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En lien avec les élections législatives du 9 avril en Israël : retour sur le parti travailliste israélien. Vers la fin d’une époque ? (2/3)
Article publié le 08/04/2019

Par Arthur des Garets

Lire la partie 1 et la partie 3

II. La question palestinienne et le camp de la paix

La dynamique que défendent les travaillistes en faveur d’un État pour les Palestiniens a subi l’atomisation du camp de la paix, regroupement d’organisations et d’activistes traité dans l’ouvrage de Samy Cohen Israël et ses colombes (2016). Né progressivement de l’engagement de soldats, d’universitaires et d’écrivains comme Amos Oz à partir de 1978 et de la visite d’Anouar Al Sadate à Jérusalem, le camp de la paix a connu une véritable porosité avec les travaillistes.

Cet agrégat protéiforme, qui a marqué l’histoire du pays à travers des mobilisations d’ampleur, s’est graduellement essoufflé du fait de l’anxiété croissante des Israéliens vis-à-vis des Palestiniens. En 1979, le camp de la paix se mobilise pour appuyer la négociation de paix avec l’Égypte et en 1982 il mobilise 400 000 participants pour demander des comptes à la suite du massacre de Sabra et Chatila (1). Mais du fait de la Seconde intifada, du nombre important de victimes civiles israéliennes et des suspicions vis-à-vis de l’Autorité palestinienne, la construction de la paix est devenue, au fil des années, synonyme de saut dans l’inconnu.

En Israël, une « dictature de la peur », selon le terme de David Grossman, a remplacé le camp de la paix. Cette anxiété se voit renforcée par l’échec des négociations de Camp David (2000) et par le choc de la Seconde intifada qui a un coût humain et psychologique sans précédent. Avec plus de 4 450 morts au total (3 448 Palestiniens, 9 96 Israéliens à la fin décembre 2005), en majorité des civils, la Seconde intifada fait plus de victimes civiles israéliennes que le nombre de soldats israéliens tués durant la guerre des Six Jours (2).

Le traumatisme a augmenté le nombre des « déçus d’Oslo », du nom de ceux qui voient ces accords comme une compromission dangereuse pour les Israéliens. Et l’absence d’interlocuteur palestinien depuis la division du Fatah et du Hamas (2006) complique les volontés d’une quelconque paix. L’occupation, d’au moins une partie des territoires depuis 1967, est considérée comme un gage de sécurité, voire comme une continuation du projet sioniste. En 2002, le soutien transpartisan à la construction du mur de séparation, en dépit de sa condamnation symbolique par la Cour internationale de Justice, l’a encore confirmé, tout comme l’absence de la question du coût des colonies dans le budget de l’État lors de la révolte des tentes de 2011 (3). La voie du statu quo, de la fermeté et de l’intransigeance vis-à-vis des Palestiniens s’est solidement installée dans la société israélienne, malgré le soutien majoritaire de l’opinion publique à la solution à deux États, au cœur de l’identité travailliste.

Un sondage du Israeli Democracy Institute publié en septembre 2018 nous apprend que 57 % des citoyens Juifs israéliens et 94 % des Arabes israéliens interrogés sont favorables à la création d’un État palestinien indépendant. Or dans le même sondage, 66 % des Juifs israéliens et 57,5 % des Arabes israéliens (qui représentent à eux deux environ 96 % de la population totale) considèrent que « les Palestiniens n’ont toujours pas accepté l’existence de l’État israélien et le détruiraient s’ils en avaient la possibilité » (4). Le sentiment de l’impossibilité de parvenir à la solution à deux États est ainsi répandu et les priorités des Israéliens ne sont pas le règlement du conflit mais l’amélioration de leurs conditions socio-économiques.

En plus d’avoir été confronté à l’anxiété grandissante de la société, le camp de la paix n’a pas su se mettre d’accord sur un cadre de paix précis avec les Palestiniens. Il a souffert des divisions internes et des logiques personnelles qui ont brouillé son message et ouvert la voie à la culture de l’intransigeance. Le camp de la paix ne s’est en effet jamais mis d’accord sur les modalités concrètes d’une paix avec les Palestiniens ou sur la relation souhaitable avec les travaillistes. Ceux-ci défendent en effet depuis 1967 l’occupation, au moins partielle, des territoires de Cisjordanie, considérée comme vitale à la sécurité du pays. Or, d’autres militants rejettent l’occupation des territoires gagnés lors de la guerre des Six Jours.

