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Déchets au Liban : plus d’un an de crise

Par Mathilde Rouxel
Publié le 14/10/2016 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Rubbish trucks drive between a built up pile of waste on a street in Beirut’s northern suburb of Jdeideh on February 25, 2016. Lebanon canceled a plan to export its waste to Russia, sending Beirut’s six-month garbage crisis back to square one as mountains of trash choke the city’s air and streets.

JOSEPH EID / AFP

Solution temporaire de décembre 2016 : exporter les ordures

Après avoir tenté d’aménager des espaces, notamment dans le quartier de la Quarantaine ou aux abords de Beyrouth, pour stocker les centaines, voire milliers de tonnes produites par jour dans le pays (1), le gouvernement annonçait fin décembre 2015, plus de six mois après le début de la crise, l’approbation d’une « solution temporaire » sur dix-huit mois, seule solution possible selon le ministre de l’Agriculture Akram Chahayeb. Il s’agissait d’exporter les déchets. Cette solution, proposée dès le début de la crise par certains politiques, n’avait pas été approuvée en Conseil des ministres, notamment en raison de l’opposition du Courant Patriotique libre et du parti Kataëb, contestant le coût d’une telle opération (2). Le Mouvement écologique libanais critiquait lui aussi cette décision onéreuse (l’opération devait durer dix-huit mois, l’exportation d’une tonne de déchets coûtant 125 dollars) (3), et qui ne cherchait aucune solution locale, d’autant plus que dans un tel transfert, il était établi que les déchets dangereux comme le liquide qui se dégage des ordures (le lixiviat) demeureraient au Liban.
Les manifestations reprennent en janvier 2016, et une crise bactériologique se déclare dans les eaux et les airs ; le projet n’aboutit pas sous la forme présentée.

Mars 2016 : enfouir les déchets

En février, une vidéo saisissante filmée par drone et mise en ligne par le collectif « Vous puez ! » montre l’écoulement d’une interminable rivière de déchet en banlieue de Beyrouth, à Jdeidé. Plus de deux millions de tonnes de sacs poubelle sont emportés par la pluie – une pluie qui inquiète, capable en effet d’emporter les substances dangereuses produites par la décomposition des déchets et de venir infester la nappe phréatique (4). La vidéo, intitulée « Rise Above Lebanon » et disponible sur YouTube (5), détourne le spot du ministère libanais du Tourisme, et cherche à relancer la mobilisation.
Les appels à manifester se font de plus en plus bruyants, et une grande marche est organisée le samedi 12 mars 2016. Le même jour, de nouvelles solutions sont proposées : deux décharges doivent être aménagées près de Beyrouth (l’une dans le quartier arménien de Borj Hammoud, au nord de la capitale, l’autre dans la Costa Brava au sud de la ville), et celle de Naamé, dont la fermeture par les habitants, excédés, est à l’origine de la crise, rouverte pour deux mois ; des mesures visiblement attendues, puisque les journalistes annonçaient déjà le 7 mars : « Après avoir abandonné l’option de l’exportation des déchets (pour une période de 18 mois), le gouvernement semble privilégier à nouveau la solution des décharges sanitaires à travers le pays, un choix qui avait été rejeté par les populations locales concernées » (6). Malgré le blocage des accès à Beyrouth par le collectif « Vous puez ! », qui réclamait « une vraie solution, durable et respectueuse des exigences sanitaires » (7), le ramassage des déchets démarre rapidement (8). Les écologistes critiquent et contestent par ailleurs le programme d’incinération des déchets, prévu en relai après les quatre ans prévu de dépôts des ordures dans les nouvelles décharges ouvertes : « l’incinération est pire que l’enfouissement » (9), affirment les experts. La question du recyclage, qui apparait pour les militants comme un début de solution, n’est pas véritablement discutée.
Les ordures s’entassent donc, depuis le mois de mars 2016, aux alentours de Beyrouth.

Septembre 2016 : un scénario à répétition

Malgré l’impasse pressentie par les écologistes des solutions proposées par le gouvernement de Tamam Salam en mars, l’ouverture des décharges temporaires semblait annoncer la fin de la présence débordante des ordures dans la capitale libanaise.

Cependant, la fermeture à la fin du mois d’août 2016 de la décharge temporaire qui dessert ces régions, en raison d’un « bras de fer entre municipalités, partis politiques et gouvernement » (10), replonge la ville au milieu des déchets. Ceux-ci jonchent les rues et les bas-côtés des routes, à l’exemple de celle qui conduit de Beyrouth à Byblos, comme en témoigne Joseph Eid, photographe à l’AFP (11). La décharge de Naamé, rouverte le 12 mars est fermée le 18 mai, étant jugée trop dangereuse. Elle avait néanmoins permis, pendant ces deux mois, de ramasser plus de 900 000 tonnes de déchets. Sa fermeture engage un appel d’offre aux compagnies pour l’aménagement de nouveaux sites (12).

