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Elections présidentielles en Egypte : la victoire contestée du maréchal Al-Sissi

Par Emilie Polak
Publié le 02/06/2014 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

EGYPT, Cairo : A poster of Egyptian ex-army chief and leading presidential candidate Abdel Fattah al-Sisi stand near a building in central Cairo on May 26, 2014. Egyptians begin voting in a new presidential election which ex-army chief Abdel Fattah al-Sisi, who ousted the elected Islamist leader, is expected to easily win amid calls for stability and economic recovery.
AFP PHOTO/MAHMOUD KHALED

A la demande de l’Egypte, l’Union européenne a envoyé une mission d’observation électorale afin de surveiller le bon déroulement du scrutin. Cette mission électorale a publié sur son site internet un rapport préliminaire, commentant la tenue des élections [1] le jeudi 29 mai 2014.

Une campagne critiquée

La campagne électorale s’est officiellement déroulée entre le 3 et le 23 mai. Elle a été vivement critiquée en Egypte mais aussi dans les pays étrangers. L’ONU et de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme [2] ont dénoncé les arrestations et les jugements expéditifs contre les opposants au régime, en particulier les partisans de Mohammed Morsi et les membres de la confrérie des Frères musulmans. Depuis le mois de juillet, plus de 40 000 personnes ont été arrêtées et plusieurs centaines condamnées à mort, en raison de leur participation à des manifestations politiques. Même si, au niveau international, on reproche au gouvernement provisoire égyptien les violences dans le pays, la majorité de la population approuve la répression des partisans de Mohammed Morsi. Al-Sissi, à la tête de la répression anti-Morsi, a vu, depuis juillet 2013, sa popularité croître de telle manière qu’il n’a pas eu besoin de faire campagne.

Par ailleurs, le rapport préliminaire de la mission d’observation électorale de l’Union européenne fait état de certaines irrégularités au cours de la campagne présidentielle. La première irrégularité soulignée concerne le rôle des médias et de l’accès à l’information au cours de la campagne. Tout d’abord, le rapport note un phénomène d’autocensure de la part des journalistes qui couvraient l’événement. Ensuite, si sur les chaînes publiques, on remarque une égalité du temps de parole entre les deux candidats à la présidence, cette observation ne s’applique pas pour les chaînes privées qui ont laissé davantage la parole à Al-Sissi. Or, les médias et les réseaux sociaux ont été essentiels durant la campagne, les deux candidats ayant eu recours à ces moyens de communication pour faire connaître leur candidature. Le rapport souligne en outre l’inégalité financière entre les deux candidats : Hamdeen Sabbahi disposait de moins de ressources financières que son adversaire. Des affiches du maréchal ont ainsi été placardées dans tout le pays, tandis que le visage d’Hamdeen Sabbahi était moins présent dans l’espace public. Le rapport souligne également qu’il y a des preuves de dépassement du budget maximal autorisé pour la campagne électorale, étant du au manque de vigilance de l’organisme chargé de s’assurer de ce point pendant la campagne. Enfin, les dernières irrégularités soulignées par le rapport sont en lien direct avec la situation des femmes, la mission d’observation électorale estimant qu’environ 5 millions de femmes n’ont pas été inscrites sur les listes électorales ; et en lien avec les minorités religieuses, qui n’ont pas été prises en compte dans les discours de campagne des deux candidats à la présidence.

Ainsi, la campagne présidentielle en Egypte est vivement critiquée de la part des observateurs locaux et internationaux. Le rapport préliminaire de la mission d’observation électorale de l’Union européenne laisse à penser que la campagne ne s’est pas déroulée conformément aux décisions prises antérieurement. Le maréchal Al-Sissi aurait lui même déclaré dans un discours de campagne que l’Egypte « ne serait pas prête pour la vraie démocratie avant vingt ou vingt-cinq ans » [3] La décision la plus critiquée de cette élection est sans nul doute le prolongement du vote d’une journée afin de parer au faible taux de participation.

