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Entretien avec Ali Boufous - Le Maroc, deux ans après les élections

Par Ali Boufous, Valentin Germain
Publié le 14/08/2013 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

The Moroccan daily newspaper Le Soir sits on November 28, 2011 at a newsstand in Rabat with its frontpage focusing on the victory of the moderate Islamist party Justice and Development Party (PJD) in the November 25 parliamentary election. The PJD captured 107 seats in the 395-seat assembly. Morocco waited on November 28 for King Mohammed VI to appoint a prime minister from the PJD. The vote was the first since the approval of a new constitution in a July referendum that transfers some of the monarch’s near absolute powers to parliament and the prime minister.

ABDELHAK SENNA / AFP

Comment analysez-vous l’évolution de la vie politique marocaine depuis l’élection du parti islamiste, le Parti de la Justice et du Développement (PJD) en 2011 ?

Il est difficile d’émettre un jugement après seulement deux ans d’exercice pour un parti qui n’a pas d’expérience dans l’exercice du pouvoir. Toutefois, il convient de rappeler que l’arrivée de la coalition menée par le PJD est le résultat du printemps arabe et des mouvements de contestation que la Maroc a connu à l’instar des autres pays arabes. Dans ce contexte et à la suite d’une anticipation royale, une nouvelle constitution a été adoptée à une très large majorité.

La constitution de juillet 2011 a bien confirmé les fondamentaux du Maroc, à savoir la monarchie et l’islam, et a élargi le choix démocratique et les droits fondamentaux consacrés par le préambule. Elle a élargi également, du moins en apparence, les prérogatives du chef du gouvernement. Mais cet élargissement des attributions du chef du Gouvernement ne s’est pas fait au détriment des prérogatives royales. Cette constitution a aussi précisé les domaines réservés du roi, ses domaines de souveraineté. Le roi du Maroc est en même temps chef de l’État et Amir al-Mouminine [Commandeur des croyants] donc tout ce qui est du domaine religieux relève de Sa Majesté. Les Affaires étrangères font également parti de ce domaine puisque dans le passé, le domaine de souveraineté concernait d’autres ministères comme le ministère de l’Intérieur ou le ministère de la Justice. Mais avec ce nouveau gouvernement, ces deux ministères sont retournés dans les compétences du gouvernement.

Par ailleurs, ce que l’on peut remarquer, c’est qu’il y a un fonctionnement normal des institutions. Sa Majesté a joué le jeu : le gouvernement a pu fonctionner. Toutefois, la difficulté pour ce gouvernement est qu’il est issu d’une coalition hétéroclite, composé d’anciens communistes, d’islamistes modérés, de nationalistes et d’un parti à référentiel Amazigh [Berbères], etc. Donc, il est très difficile parfois de se réunir, d’avoir une position commune et de faire bouger les choses. Aussi, certains partis du gouvernement considèrent peut-être que le parti majoritaire, le PJD, domine la scène et ne laisse pas de place pour l’expression des autres composantes de la majorité gouvernementale.

Comment le mouvement du 20 février s’est-il adapté à ce nouveau gouvernement ?

Il ne faudrait pas voir le mouvement du 20 février comme une association classique que l’on peut encadrer et canaliser. Le 20 février est un mouvement social qui est né dans un contexte dominé par l’effervescence des réseaux sociaux et qui a surfé sur la vague du printemps arabe. A l’origine, le mouvement du 20 février est constitué d’un certain nombre de composantes de la société civile et également de l’islamisme au Maroc, notamment Al Adl wal Ihsane [Justice et Bienfaisance] qui a fini par quitter le mouvement à la fin. Si l’on n’entend plus beaucoup parler du 20 février ces derniers temps, c’est qu’il y a eu une anticipation ou ce que d’autres ont qualifié « l’exception marocaine ». Effectivement, il y a une gestion locale, une gestion marocaine du printemps arabe : une anticipation de la part du roi du Maroc qui a réussi à élaborer une constitution qui a été acceptée à une large majorité.

Je voudrais revenir sur les modalités de l’élaboration de cette constitution qui ont été critiquées à l’époque. Le roi avait fait appel à un comité d’expert chapeauté par une commission consultative coordonnée par un conseiller royal et regroupant les principaux partis politiques et syndicats du pays. Le comité d’experts a été très critiqué lors de son installation. Certains au Maroc demandaient l’élection d’une Assemblée constituante. On voit aujourd’hui, à travers l’exemple tunisien, que malheureusement pour nos frères tunisiens, l’Assemblée constituante n’a pas réussi à élaborer une constitution deux ans après. Et voilà que maintenant on parle en Tunisie d’un retour vers une commission d’experts. Avec tout ce que l’on peut reprocher peut-être à la commission d’experts, personne ne conteste la qualité des personnes choisies à titre scientifique ou individuel, et en tout cas, ce groupe d’expert a réussi à élaborer un texte qui a rassuré la majorité des avis politiques.

