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Corne de l’Afrique et Péninsule arabique : des relations déséquilibrées (1/3)
Article publié le 14/12/2018

Par Brendon Novel

Brendon Novel est diplômé du Master en affaires internationales (PSIA) de l’Institut d’études politiques de Paris. Il a rédigé son mémoire sur les politiques étrangères golfiennes dans les pays de la Corne de l’Afrique (mars 2018). Une bourse octroyée par le Koweït Program at Sciences Po lui a permis de mener des recherches de terrain au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Somalie, à Djibouti et au Soudan.

Depuis quelques mois, la Corne de l’Afrique est en proie à une reconfiguration géopolitique d’ampleur. Afin de bien saisir les tenants et aboutissants des dynamiques observées depuis l’arrivée au pouvoir en Éthiopie du Premier ministre Abiy Ahmed en avril 2018, il convient de s’en distancier et d’apporter une perspective historique. C’est l’objectif de cette série de trois articles qui visent à analyser l’évolution depuis 1973 des interactions entre la Corne et la Péninsule arabique, tantôt proches, tantôt très éloignées. Le but de ce premier article est d’étudier pourquoi la mer Rouge s’est progressivement constituée en un fossé clivant et parfois infranchissable.

Choc pétrolier et stratégies d’extraversion

L’augmentation spectaculaire du prix du baril suite au choc pétrolier de 1973 a eu pour conséquence l’enrichissement considérable des pays du Golfe arabo-persique. À partir de ce moment, les États de la Corne de l’Afrique ont cherché à obtenir des faveurs économiques des pétromonarchies (investissements, aides au développement, etc.) et ainsi à bénéficier de leur croissance. Les populations ont également été incitées à se rendre dans la péninsule voisine afin d’y fournir la main-d’œuvre nécessaire à des pays au développement spectaculaire. C’est pourquoi, aujourd’hui, les devises étrangères en provenance des diasporas représentent des quantités d’argent considérables. Les pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et le Koweït, se sont saisis de cette dynamique pour accroître leur influence politique sur la rive africaine de la mer Rouge.

Depuis près d’un demi-siècle, le concept d’extraversion défini par Jean-François Bayart est symptomatique de la manière dont les relations ont évolué entre ces deux régions. Afin de satisfaire un désir de rente économique et pour « compenser leurs difficultés à autonomiser leur pouvoir » (1), les acteurs dominants des jeux politiques des pays de la Corne ont, jusqu’à aujourd’hui, développé des liens asymétriques et de dépendance avec des puissances extérieures attirées par leur situation géostratégique privilégiée. C’est la raison pour laquelle cette région est depuis longtemps un terrain de compétition majeur. Les empires britannique, français et italien s’y confrontaient déjà à la fin du 19ème siècle. Pendant la guerre froide, les deux protagonistes américain et soviétique y avaient établi un terrain d’affrontement de choix. Aujourd’hui, les pays du Golfe y ont pris une place similaire et significative, bien qu’ils soient également confrontés à d’autres acteurs comme la Chine et la Turquie.

Les années 1990 : la décennie de l’abandon

La fin de la guerre froide marque le début d’une longue période d’éloignement entre les deux rives. Les pays du Golfe qui étaient politiquement et économiquement investis dans la Corne, notamment l’Arabie saoudite et le Koweït, quittent la région. L’arrivée au pouvoir d’une coalition militaro-islamiste menée par Omar El-Beshir et Hassan Al-Turabi au Soudan tarit considérablement les échanges économiques. Il convient de noter que le Soudan et l’Éthiopie ont longtemps été placés au cœur de la stratégie de sécurisation alimentaire des pays de la péninsule, encore jusqu’à aujourd’hui. De nombreuses promesses d’investissements ont été formulées dans le secteur de l’agriculture. Cependant, beaucoup de ces dernières ne se sont jamais concrétisées et l’échec de la majorité des projets entrepris semble faire l’unanimité chez les observateurs régionaux. Ainsi, en 1989, l’arrivée du régime Al-Ingaz à Khartoum marque un net coup d’arrêt aux investissements et aides au développement. Par ailleurs, la prise de pouvoir dès 1991 d’Isaias Afewerki en Érythrée, couplée à la guerre civile somalienne qui succède à la chute du dictateur Mohamed Siad Barre en 1991, sont autant de raisons qui poussent le Golfe à délaisser la Corne pendant près de 20 ans. Un certain regain d’intérêt est à noter au cours des années 2000, mais ne se manifestera concrètement qu’au lendemain des printemps arabes.

L’exception qatarie : une stratégie multilatérale à l’œuvre

Dès le milieu des années 1990, le Qatar formule une politique étrangère originale qui s’applique notamment à la Corne de l’Afrique. Arrivé au pouvoir en 1995, l’émir Hamad bin Khalifa Al-Thani s’est efforcé de promouvoir son pays à travers une approche multilatérale, se positionnant comme une puissance médiatrice neutre. L’objectif était d’assurer une certaine indépendance politique et diplomatique vis-à-vis de l’Iran et de l’Arabie saoudite.

