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De l’officier français du Premier Empire au Pacha de l’Egypte de Mehmet Ali : qui était le colonel Sève, futur Soliman Pacha (1/2) ? De la Garonne au Nil

Par Emile Bouvier
Publié le 24/05/2024 • modifié le 24/05/2024 • Durée de lecture : 8 minutes

Soliman Pacha.

Source : Wikipedia, photo libre de droit

De simple marin dans la Marine française, le colonel Sève connaîtra en effet une vie pour le moins originale : « sorti d’un milieu modeste, marin, soldat, proscrit, poursuivi par ses créanciers, pauvre à manquer de pain, [il] s’est élevé aux plus hautes dignités, a commandé des armées, a tenu dans sa main la destinée des empires et, toujours victorieux, est mort dans la puissance » [3]. De fait, l’intéressé suivra une carrière militaire non sans soubresauts dans l’armée napoléonienne avant d’offrir ses services au wali Mehmet Ali qui, de 1811 à 1848, posera les bases de l’Egypte moderne et essayera de concurrencer, sinon renverser, l’Empire ottoman, dont il était initialement le vassal. Sève y gravira rapidement les échelons politiques et militaires au point de devenir le généralissime des armées d’Egypte, de se convertir à l’islam et d’épouser une Circassienne, Myriam Hanem ; l’une de leurs petits-enfants, Nazli, sera la mère du roi Farouk, avant-dernier souverain d‘Egypte, dont la sœur Faouzia Fouad sera la première épouse et reine consort du dernier chah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi.

Le déroulé exact de la vie du colonel Sève, futur Soleiman Pacha al-Faransawi (« Soleiman Pacha le Français »), n’est pourtant pas connu dans le détail : si certains textes pour le moins panégyriques ont tenté de la retracer, ils ont souffert, pour la plupart, d’un prisme bonapartiste et d’une inspiration trop large des récits fournis par Sève lui-même afin de laisser à l’Histoire sa version des faits, édulcorée en de nombreuses occasions. Le présent article entend donc dresser, avec les informations recoupées disponibles, le parcours atypique de cet homme dont la vie a joué une influence méconnue mais fortement intéressante sur le Proche-Orient de la première moitié du XIXème siècle. Une approche chronologique sera adoptée en décrivant tout d’abord la vie du colonel Sève durant l’épopée napoléonienne (Première partie) avant d’en venir à la partie proche-orientale de sa vie et sa carrière dans l’administration de Mehmet Ali (deuxième partie).

Première partie : de la Garonne au Nil

La première partie de la vie de Joseph Sève se caractérise par une jeunesse résolument marquée par le conflit (I) ; la fin des guerres napoléoniennes s’avérera dès lors une période d’infortune pour lui (II) qui le conduira à quitter la France pour l’Egypte (III).

I. Une jeunesse marquée par le conflit

Les récits des premières années de la vie de Joseph Sève sont unanimes : très jeune, celui-ci démontrait un caractère charismatique, impétueux et insubordonné. Ne bénéficiant que d’une instruction limitée en raison des nombreuses destructions et turbulences occasionnées par la Révolution, Sève se retrouve livré à lui-même et entretient une relation conflictuelle avec son père, qui essayait de l’associer aux différents commerces auxquels se livrait sa famille. Rebelle, l’enfant n’a cessé de tenir tête aux ordres et de s’enfuir avec des compagnons de son âge. Finalement, constatant l’impossibilité de dompter le jeune Joseph, sa famille s’est résolue à l’envoyer à l’armée : le 23 septembre 1799, l’engagement de service est signé et le futur Soleiman Pacha rejoint Toulon, où il embarque à l’âge de 11 ans à bord de la frégate Le Muiron comme aspirant de marine. Commence alors une carrière dans la Marine nationale qui se caractérisera par l’affirmation du caractère insubordonné de Joseph - il confrontera de nombreux officiers et en sera puni à de nombreuse reprises - mais également de son esprit de camaraderie, d’impétuosité et de meneur d’hommes. Le 21 octobre 1805, à 17 ans, il prend part à la bataille de Trafalgar, où les flottes franco-espagnoles subissent une défaite écrasante face à la flotte anglaise de l’amiral Nelson. Joseph y survit et en garde sa première blessure, provoquée au bras par une hache d’abordage.

A 18 ans, Joseph commet un énième acte d’indiscipline qui lui vaut d’être condamné à être passé par les armes : alors qu’un officier supérieur s’apprêtait à asséner un coup de canne au jeune homme, celui-ci s’en saisit et la brisa sur le gradé. Une aide inattendue et quelque peu inédite vient alors sauver le jeune homme de la mort : un officier l’aurait fait enlever, puis fait traverser secrètement la France avant de le reverser, le 2 mai 1807, auprès du 6ème régiment de hussards en Italie sous le nom d’Anthelme Sève, offrant à l’intéressé une seconde chance et une nouvelle vie. Cet officier aurait été, selon les différents récits, le comte Philippe-Paul de Ségur, maître des cérémonies de l’Empereur et conseiller d’Etat, que Joseph avait sauvé quelques années plus tôt [4]. Sève est recommandé auprès d’un certain sous-officier Ponchat, compromis pour des fredaines de jeunesse, et dont le nom réel n’était autre que Octave de Ségur, neveu de Philippe-Paul.

