pris trop rapidement position pour l’opposition, croyant à une chute rapide du régime. Aujourd’hui, une attitude plus prudente est privilégiée, la recherche d’une solution médiane qui ne passerait pas nécessairement par le départ de Bachar al-Assad n’est plus considérée comme impossible. Cependant, la position turque manque de cohérence. De manière générale, la politique de la Turquie au Moyen-Orient a été marquée ces dernières années par un enthousiasme entreprenant, alimenté à un recours à des considérations culturelles et sentimentales pas nécessairement partagées par les interlocuteurs régionaux d’Ankara. Il fallait certes que la Turquie rompe avec le passé en matière de relations de voisinage, mais la rupture a été sans doute trop rapide.

Côté européen, on constate un changement dans le discours, des positions plus offensives de la part du Premier ministre turc. La Turquie a-t-elle abandonné ses projets d’adhésion ?

Le contexte des relations euro-turques a beaucoup changé. La perception des rapports de force entre la Turquie et l’Union européenne a évolué tant du côté européen que du côté turc depuis la crise économique de 2008. L’Europe a en effet cessé d’être perçue comme un horizon économique enviable mais davantage comme une source potentielle de problèmes. Cela a donné à la Turquie une nouvelle marge de manœuvre et lui a conféré le pouvoir de réclamer une accélération du processus au nom de sa nouvelle puissance, épargnée par la crise. Le discours politique se fait également l’écho d’une mission historique de la Turquie, jeune et entreprenante, vis-à-vis d’une Europe moribonde. Par ailleurs, Ankara mène sa propre politique d’influence en Europe (Balkans et Méditerranée). Motivée par des préoccupations économiques, la politique turque se joue habilement des rivalités entre pays européens et du manque de cohérence de la politique étrangère européenne. Cependant, les récents égarements verbaux du Premier ministre concernant l’éventuel participation de la Turquie à l’Organisation de coopération de Shanghai [5], présentée comme une alternative à l’Union européenne, ne doivent pas être pris au sérieux.

Publié le 28/02/2013


Journaliste, Allan Kaval travaille sur les politiques intérieures et extérieures de la Turquie et de l’Iran ainsi que sur l’histoire du nationalisme et des identités minoritaires au Moyen-Orient.


Après une thèse d’histoire contemporaine soutenue en France (Montpellier), Can Firuz est rentré en Turquie en 2000. Il a travaillé comme assistant dans diverses universités, à Ankara (ÖDTÜ) et à Istanbul (Université de Marmara). Rattaché à un think tank d’Ankara récemment institué, il est l’auteur de nombreux articles sur la question kurde en Turquie, et un observateur des transformations récentes du pays.


 


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