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Entretien avec Benjamin Stora à l’occasion du premier anniversaire du mouvement de contestation en Algérie : « En Algérie, un retour au système antérieur semble impossible »

Par Benjamin Stora, Léa Masseguin
Publié le 28/02/2020 • modifié le 03/05/2020 • Durée de lecture : 3 minutes

Algerian protesters wave the national flag during their weekly anti-government demonstration in the capital Algiers, on February 21, 2020.

Billal Bensalem / NurPhoto / AFP

Le 22 février 2019, des milliers d’Algériens descendent dans les rues pour protester contre le 5e mandat Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis vingt ans. C’est le début du « Hirak », un mouvement de contestation populaire inédit depuis plusieurs décennies en Algérie.

Durant plusieurs mois, les contestataires manifestent chaque vendredi et finissent par être entendus : le 2 avril, le président Bouteflika démissionne sous pression de l’armée. Pourtant, un an après le début des manifestations, le mouvement est loin de s’essouffler. Élu au premier tour avec 58,15% des voix, le 12 décembre 2019, dans un contexte d’abstention historique, le nouveau chef de l’État Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre du président déchu, manque toujours de légitimité aux yeux des Algériens.

Vendredi 21 février, veille du premier anniversaire de la révolution, une foule considérable investissait de nouveau les rues d’Alger et des autres villes du pays pour exprimer le rejet de la classe politique. Les protestataires exigent désormais la libération des détenus politiques, la fin de tout le « système » et la « séparation des pouvoirs politique et miliaire », selon Benjamin Stora.

En tant qu’historien, comment qualifiez-vous le mouvement de contestation populaire qui dure depuis un an en Algérie ?

Ce n’est pas un seulement un mouvement de « dégagisme » contrairement aux révolutions arabes de 2011. En Algérie, les manifestants ne veulent pas simplement écarter un régime « fossilisé » mais replacent leur révolte pacifique dans un mouvement beaucoup plus large, qui est selon moi celui de l’histoire de la Nation. L’idée forte est qu’après l’indépendance de 1962, le combat anticolonial a été confisqué par un parti unique qui s’est imposé sur les autres courants nationalistes. C’est cela qui fait, à mon sens, l’originalité de ce mouvement de 2019. On le voit d’ailleurs avec les figures occultées de la lutte anticoloniale – comme Abane Ramdane et Ferhat Abbas – qui sont exhumées par les manifestants lors des journées de mobilisation. Tous ces révoltés disent que l’Algérie nouvelle à laquelle ils aspirent ne peut naître sans l’histoire et regardent le passé en face.

S’agit-il d’une nouvelle guerre d’indépendance qui se joue en interne ?

Il s’agit plutôt d’une révolution pacifique, même si des luttes de clan existent. Selon moi, l’élément le plus central de ce qui se passe actuellement en Algérie reste les imposantes manifestations de personnes, toute classe confondue, en particulier les jeunes qui jouent un rôle central. Leur objectif est de faire en sorte que le régime ne se reproduise pas à l’identique.

Où en est ce mouvement un an après le début des manifestations ?

On parlait d’essoufflement, de la fin du mouvement. Or ce n’est pas le cas. Énormément d’Algériens sont descendus dans la rue ces derniers jours, notamment pour fêter le premier anniversaire de la révolution. De l’autre côté, on a un pouvoir politique qui est obligé de tenir compte de ce qui se passe dans la rue, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent en Algérie. Compte tenu de la maturité politique et de la puissance de ce mouvement, un retour au système antérieur – parti unique, absence de la liberté de la presse, fin des partis d’opposition – paraît impossible.

L’élection d’Abdelmadjid Tebboune a-t-elle eu un impact sur le mouvement de contestation ?

C’est une élection qui se situe encore dans un rapport de force. En revanche, on pensait que l’élection de Tebboune allait mettre fin à ce grand mouvement de contestation. Or, il n’en est pas question pour l’instant puisque les manifestations continuent depuis qu’il a pris le pouvoir, il y a plus de deux mois. C’est quelque chose de tout à fait nouveau dans l’histoire de l’Algérie. Jusqu’à présent, les grandes manifestations démocratiques ont été réprimées, comme ce fut le cas lors du Printemps berbère de 1980 ou les soulèvements de 1988 et de 2001.

Les manifestants ont poussé l’ancien président Abdelaziz Bouteflika vers la sortie et Abdelmadjid Tebboune a fait quelques gestes politiques en faveur des contestataires. Quelles sont aujourd’hui les revendications des manifestants ?

Il y a une seule grande revendication qui s’enracine dans l’histoire ancienne de l’Algérie et qui reste à l’ordre du jour : la séparation du politique et du militaire, qui était déjà une revendication du congrès de la Soummam, en 1956 [congrès clandestin du Front de libération nationale (FLN) pendant la guerre d’Algérie, ndlr].

Publié le 28/02/2020


Auteur de l’ouvrage Retours d’histoire. L’Algérie après Bouteflika (Bayard, janvier 2020), l’historien Benjamin Stora décrypte le caractère inédit de la révolution algérienne, qui vient de célébrer son premier anniversaire.


Léa Masseguin est étudiante en Master 2 Gouvernance et Intelligence internationale dans le cadre d’un double diplôme entre Sciences Po Grenoble et l’Université internationale de Rabat. Passionnée à la fois par l’actualité et la diplomatie, elle a travaillé au sein du quotidien libanais L’Orient-Le Jour et à la Représentation permanente de la France auprès des Nations unies à New York. Elle s’intéresse à la région du Proche-Orient, en particulier la Syrie et le Liban.


 


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