Cette nouvelle carrière de Sève dans la cavalerie sera décrite par l’intéressé comme la partie la plus heureuse de sa vie. Très apprécié de ses camarades, il s’illustrera lors de nombreuses batailles jusqu’au 15 avril 1809 où, après avoir essuyé trois coups de sabre et une balle au cours d’une escarmouche avec l’avant-garde autrichienne, il sera fait prisonnier et conduit en Hongrie où il restera deux ans avant de rentrer en France. Il participera à la campagne de Russie et aux batailles qui s’ensuivront les mois suivants ; le 5 juin 1813, il devient officier et s’illustre à la tête de ses hussards. La défaite de la France en 1814 porte un coup dur à Joseph qui, comme une large partie de la Grande armée, se trouve désœuvré et mécontent de la Restauration. Le retour de Napoléon en France et l’emprisonnement du maréchal Ney - qui avait reçu l’ordre de stopper l’Empereur avant d’y finalement renoncer - électrise Joseph ; à Lyon, ce grand admirateur de celui que les soldats surnommaient « le vainqueur de la Moskowa » joue de ses relations dans l’armée pour organiser clandestinement l’évasion du maréchal Ney. Le retour au pouvoir de Napoléon rendra caduc ce coup de force qui illustre, toutefois, la personnalité singulière de Joseph Sève.

II. Une période de paix et d’infortune

La défaite finale de Napoléon en 1815 inaugure une période de revers et d’infortune pour le jeune lieutenant de cavalerie. Les anciens officiers bonapartistes sont en effet déconsidérés par la nouvelle administration monarchiste ; échouant à recevoir le grade et la solde de capitaine qui lui était promis, il se voit refuser l’entrée dans la nouvelle armée. Il multiplie dès lors les commerces et petits emplois pour subvenir à ses besoins, en vain. Son passé est désormais un obstacle permanent pour lui et les dettes s’accumulent. Il quitte finalement Paris en 1819 pour rejoindre sa ville natale de Lyon. Là, grâce à l’appui d’amis de sa famille, il s’essaye au métier de négociant en France et en Italie mais les affaires ne marchent guère. Ses dettes croissent toujours plus, concomitamment à son infortune, tandis que le négoce apparaît comme un domaine où n’excelle pas Sève.

Finalement, la main du comte de Ségur viendra se montrer à nouveau salvatrice. En effet, Joseph constate son inhabileté au commerce et regrette son expertise inexploitée dans le métier des armes ; en 1819 toutefois, il entend dire que le Shah de Perse est à la recherche d’officiers européens à même de réorganiser son armée à l’européenne. Fortement intéressé, il écrit au comte de Ségur pour obtenir des recommandations auprès du Shah. A cette demande, « le comte répondit par les lettres de créance les plus vives et les plus pressantes pour un autre souverain sur qui le monde avait les yeux. Mehmet Ali, dont le nom allait devenir immortel, avait entrepris de ressusciter l’Egypte et, en l’initiant aux exigences de la civilisation moderne, lui rendre son éclat d’autrefois. Non seulement Mehmet Ali voulait se créer une armée, mais une flotte ; non seulement il édifiait des palais, mais des usines ; non seulement des hôpitaux, mais des écoles. Tout était vie, ardeur et activité sur cette vieille terre des Pharaons. Sève renonça donc à la Perse et, muni du précieux talisman qui devait le conduire à la fortune, il abandonna sans regret le commerce qui depuis trois ans lui avait si mal réussi, ainsi que l’Italie qui ne lui avait pas plus souri que la France. Et il dit adieu à cette Europe qu’il ne doit plus revoir qu’appuyé au bras du souverain puissant dont il va devenir l’ami » [5].

III. L’arrivée en Egypte

A sa descente du navire qui l’amène en Egypte, Sève est assailli par la traditionnelle foule de marchands de tout type fondant leur commerce sur les voyageurs venant de fouler la terre ferme. Il est interpellé de toute sorte par les commerçants qui reconnaissent son uniforme militaire et s’adressent à lui en recourant à divers grades : « commandant », « colonel »… C’est en constatant ces nouveaux grades qu’on lui attribue que l’idée vient à Joseph de se faire appeler « Colonel Sève », lui qui n’avait pourtant officiellement terminé sa carrière militaire qu’au grade de lieutenant. Après s’être établi dans un hôtel du Caire et pris attache avec les autorités consulaires françaises locales, il se rend au palais de Choubrah, sur les bords du Nil, où réside Mehmet Ali.