Ces nouveaux sites, à la Costa Brava et à Bourj Hammoud, recueillaient déjà des déchets. En août 2016, des militants du parti Kataëb ont en effet entamé, durant plus de vingt jours, un sit-in devant le chantier de la nouvelle décharge côtière de Bourj Hammoud ; la réponse du gouvernement à leurs revendications, appelant à une décentralisation, fut que « toute municipalité qui se dit prête à édifier une usine de traitement des déchets sortira automatiquement du système centralisé » (13). Le 23 septembre 2016, le président de la municipalité de Ghosta, dans le Kesrouan, annonce la création possible d’un centre de tri des déchets solides (14).

Une crise endémique à l’image de beaucoup d’autres

Cette crise est fréquemment analysée comme un « reflet de la paralysie institutionnelle au Liban, sans président depuis près de deux ans en raison des profondes rivalités politiques exacerbées par la guerre en Syrie voisine » (15). Une crise - ayant un tel impact sur les populations et qui, malgré les dangers et la dégradation des conditions de vie qu’elle impose aux habitants, n’est toujours pas résolue après plus d’un an de négociation - qui témoigne bien en effet de « l’impossible notion de service public » (16) dans le pays.

Le danger d’une telle crise est un retour des conflits confessionnels. Comme l’explique un activiste engagé sur ce dossier, Antoine-Noura Charpentier, « une région comme Akkar, à majorité sunnite, refuse que les déchets de Beyrouth, notamment ceux de la banlieue sud de la capitale à majorité chiite où le Hezbollah est implanté, soient traités sur leurs territoires » (17).

L’inquiétude d’une certaine forme de « léthargie » de la population libanaise devant l’absence d’action de la part des politiques et des politiciens n’est pas neuve. Après plus d’un an et demi passé sans président de la République, et devant la prorogation sans consultation du Parlement libanais à la fin de l’année 2014, la classe politique ne semble pas en mesure de pouvoir offrir quoi que ce soit à une population libanaise désabusée. L’essoufflement rapide des grandes manifestations de l’été 2015 et l’inertie des responsables politiques aux lendemains de cette crise a été une déception supplémentaire pour les Libanais, qui estiment, au grand dam des activistes, « que leur sort a été scellé depuis longtemps par l’élite politique qui les gouverne » (18). Le photographe de l’AFP Joseph Eid, que nous avons précédemment cité, condamne ainsi lui-même la résignation des Libanais « à l’idée que la crise des déchets incarne à la perfection tout ce qui ne marche pas au Liban, et en premier lieu sa classe politique qui n’a pas envie de servir les citoyens. Les politiciens, disent les Libanais, ont intentionnellement créé cette crise, ou tout du moins ont encouragé sa prolongation, parce qu’ils n’arrivent pas à s’entendre sur comment ‘partager le gâteau’ » (19).
Un tel constat désabusé a de quoi faire réagir, ou du moins interroger sur l’inertie de la population ; cependant, si l’on regarde les discours médiatiques, sans doute lucides, sur la place du Liban dans le grand jeu moyen-oriental, cette attitude semble se justifier d’elle-même. En effet, concernant tant la crise politique qui bloque depuis plus d’un an et demi l’élection d’un nouveau président à la tête de la République libanaise que celle des déchets sont convoquées de grandes puissances extérieures au Liban (Arabie saoudite, Iran) et des risques de dégénérescence régionales (Syrie). Des convocations justifiées au regard de l’implication de ces deux grands rivaux régionaux, qui marquent leur influence tant en Syrie qu’au Liban, où il semble légitime pour beaucoup de les désigner comme principaux responsables de l’impasse politique dans laquelle se retrouve le pays. La corruption cependant joue aussi son rôle : une question d’intérêts pour les partis politiques en présence - qui tentent de tirer parti de la situation tout en voulant protéger la communauté qu’ils représentent - condamnée également par les Libanais, sous-tend bien manifestement ces crises, particulièrement celle des ordures, qui engage un engagement économique de grande ampleur.

Bien que la société civile, celle qui avait réagi à l’été 2015 contre la crise des déchets, ait continué, politiquement, à se mobiliser (avec notamment la création du mouvement « Beirut madinati » aux élections municipales, un mouvement qui s’opposait aux partis politiques traditionnels et qui proposait notamment des mesures écologiques importantes et des solutions de réaménagement urbain pour la capitale), le mouvement s’est vite essoufflé. Dans un pays par ailleurs fragilisé par les retombées du conflit syrien proche, il semble difficile pour le peuple de croire en son pouvoir de citoyen.

