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Entretien avec Aurélie Daher - Mouvements populaires et blocages politiques au Liban

Par Mathilde Rouxel
Publié le 22/10/2020 • modifié le 11/11/2020 • Durée de lecture : 2 minutes

Aurélie Daher

Les Libanais viennent de célébrer l’anniversaire de la première grande manifestation populaire qui a secoué le pays le 17 octobre 2019. Sur le plan politique, la démission du premier ministre Mustapha Adib le 25 septembre dernier a illustré une fois de plus le blocage politique auquel le pays est confronté. Pouvez-vous revenir sur ce blocage politique ?

La situation institutionnelle libanaise est bloquée pour des raisons assez simples à comprendre. Traditionnellement, le choix du Premier ministre, nécessairement sunnite, doit satisfaire toutes les parties politiques influentes, toutes communautés confondues.

Dans le contexte « révolutionnaire », les lignes rouges définies par les protestations de l’automne 2019 interdisaient en théorie le retour de Saad Hariri, qui a démissionné de son poste de Premier ministre sous la pression de la rue fin octobre 2019. Pour autant, la structure de la scène notabiliaire sunnite, clientélisée autour de la famille Hariri, rend difficile, sinon impossible, l’émergence d’un Premier ministre qui n’appartiendrait pas à la galaxie haririenne ou a minima n’aurait pas la bénédiction de Saad Hariri. Ce qui explique pourquoi ce dernier a pu reprendre du service.

Une fois le Premier ministre désigné, les soucis ne seront pas tous surmontés. Nous sommes dans une démocratie consociative, tous les portefeuilles doivent être attribués après de longues négociations, dans le respect des équilibres communautaires, à travers des propositions et contre-propositions complexes. Les intérêts partisans, mais aussi internationaux s’en mêlent, ce qui rend certains portefeuilles plus stratégiques que d’autres, et le bras de fer plus coriace.

La classe politique actuelle est violemment critiquée depuis près d’un an dans la rue libanaise. Les dirigeants, anciens chefs de guerre libanais, peuvent-ils aujourd’hui perdre le pouvoir ? Comment évaluez-vous l’importance du facteur temps relativement à cette problématique ?

Non, aucun risque que les anciens chefs de guerre ou responsables qui ont fait la guerre perdent de leur capacité d’influence. Cela est valable pour ceux qui sont au pouvoir (Berri, Aoun) comme pour ceux qui n’y sont que de manière relative (Geagea, Gemayel). La confiance entre communautés est très loin d’être au rendez-vous, et les chefs communautaires, aussi vilipendés qu’ils puissent être par un grand nombre de leurs concitoyens, restent perçus par une majorité de ceux-ci comme des dirigeants aptes à défendre les intérêts de leur communauté. Le passé militaire des chefs communautaires est justement perçu comme une garantie, toujours valide aujourd’hui, de leur capacité à protéger leur communauté respective face aux autres.

Les explosions du mois d’août 2020 ont renforcé la dimension paranoïaque de certains, et encouragé les défenseurs d’un besoin de créer des milices communautaires, armées et entraînées. Même si ces personnes sont minoritaires, leur discours garde un effet polarisant, dont les anciens chefs de guerre sont les premiers bénéficiaires.

Pouvez-vous revenir sur les mobilisations populaires, à la suite des explosions du 4 août ?

Comme indiqué précédemment, la dynamique des premiers mois de protestation, à l’automne 2019, a été perdue avant même la fin de l’année. Les explosions de l’été 2020 n’ont pas réussi à redonner un souffle au mouvement de départ. Restent les plus déterminés. Mais le "Samedi de la colère", qui avait suivi l’explosion du mardi 4 août, n’avait réuni à titre d’exemple que quelques milliers de personnes. Les Libanais sont fatigués, usés. La majorité a compris que manifester, même massivement, ne donnera aucun résultat si on en reste au discours.

Publié le 22/10/2020


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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