Mehmet Ali, militaire de carrière, occupe le poste de wali d’Egypte depuis 1805. Officiellement un vassal de la Sublime Porte, il entreprend toutefois de vastes politiques de modernisation et de réforme de l’Egypte afin d’en faire le successeur naturel de l’Empire ottoman. Le territoire et la société égyptienne connaissent sous son égide un renouveau alimenté par des révolutions dans les domaines agricoles, industriels, militaires, infrastructurels, sociétaux… Son inspiration du modèle européen lui vaudront, au moins pendant ces premières années, la sympathie des chancelleries occidentales.

Grâce aux lettres particulièrement élogieuses du comte de Ségur, Mehmet Ali accepte volontiers de rencontrer ce jeune officier désireux de se mettre à son service. En effet, si la flotte égyptienne est désormais puissante, que son industrie fleurit et que les infrastructures éclosent partout à travers le pays, la volonté de Mehmet Ali de créer une armée à l’européenne a échoué : « Turcs et Albanais, Arabes et Bédouins, Nubiens et Égyptiens préféraient leur vieille manière de combattre à l’école de bataillon et à la charge en douze temps. Révoltés contre la discipline, opposant la force d’inertie à tous les ordres de leurs chefs, ils avaient lassé et découragé les officiers les plus zélés » [6]. Désireux toutefois de ne pas se livrer trop rapidement à l’ancien officier français, le vice-roi d’Egypte décide de le mettre à l’épreuve en le nommant non pas officier, mais ingénieur en charge de trouver de potentielles mines de charbon en Haute-Egypte. Malgré cette tâche surprenante pour un ancien officier napoléonien, et après de maigres protestations, l’intéressé accepte et se met à l’ouvrage. A l’issue de longs mois à parcourir l’Egypte jusqu’à ses confins méridionaux et orientaux, la mission de Sève s’apparente à un échec : aucun gisement de charbon ou de houilles n’a été découvert. Cette expédition s’avérera pourtant fondatrice pour lui : il en gardera une passion pour l’Egypte et une maîtrise de la langue arabe.

Son retour au Caire coïncidera avec celui d’Ibrahim Pacha, fils de Mehmet Ali, alors auréolé de gloire après une campagne victorieuse dans la péninsule Arabique (de 1811 à 1818). L’échec de Sève et son statut d’ingénieur seront vite oubliés : le jeune Ibrahim se prend en effet d’affection pour l’officier français et voit l’atout de taille que ce dernier pourrait représenter dans la modernisation et « l’européanisation » qu’il souhaite impulser à l’armée égyptienne. Au fil des semaines et des mois, les deux hommes vont apprendre à se connaître et à se faire confiance. A une date dont l’exactitude est inconnue mais qui pourrait être au début de l’année 1820, Sève est nommé aga - titre militaire honorifique - et instructeur des armées égyptiennes. Il y adopte, à cette occasion, le nom de Soliman Aga. L’ascension militaire et politique du futur Soleiman Pacha commence.

Lire la partie 2 : De l’officier français du Premier Empire au Pacha de l’Egypte de Mehmet Ali : qui était le colonel Sève, futur Soliman Pacha (2/2) ? Le généralissime des armées d’Egypte

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
 Caroline Kurhan, Le roi Farouk, Un destin foudroyé
 L’Iran, de la Révolution constitutionnelle au règne de Reza Shah Pahlavi (1906-1941)
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 Méhémet Ali, le fondateur de l’Egypte moderne ?
 L’Egypte ottomane et coloniale

Bibliographie :
 DUNN, John P. Missions or mercenaries ? European military advisors in Mehmed Ali’s Egypt, 1815–1848. In : Military Advising and Assistance. Routledge, 2007. p. 25-39.
 HAMONT, Pierre Nicholas. L’Égypte sous Méhémet Ali : populations, gouvernement, institutions publiques, industrie, agriculture, principaux événements de Syrie pendant l’occupation égyptienne, Soudan de Méhémet-Ali, Léautey et Lecointe, 1845.
 HELAL, Emad Ahmed. Muhammad Ali’s first army : The experiment in building an entirely slave army. Race and Slavery in the Middle East, 2010, p. 17-42.
 KONRAD, Felix. Religion, Political Loyalty, and Identity : French and Egyptian Perceptions of Süleyman Paşa Sève (1788-1860). Agents of Transculturation, 2013, p. 89.
 LAUVERGNE, Hubert. Souvenirs de la Grèce, pendant la campagne de 1825 ou mémoires historiques et biographiques sur Ibrahim, son armée, Khourchid, Sève, Marc et autres généraux de l’expédition d’Egypte en Morée. Avril de Gastel, 1826.
 VINGTRINIER, Aimé. Soliman-pacha, colonel Sève, généralissime des armées égyptiennes ou Histoire des guerres de l’Égypte de 1820 à 1860. Didot, 1886.

Publié le 24/05/2024


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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