Une élection prolongée pour parer au faible taux de participation

Cinquante-trois millions d’électeurs étaient attendus dans les bureaux de vote égyptiens les 26 et 27 mai 2014. Les bureaux de vote étaient ouverts de 9h du matin à 21h le lundi, et de 6h à 18h le mardi. Malgré cela, le taux de participation est demeuré assez faible, 37% des électeurs s’étant déplacés pour voter. Le 27 mai, une mesure exceptionnelle a prolongé les élections d’une journée pour « permettre au plus grand nombre » d’aller voter, d’après les autorités. Selon le rapport préliminaire de la mission d’observation électorale de l’Union européenne, ce troisième jour supplémentaire aurait permis d’élever le taux de participation à 47,3%. Les jeunes demeurent les grands abstentionnistes de ce scrutin, bien que les 18-40 ans représentent près de 60% du corps électoral. Ce chiffre est d’autant plus surprenant que ce sont surtout des jeunes qui ont participé aux révolutions de 2011 et 2013. Le prolongement d’une journée de l’élection présidentielle a été très mal perçu par une partie des Egyptiens qui y ont vu un moyen de favoriser la fraude électorale. Cette hypothèse est d’ailleurs mise en avant dans le rapport préliminaire de la mission d’observation électorale de l’Union européenne.
Le maréchal Al-Sissi, grand vainqueur de l’élection présidentielle d’après les résultats provisoires, espérait qu’au moins 45 millions d’électeurs se déplaceraient pour aller voter. Si tel avait été le cas, le taux de participation aurait dépassé les 52% : la légitimité d’Al-Sissi aurait donc été plus importante, d’autant plus que Mohammed Morsi avait été élu en 2011 avec un taux de participation avoisinant les 52%. Le taux d’abstention élevé atténue quelque peu la victoire d’Al-Sissi.

Différentes explications peuvent être avancées pour expliquer le faible taux de participation aux élections présidentielles égyptiennes. Les autorités avancent la forte chaleur qui aurait dissuadé les électeurs de se déplacer. Plus vraisemblablement, on peut penser que la situation actuelle dans le pays explique l’abstentionnisme. D’abord, les pro-Morsi qui subissent une répression très sévère depuis la chute de leur leader le 3 juillet 2013, ont appelé à boycotter le scrutin. Suite au fort taux d’abstention, les pro-Morsi se sont félicités de « la victoire dans la bataille des bureaux de vote vides », qui serait, d’après eux, le reflet de « la chute du coup d’Etat militaire » du 3 juillet. Néanmoins, cet appel au boycott des élections ne peut expliquer qu’en partie le faible taux de participation. Le climat de répression qui règne en Egypte depuis la destitution de Mohammed Morsi contribue sans doute à éloigner des urnes les opposants d’Al-Sissi. Enfin, le résultat du scrutin était prévu d’avance étant donné la popularité d’Al-Sissi en Egypte. On peut donc supposer que les Egyptiens ne se sont pas, ou peu déplacés parce qu’ils connaissaient déjà l’issue du vote, à savoir l’élection d’Al-Sissi.

Les résultats provisoires de l’élection présidentielle égyptienne accordent une large victoire au maréchal Al-Sissi. Cette victoire était prévisible au vue de la popularité du maréchal qui apparaît comme un nouveau pharaon venu sauver le peuple égyptien. Toutefois, Al-Sissi commande le pays depuis la destitution de Mohammed Morsi et l’on peut penser que l’élection présidentielle ne va probablement rien changer dans l’immédiat pour la population égyptienne. Au niveau international, l’élection présidentielle légitime le maréchal Al-Sissi. Néanmoins, la question de la répression des Frères musulmans et des pro-Morsi est soulevée.

Bibliographie :
- L’Egypte en mouvement, Le monde diplomatique, Manière de voir n°135 juin-juillet 2014
- http://lesclesdumoyenorient.com/L-actualite-politique-en-Egypte-le.html
- http://lesclesdumoyenorient.com/La-mission-d-observation.html
- http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/05/28/presidentielle-en-egypte-sissi-credite-par-son-camp-de-93-des-voix_4428332_3212.html
- http://www.lemonde.fr/international/article/2014/05/26/en-egypte-l-election-programmee-du-marechal-sissi-sur-fond-de-repression_4425812_3210.html
- http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/05/27/egypte-faible-participation-pour-l-election-presidentielle-prolongee-d-un-jour_4427380_3212.html
- http://www.liberation.fr/monde/2014/05/27/deuxieme-jour-d-une-election-presidentielle-courue-d-avance-en-egypte_1027732
- http://www.courrierinternational.com/article/2014/05/22/y-a-t-il-un-programme-dans-cette-campagne
- Rapport préliminaire de la mission d’observation électorale de l’Union Européenne en Egypte : http://eeas.europa.eu/delegations/egypt/press_corner/all_news/news/2014/20140529_en.pdf

Publié le 02/06/2014


Emilie Polak est étudiante en master d’Histoire et anthropologie des sociétés modernes à la Sorbonne et à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm où elle suit également des cours de géographie.


 


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