Cela a créé une défiance entre les responsables politiques travaillistes et le camp de la paix, attestée par la mise à l’écart de ce dernier par les leaders travaillistes Yitzhak Rabin et Ehud Barak (5). Les accords d’Oslo de 1992-1993 signés par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin ne sont en effet pas en lien avec le camp de la paix. Yitzhak Rabin n’a jamais fait de la création d’un État palestinien une partie de son programme politique. Il a toujours vu d’un mauvais œil ce mouvement peu structuré et a préféré l’isoler.

Or, dans le même temps, l’organisation du Bloc de la Foi (Gush Emounim), officiellement fondé en 1974, a commencé à accroître son influence en cherchant à monopoliser le sionisme et la défense de l’identité juive. Ce regroupement de partisans du Grand Israël biblique, commence, au lendemain de la guerre des Six Jours, à diffuser un message offensif en faveur de l’occupation et de la colonisation. Incapable de construire un discours après les accords d’Oslo, le camp de la paix est ainsi progressivement remplacé par les partisans d’une ligne sans concession sur l’occupation des territoires qui remportent petit à petit la bataille culturelle.

En plus d’avoir eu des relations parfois compliquées avec le camp de la paix qui, on l’a vu, a subi la désillusion d’une large partie de la population israélienne, les travaillistes vacillent eux-mêmes sur leurs appuis. En faisant le choix du centrisme, le parti travailliste a souhaité se relancer en balayant son héritage politique, participant du brouillage des clivages politiques et de l’affaiblissement de son discours (6). Mais cela n’a pas permis d’obtenir les résultats escomptés.

III. L’évolution des clivages politiques

Au fil des vagues d’immigrations juives qui débutent à partir de juillet 1882, les élites sionistes veulent pleinement lier sionisme et socialisme, dans le souci d’édifier un État providence qui garantisse la pérennité du projet sioniste. Une des meilleures concrétisations de cette volonté est la construction des kibboutzims disséminés sur le territoire. Une autre a été la création de la Histadrout par David Ben Gourion et Yossef Haïm Brenner. Cet embryon d’État créé en 1920 assure l’intégration économique et sociale des immigrants en leur offrant des emplois, une sécurité sociale et un accès facilité au logement après adhésion (7).

Dominé par le camp travailliste, ce super-syndicat continue d’exister après 1948 en demeurant un outil central de la politique économique du gouvernement et représente jusqu’en 1995 près de 85 % des salaires des travailleurs du secteur privé et public (8). Attachée à garantir le plein emploi, la Histadrout, et donc le Parti travailliste, font longtemps le choix de laisser croître l’inflation pour lutter contre le chômage, dans une économie essentiellement industrielle jusqu’aux années 1990. À l’arrivée au pouvoir du Likoud en 1977 et dans la droite lignée du choix américain de rompre avec les accords de Bretton Woods en 1973, le ministre des Finances de l’époque décide de mettre fin au taux de change fixe et au contrôle des devises, faisant bondir l’inflation et la dévaluation de la monnaie, responsable en 1983 d’un véritable krach monétaire.

Avec une augmentation des prix de 130 % en 1982 et une dette publique de l’ordre de 80 % du PIB, les responsables politiques du Likoud décident de mettre la priorité sur la lutte contre l’inflation au détriment du taux de chômage, pour s’assurer d’une stabilité économique et de taux d’intérêt peu élevés. Or ce choix politique est aussi devenu celui du camp travailliste qui, en 1984, a choisi de répondre favorablement à la main tendue par Yitzhak Shamir, le leader du Likoud, pour former un gouvernement d’union nationale face à une inflation grimpante (450 % en 1984) et aux attaques palestiniennes depuis la frontière libanaise.

Cette inflexion idéologique, qui petit à petit convertit les travaillistes, est pleinement assumée par Shimon Pérès qui fait le choix d’accélérer la privatisation des entreprises publiques en 1986 et devient le meilleur représentant de cette frange libérale qui rejoint le fameux « consensus de Washington » en 1989 (9). Série de mesures néolibérales préconisées par le FMI, le consensus de Washington est intégré par le parti travailliste et par les autres partis politiques israéliens. Les termes de responsabilité individuelles, d’entreprenariat, de modernisation de l’État et le modèle de la start-up nation deviennent des mantras travaillistes.

Dans cette dynamique, le parti travailliste commence dans les années 1990 à s’éloigner de la Histadrout, considérée comme bureaucratique et sclérosée alors qu’elle perd déjà en influence du fait de sa décentralisation. Haïm Ramon, le leader travailliste élu à la tête de l’organisation en 1994, organise finalement la privatisation de l’organisation. La Histadrout perd progressivement son statut d’intermédiaire historique entre les cotisations sociales et le système de santé, entérinée par une loi du gouvernement travailliste d’Yitzhak Rabin de janvier 1995.