Mais il faut dire que cette constitution est aussi le résultat d’un consensus à un moment donné entre les principales forces présentes ou représentés lors des consultations préalables puisqu’il y a eu des équilibrages, certains points souhaités par la commission d’exports on disparu du texte final et d’autres points ont été introduits à la dernière minute. Ainsi, on n’y trouve pas un certain nombre d’éléments qui ont été demandés comme la liberté de conscience, etc. Mais au niveau des droits de l’homme, cette constitution est un texte large et ouvert. En outre, la constitution n’est pas un texte figé. L’évolution de la situation permettra de dire si ce texte est perfectible ou non.

Quelles sont les caractéristiques de la contestation du 20 février ?

L’élément nouveau depuis le 20 février 2011 est que la contestation est moins portée par les syndicats classiques. Elle est beaucoup plus portée par des associations de la société civile, par ce qu’on appelle en arabe les tansiqiyat, c’est-à-dire les corporations de quartier et non pas des syndicats mais des groupements de diplômés chômeurs, d’associations locales, etc. Ce sont ces groupements-là, épaulés et soutenus par certaines associations de droits de l’homme au Maroc, qui sont le fer de lance, qui ont été à l’avant-garde de la plupart des contestations qui se sont déroulées dans différentes régions du Maroc. Il y a même une certaine contestation portée par certaines tribus et populations locales dans certaines compagnies minières dans le sud du pays, qui dure depuis des années, mais aussi dans d’autres régions comme dans le nord. Et ce n’est pas les syndicats qui sont là mais les populations, soutenus par des associations et la société civile.

C’est là la difficulté pour l’État, car il n’y a pas d’organisation structurée de la contestation. Mais sur le plan social, cette année a été une année de début de crise dans un certain nombre de secteurs, notamment le bâtiment. Et les effets de la crise internationale commencent à se sentir au Maroc. Il y a donc eu des conflits sociaux, certaines grèves. Mais généralement, les outils mis en place par le code du travail en matière de médiation et de conciliation ont permis de régler un certain nombre de conflits sociaux classiques.

Quels sont les nouveaux rapports de force depuis l’élection du PJD ?

Le PJD est à la tête de la coalition gouvernementale. Cela fait presque deux ans qu’ils sont là mais le Maroc perdu une année pour l’apprentissage du pouvoir et la connaissance des dossiers. Il y a eu un peu d’amateurisme et un manque de cohésion au sein de l’équipe gouvernementale. Ce n’est que depuis quelques mois que les vrais dossiers commencent à être traités. Mais il faut dire qu’un chantier titanesque attend le nouveau gouvernement, d’autant que les espérances sont très grandes. Les principaux chantiers qui commencent à être traités sont les textes, les lois organiques qui sont prévues par la nouvelle constitution. Et puis, au moment où les choses allaient crescendo, il y a eu une mésentente entre deux composantes de la majorité. Et aujourd’hui, le chef du gouvernement est appelé à revoir et à chercher un autre partenaire pour recomposer son équipe gouvernementale.

C’est avec le parti de l’Istiqlal, parti de la droite nationaliste, que le PJD a eu cette mésentente. L’Istiqlal considère que le chef du gouvernement ne les traite pas de la meilleure façon et souhaite rediscuter et revoir les modalités de fonctionnement de la majorité. Il y a eu une demande d’arbitrage royal sur la base de l’article 42, mais la nouvelle constitution ne permet pas au roi d’intervenir dans des conflits entre partis politiques. Le roi ne peut intervenir qu’en cas de conflits entre des institutions, ce dernier a donc laissé les deux protagonistes gérer la situation. Du coup, les membres de l’Istiqlal ont présenté leur démission au chef du gouvernement. Démission qui a été acceptée. Et le roi a demandé aux ministres de l’Istiqlal de continuer à gérer les affaires courantes de leur ministère en attendant la constitution d’un nouveau gouvernement.

Quand on considère que les islamistes sont au pouvoir, on se trompe donc étant donné que c’est une coalition qui l’est ?

