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Daniel Rivet, Histoire du Maroc

Par Allan Kaval
Publié le 04/01/2013 • modifié le 29/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Daniel Rivet l’indique en introduction, l’écueil pour toute histoire nationale est de plaquer sur le passé les configurations politiques présentes, bornées par les frontières étatiques et structurées par les mythes identitaires. Le risque d’essentialiser le contemporain, de l’ériger en finalité nécessaire de tout processus historique est d’ailleurs particulièrement fort dans les pays qui, une fois émancipés d’une domination coloniale, ont dû sous la férule des autorités nouvelles et restaurées redéfinir leur identité nationale, quitte à réviser leur histoire ou à repenser leur géographie. C’est pourquoi la question de la limite, temporelle et spatiale, se pose impérativement au seuil de tout travail de cette nature. Si Daniel Rivet date du XVe siècle l’émergence d’une entité Marocaine spécifique, d’un Extrême-Occident de l’Islam, il ne néglige pas les périodes antérieures et l’héritage qu’elles ont pu laisser dans les strates historiques profondes d’un ensemble qui était alors en voie de formation.

Ainsi, l’auteur débute son analyse historique en traitant du legs de Rome et du Christianisme, qui se transmet avant l’irruption de l’Islam sur le segment du monde berbère, où le Maroc émergera plusieurs siècles plus tard. Le reflux romain est alors conçu comme le prélude lointain à l’arrivée de nouveaux conquérants, les Arabes, qui intègrent le Maghreb occidental au domaine de l’Islam à partir du VIIIe siècle. Se pose alors la question des rapports et de l’articulation entre la domination politico-religieuse des structures arabo-musulmanes et de l’ensemble berbère. C’est ainsi que sont envisagées la réaction kharidjite puis la fondation de la dynastie Idrîside dominante à partir du IXe siècle. Le califat omeyyade s’étant effondré en Espagne en 1031, les Berbères Sanhâja, ancêtres des Almoravides, nomades des confins du monde islamique, mettent fin à l’expansion chrétienne à travers la péninsule ibérique en opérant une victorieuse montée vers le nord dans le dernier quart du XIe siècle.

Aux Almoravides succède une autre dynastie berbère, celle des Almohades qui, mus par un message religieux radicalement réformiste servant de socle à l’épuration des mœurs et rectification du système politique, vont faire du futur espace marocain le centre de l’Occident islamique. Le Maroc est ainsi envisagé, non comme une réalité close, mais dans la continuité historiques d’un passé où il ne fait pas encore sens, et la continuité géographique d’un ensemble territorial dont il ne se distingue que progressivement et avec lequel il demeure en interaction permanente sur la longue durée. Il s’agit d’abord du monde méditerranéen mais surtout, à une échelle plus réduite, de l’Occident musulman dont les capitales historiques se trouvent dans l’Espagne actuelle et dont les ramifications poussent vers les déserts méridionaux par les voies commerciales transsahariennes qui se développent au Xe et XIe siècles.

C’est seulement à entre le XIIIe et le XVe siècles que l’entité marocaine tend à se distinguer. Cette émergence s’opère sous la dynastie mérinide par une mutation du modèle politique, privilégiant la gouvernance du sultan à la figure messianique de l’imam, sauveur des croyants, et par une évolution du climat religieux qui se traduit par la nouvelle prépondérance du chérif ou sharaf, personnage descendant du prophète et en mesure d’imposer son autorité aux deux autres personnages structurants de la scène religieuse marocaine : le saint et le marabout. Au XVIe siècle, la dynastie Sa’dienne prend le relai des Mérinides dans le processus de singularisation du Maroc vis-à-vis de son environnement immédiat. Précédemment liée à l’impossibilité d’une extension territoriale, la formation du Maroc apparaît a contrario comme une finalité de leur règne. Les Sa’diens mettent fin au cycle des dynasties tribales berbères pour rétablir un pouvoir d’origine arabe et chérifienne et affirmant la souveraineté de l’Etat et la prééminence du sultan.

L’émergence du Maroc en tant qu’ensemble spécifique est prolongé au XVIIe et XVIIIe siècle par un lent et discret processus de décrochage vis-à-vis de la trajectoire européenne. Globalement, l’Etat ne paraît plus en mesure d’entrainer la société dans un mouvement progressif, mais cette dernière conserve un dynamisme certain qu’elle est par ailleurs en mesure de développer de manière autonome. C’est à ce décalage entre Etat et société auquel est liée la relative stagnation marocaine aux siècles où s’affirme de la modernité européenne qu’est imputé par Daniel Rivet la perte d’indépendance du Maroc. Bien que tardive, elle apparaît comme le résultat d’un mouvement d’expansion européenne au XIXe siècle, qui se traduit par des invasions militaires et une infiltration commerciale progressive, concomitante d’une dégradation du lien social préexistant. Sur le plan extérieur, le Maroc se trouve progressivement encerclé par les avancées françaises et espagnoles dans le reste Maghreb et dans le Sahara.