Malgré sa conversion à une ligne économique libérale à partir de 1984, le parti travailliste a cherché à revenir à un esprit davantage social-démocrate au cours de la primaire interne de 2006. La campagne est marquée par le retour des enjeux socio-économiques dans le discours travailliste. L’opposition entre Shimon Pérès, tenant historique du libéralisme et l’outsider, ancien secrétaire général de la Histadrout, Amir Peretz affiche clairement la contradiction entre les différentes cultures du parti (10).

Alors que les dépenses sociales sont réduites par le ministre des Finances de l’époque, Benyamin Netanyahou, Amir Peretz fait le choix d’axer son discours sur la justice sociale. S’il parvient à ramener dans le sillage travailliste une partie des classes populaires, il s’aliène de nombreux travaillistes historiques, séduits par la nouvelle offre centriste de Kadima, le parti qu’Ariel Sharon crée en 2005 et qui sort grand vainqueur des élections législatives de 2006.

Depuis cette période, le parti travailliste cherche à consolider à la fois son électorat populaire et son électorat plutôt aisé, en choisissant le centrisme. Il opte pour une synthèse entre social-démocratie et libéralisme, entre son histoire et son présent. Une synthèse qui apparaît d’autant plus nécessaire que, comme toute famille de gauche, le parti travailliste rassemble différentes chapelles. À la fin de l’ère Peretz en 2007, le mandat du nouveau leader Ehud Barak est ainsi marqué par une ligne économique centriste assumée, accentuée plus tard par Shelly Yachimovitch, ancienne journaliste de gauche.

Après le départ de Barak en janvier 2011, Shelly Yachimovitch, tout en évoquant une politique de rupture avec Netanyahou, parachève le positionnement centriste du parti. Elle n’a de cesse de dire que le parti travailliste n’est pas de gauche mais du centre, provoquant l’ire de nombreux travaillistes (11). En souhaitant attirer les électeurs de Kadima et les autres partis centristes, le parti travailliste a depuis une ligne politique qui veut contenter le plus grand nombre et séduire une classe moyenne qui lui préfère cependant les partis centristes traditionnels (Shinui, Yesh Atid) ou le Likoud (12). Mais en cherchant à séduire ce bloc centriste qui s’est affirmé au fil des élections, le parti s’est progressivement vidé de son identité politique travailliste, ce qui a contribué à brouiller son message.

En plus d’avoir changé de ligne politique économique, le parti travailliste a perdu le monopole d’un autre pan important de son identité : la recherche de la paix. Son rival historique le Likoud s’est en effet engagé en faveur de la paix dès son arrivée en 1977. Ce qui a brouillé le clivage entre faucons et colombes.

Notes :
(1) Samy Cohen, Israël et ses colombes : enquête sur le camp de la paix, Paris, Gallimard, 2016.
(2) Alain Dieckhoff. « Le conflit israélo-arabe. » p. 61.
Aux origines d’Israël : entre nationalisme et socialisme, trad. de l’hébreu par Georges Bensimhon avec le concours de l’auteur, Paris, Fayard, 1996 ; Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2004.
(3) https://news.un.org/en/story/2004/07/108912-international-court-justice-finds-israeli-barrier-palestinian-territory-illegal
(4) https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/is.html
https://en.idi.org.il/articles/24478
(5) Eran Halperin & Daniel Bar-Tal – " The fall of the peace camp in Israel : The influence of Prime Minister Ehud Barak on Israeli public opinion " July 2000 – February 2001 conflict & communication online, Vol. 6, No. 2, 2007.
(6) https://en.idi.org.il/articles/24478
(7) Michael Shalev - " The Labor Movement in Israel Ideology and Political Economy " - Pages 131-61 in The Social History of Labor in the Middle East, edited by Ellis J. Goldberg. Boulder Colorado : Westview, 1996.
(8) Ibid p. 1.
(9) Jacques Bendelac, « Du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère 2013/1 (Printemps), p. 37-49.
" Transition from the old to the new : lessons learned in the Israeli Histadrut during the Ramon leadership " Moskovich, Yaffa.
(10) Jourdin, Steve. « La gauche israélienne et l’espoir social-libéral », Esprit, vol. octobre, no. 10, 2017, pp. 16-19.
" No Longer Dominant, Playing for Second : The Israel Labour Party in the 2006 Election " - Neil Lochery.
(11) https://www.haaretz.com/labor-isn-t-left-it-s-center-says-its-head-1.5197258
(12) Claude Klein, « Les élections israéliennes de 2013 ou la découverte du centre », Politique étrangère 2013/1 (Printemps), p. 65-73.

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