Les islamistes modérés dirigent le gouvernement. Mais le pouvoir est ailleurs. La réalité du pouvoir n’est pas entre les mains du gouvernement. Mais ce n’est pas aussi simple que cela puisqu’avec la nouvelle constitution, le chef du gouvernement jouit d’un certain degré d’autonomie, mais on a tendance à souligner la différence qui peut exister entre la constitution et la pratique constitutionnelle. La question est de savoir si le chef du gouvernement utilise cette marge d’autonomie ?

Est-ce que les islamistes ressortent vainqueurs de ces deux années de pouvoir ?

Il est très difficile de répondre à cette question. Certains partis font appel à des élections anticipées. Le chef du gouvernement a même menacé d’appeler à des élections anticipées. Et les sondages créditent le chef du gouvernement d’une bonne opinion auprès de l’opinion publique d’une manière générale. Deux ans après, les Marocains ne voient pas de résultats probants. Les principaux dossiers annoncés par le chef du gouvernement, et principalement la réforme de la caisse de compensation, sont reportés. La principale décision qui vient d’être adoptée est la mise en place d’une indemnité pour perte d’emploi : les personnes qui perdent un emploi pour une certaine raison vont recevoir une indemnité qui ne doit pas dépasser un seuil déterminé pendant une période de six mois, comme un filet social pour leur permettre de retrouver un travail. C’est une disposition attendue depuis quelques années qui vient d’être votée. Mais les chantiers majeurs : la réforme de l’enseignement, la santé publique, la réforme de la caisse de compensation, la réforme du monde de l’emploi, la mise en place d’une législation sur la grève, sont toujours attendus par les opérateurs économiques et civils.
Le gouvernement travaille donc. En apparence, il y a une certaine cohésion, mais les Marocains dans leur quotidien ne voient pas de résultats probants. Est-ce que pour les prochaines élections municipales ou législatives, les Marocains vont reconduire cette équipe et cette formation ? Il est un peu tôt pour émettre une opinion.

Quels sont les partis qui constituent une opposition politique à ce nouveau gouvernement ?

Il est très difficile de parler d’une opposition au sens occidental du terme. Mais du moins, si l’on peut parler de l’opposition parlementaire, l’opposition est composée de partis importants comme l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), le PAM [Parti Authenticité et Modernité] qui est un nouveau parti qui a été créé il y a quelques années. Et l’opposition est rejointe maintenant par le parti de l’Istiqlal. Donc sur le papier, l’opposition présente une image de force sérieuse. Mais dans la réalité, l’opposition parlementaire n’a pas d’emprise sur le terrain. Elle n’est pas très présente dans les syndicats ou dans les associations. Ils exercent donc une opposition au parlement quand il s’agit de discuter des projets du gouvernement mais les mouvements de contestations, quant à eux, sont portés par la société civile, par quelques associations de droits de l’homme et de diplômés chômeurs, et non pas par les partis d’opposition classique.

Les partis politiques n’ont pas essayé de récupérer les mouvements de contestations ?

Certains partis, notamment l’USFP, étaient représentés au sein du 20 février, du moins dans ses débuts, à travers les mustaqilin, les indépendants. Il y avait un groupe d’indépendants. Le PJD avait aussi ses représentants. Mais le mouvement du 20 février est un mouvement complexe. Il y a un groupe qui est dépositaire et qui porte ce nom. Il y a derrière un comité de soutien au 20 février. Et c’est ce comité de soutien qui est composé de quelques partis de gauche, d’extrême-gauche et d’associations qui portent le soutien et la logistique lors des différentes manifestations. Ce sont eux qui parrainent indirectement le mouvement. Il y a donc toutes ces divisions à l’intérieur. En outre, ce mouvement, et cela a été rappelé par plusieurs experts, n’a pas pour objectif de se transformer en structure organisée. C’est un mouvement de masse, de société, d’opinion qui évolue. Il va peut être ressortir un jour et actuellement, il est en veille ou du moins il n’a plus le succès de ses débuts.

Publié le 14/08/2013


Valentin Germain est actuellement étudiant au Magistère de Relations Internationales et Action à l’Etranger de l’université Paris 1. Après avoir grandi au Maroc, il a étudié à Paris, notamment avec Nadine Picaudou, Pierre Vermeren et Khadija Mohsen-Finan. Passionné par le monde arabe et la Méditerranée, il a voyagé et vécu en Egypte, en Turquie et au Liban.


Ali Boufous est professeur de droit public à la faculté de droit de Casablanca.


 


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