A lire également sur Les clés du Moyen-Orient : Le gouvernement libanais devant la crise des déchets et le mécontentement de la société civile

Notes :
(1) En juillet 2015, Le Monde estime les déchets à 450 tonnes dans la seule Beyrouth et à 2800 tonnes produites par jour dans le pays. Laure Stephan, « Beyrouth, envahie par les ordures », 24/07/2015, http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/07/24/beyrouth-envahie-par-les-ordures_4696737_3244.html
(2) « Le gouvernement avalise le plan d’exportation des ordures », L’Orient-Le Jour, 22/12/2015, http://www.lorientlejour.com/article/961544/le-gouvernement-avalise-le-plan-dexportation-des-ordures.html
(3) AFP, « Le Liban va expédier ses ordures à l’étranger », Le Monde, 22/12/2015, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/22/le-liban-va-expedier-ses-ordures-a-l-etranger_4836204_3218.html
(4) Rand A. Khalek, « Liban : une rivière de déchets près de Beyrouth », Le Point, 27/02/2016, http://www.lepoint.fr/monde/liban-une-riviere-de-dechets-pres-de-beyrouth-27-02-2016-2021388_24.php
(5) Collectif « Vous puez ! », Rise Above Lebanon : https://youtu.be/coIXMyWzpAU
(6) « Crise des déchets au Liban : le cauchemar, vu du ciel (vidéo) », L’Orient-Le Jour, 07/03/2016, http://www.lorientlejour.com/article/974151/crise-des-dechets-au-liban-le-cauchemar-vu-du-ciel-video.html
(7) Propos de Wasef Haraka, retranscrit dans « Vers la fin de la crise des déchets au Liban ? », France24, 13/03/2016, http://www.france24.com/fr/20160312-liban-fin-crise-dechets-ordures-manifestations-decharges
(8) « Liban : l’enlèvement des déchets a commencé », Le Figaro, 20/03/2016, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/03/20/97001-20160320FILWWW00028-liban-l-enlevement-des-dechets-a-commnence.php
(9) Propos recueillis par Serene Assir, « Ramassage de plusieurs tonnes de déchets au Liban », 20/03/2016, MaPresse, http://www.lapresse.ca/environnement/pollution/201603/20/01-4962674-ramassage-de-plusieurs-tonnes-de-dechets-au-liban.php
(10) Laure Stephan, « Liban : la crise des déchets se répète », 03/09/2016, RFI, http://www.rfi.fr/emission/20160903-liban-crise-dechets-repete
(11) Joseph Eid, « Noyés sous les ordures », 28/09/2016, AFP, https://making-of.afp.com/noyes-sous-les-ordures
(12) « La décharge de Naamé fermera ce soir », L’Orient-Le Jour, 18/05/2016, http://www.lorientlejour.com/article/986612/la-decharge-de-naame-fermera-ce-soir.html
(13) Zeina Antonios, « Chehayeb : ‘Pas d’alternatives au plan du gouvernement même d’il n’est as idéal », L’Orient-Le Jour, 28/09/2016, http://www.lorientlejour.com/article/1009719/chehayeb-pas-dalternatives-au-plan-du-gouvernement-meme-sil-nest-pas-ideal-.html
(14) « Bientôt un centre de traitement des déchets à Ghosta dans le Kesrouan », L’Orient-Le Jour, 23/09/2016, http://www.lorientlejour.com/article/1008919/bientot-un-centre-de-traitement-des-dechets-a-ghosta-dans-le-kesrouan.html
(15) Serene Assir, « Ramassage de plusieurs tonnes de déchets au Liban », 20/03/2016, MaPresse, http://www.lapresse.ca/environnement/pollution/201603/20/01-4962674-ramassage-de-plusieurs-tonnes-de-dechets-au-liban.php
(16) Florence Massena, « Liban : la crise des déchets, fruit d’un système corrompu », 16/05/2016, Médiapart, https://www.mediapart.fr/journal/international/160516/liban-la-crise-des-dechets-fruit-dun-systeme-corrompu?onglet=full
(17) Antoine-Noura Charpentier, « Liban : que reste-t-il de la Suisse du Moyen-Orient ? », 24/09/2016, relayé par AgoraVox, http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/liban-que-reste-t-il-de-la-suisse-184928
(18) Joseph Eid, « Noyés sous les ordures », 28/09/2016, AFP, https://making-of.afp.com/noyes-sous-les-ordures
(19) Ibid.

Publié le 14/10/2016


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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