Les premières décennies du protectorat français qui débute en 1912 sont marquées par la politique menée par Lyautey, à la fois moderniste, soucieuse de ménager le caractère musulman du pays et de restaurer l’autorité du sultan. Comme ailleurs dans les empires européens, le nationalisme anti-colonial s’affirme au Maroc au début des années 1930. Il est le fait de jeunes générations formées sous l’égide d’une France qui se révèle incapable de repenser en fonction des changements sociaux à l’œuvre sa relation au protectorat. Théâtre militaire de la Seconde Guerre mondiale, le Maroc s’achemine vers l’indépendance, une fois les hostilités terminées et le mouvement de décolonisation amorcé. Les structures du protectorat ne peuvent plus encadrer une société qui a accompli une mue fulgurante, entre croissance démographique, exode rural, bouleversement des mentalités et croissance économique. L’indépendance est finalement acquise en 1956 après les troubles du début des années 1950 et le retour d’exil du Sultan et futur roi Mohammed V.

Dans le Maroc indépendant, les relations entre l’Etat et la société changent de nature. Il n’y a plus de sultan mais un roi, Mohammed V, qui tout en maintenant sa qualité de garant du statu quo et de l’équilibre social, a tenté de jouer un rôle de chef modernisateur à une époque où le pays intègre le Tiers-Monde et adhère aux aspirations que cette idée porte. Sa tentative de conciliation reste sans suite sous le règne de Hassan II, qui accède au trône en 1961. Le conflit entre les tiers-mondistes et le palais menace la monarchie au cours de la décennie 1965-1975. Au mitant des années 1970, la conquête du Sahara sert de cause nationale destinée à réaliser l’Union sacrée sur la scène marocaine et à renouer le pacte qui unit la monarchie au peuple. Elle se poursuit jusqu’en 1991. L’extrême dureté de la répression politique menée par le régime monarchique et des exactions commises contre ses opposants pendant les « années de plomb » (1960-80) est révélée au début de la décennie 1990, tandis que la participation du Maroc à la Guerre du Golfe suscite l’indignation de larges segments de la population.

Cette orientation de politique étrangère déclenche des émeutes qui permettent à la jeunesse citadine d’exprimer ses aspirations tandis que, comme ailleurs dans le monde musulman, les militants islamistes accroissent leur influence tout en restant divisés. Face à ce changement d’époque, le roi entame une légère réforme du système à l’inclinaison tendanciellement libérale. Elle est reprise après sa mort en 1999 par son héritier Mohammed VI qui tache de se distinguer des crimes du règne précédent. Après les printemps arabes et le processus de modernisation annoncé par le Palais début 2011, la question de savoir si les institutions du royaume pourront évoluer pour se calquer sur les modèles européens de monarchie constitutionnelle, reste ouverte pour Daniel Rivet. La dimension sacrée du pouvoir royal demeure un obstacle et sa réduction au domaine du symbole. Pour l’auteur, il est peu probable que le Roi abandonne sa qualité structurante de commandeur des croyants et un tel geste, s’il est possible, intégrera une dynamique générale de changement du statut et de la pratique de la religion dans la société marocaine, au diapason des évolutions en cours dans l’ensemble du monde musulman.

Daniel Rivet ne se contente pas d’ordonner en mouvements et en périodes une énumération érudite de faits passés. Peu d’auteurs ont comme lui le talent de faire référence, tout en laissant transparaître au fil de leurs écrits et pour le plus grand bonheur de leurs lecteurs, une connaissance intime, une familiarité sensible avec leur objet d’étude. Son Histoire du Maroc est un remarquable outil permettant d’éclairer une réalité présente. La réflexion historique qu’il porte, nourrie de considérations géographiques et anthropologiques, a bien pour enjeu essentiel de « Penser le Maroc », comme l’indique un chapitre initial éponyme. A cet égard, le découpage chronologique des périodes étudiées s’accommode très opportunément de mouvements de va-et-vient à travers les siècles, qui permettent de mesurer l’importance des permanences. Daniel Rivet accorde une large part à l’histoire matérielle et à la complexité d’une société aux lignes de fractures multiples.

Daniel Rivet, Histoire du Maroc, Paris, Fayard, décembre 2012.

Publié le 04/01/2013


Journaliste, Allan Kaval travaille sur les politiques intérieures et extérieures de la Turquie et de l’Iran ainsi que sur l’histoire du nationalisme et des identités minoritaires au Moyen-Orient.


 


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