Dès 1995, le nouvel émir noue de solides relations avec les régimes soudanais et érythréen. Isolés sur les scènes régionale et internationale, Isaias Afewerki et Omar El-Beshir ont trouvé à Doha un interlocuteur de choix. Au Soudan, Hamad bin Khalifa s’est très vite entendu avec Hassan Al-Turabi, islamiste frériste de premier plan. Ejecté du pouvoir en 1999 par El-Beshir, Doha a tenté de se placer comme médiateur entre les deux anciens alliés. En 2009, lorsque Turabi est envoyé en prison, l’émir en personne aurait convaincu le président soudanais de lui rendre sa liberté. Par ailleurs, en Érythrée, dès les années 1990, Isaias Afewerki jouit d’une amitié privilégiée avec Hamad bin Khalifa. Par conséquent, les bonnes relations établies avec les leaderships soudanais et érythréen ont permis à Doha de jouer son premier rôle de médiateur régional en 1999 dans un conflit qui opposait Khartoum à Asmara. Ces derniers finiront par signer un accord de paix à Doha. Si celui-ci a volé en éclats peu de temps après et bien qu’il soit difficile d’évaluer l’importance de l’intervention qatarie, son rôle est révélateur des liens développés avec ces deux pays.

Fort de sa position de membre non-permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies entre 2006 et 2007, le Qatar s’est politiquement engagé en Somalie dès la prise de pouvoir de l’Union des tribunaux islamiques à Mogadiscio en juin 2006. Expulsés en décembre de la même année, Doha a multiplié les tentatives de réconciliation entre différentes factions, mais toutes se sont révélées infructueuses. Ses efforts de médiation se sont poursuivis sous la présidence de Sheikh Sharif Ahmed (2009-2012) qui, dans un premier temps, a accusé le Qatar de soutenir le groupe terroriste Harakat Al-Shabaab. Il a ensuite concédé que Doha pourrait organiser des négociations de paix entre le gouvernement fédéral de transition et les deux principaux groupes insurgés, Hizbul Islam et Al-Shabaab. Celles-ci n’ont jamais eu lieu et l’ensemble de ses tentatives diplomatiques est considéré comme un échec. Néanmoins, la petite péninsule du Golfe s’est efforcée de poursuivre ce rôle sous la présidence d’un candidat qu’elle a soutenu, Hassan Sheikh Mahmoud, et qui accède au pouvoir en 2012. De nouveau, ses efforts se révèlent infructueux, ce qui ne l’empêche pas de financer un nouveau candidat en 2017, Mohamed Abdullahi Mohamed ‘Farmaajo’, qui remporte les élections.

Un autre processus de médiation dans la région du Darfour entre des groupes rebelles et Khartoum est également à signaler. Nommé médiateur par la Ligue arabe en 2008, le Qatar parvient, trois ans plus tard, à la signature du Doha Document for Peace in Darfur censé mettre fin au conflit. Pendant près de six années consécutives, ce dernier a mobilisé d’importantes ressources financières et politiques aux résultats limités. De nombreux observateurs considèrent que les moyens militaires déployés par le régime soudanais sont à l’origine de la baisse observée des affrontements armés dans cette région au sud-ouest du pays.

Enfin, le différend frontalier entre Djibouti et l’Érythrée qui a éclaté en un affrontement armé en 2008 a été pris en main par Doha. En 2010, les deux parties y ont signé un accord de résolution du conflit. Bien que cette médiation se soit étendue jusqu’en juin 2017, elle n’a donné que très peu de résultats.

Dans l’ensemble, les initiatives diplomatiques qataries dans la Corne de l’Afrique sont limitées et contestées. De plus, son approche très partisane des « printemps arabes » a effrité sa réputation de médiateur. Néanmoins, sa stratégie multilatérale lui a permis de s’assurer de liens politiques forts qui persistent aujourd’hui et qui se heurtent à d’autres acteurs qui souhaiteraient voir son influence réduite, tels que les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

2011 : regain d’intérêt

Les printemps arabes marquent progressivement la fin de deux décennies d’éloignement. La reconfiguration géopolitique qui traverse l’ensemble du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord a un impact transversal sur les pays de la Corne de l’Afrique avec qui la Péninsule arabique partage une « interdépendance sécuritaire », plus ou moins priorisée selon le niveau d’instabilité qui prévaut dans la région de la mer Rouge.

Bien que les forces qui prônaient le changement aient eu un temps le vent en poupe, les mouvements contre-révolutionnaires se sont rapidement imposés dans les pays dont les populations s’étaient soulevées. Ces derniers ont été largement soutenus par l’Arabie saoudite et les Émirats qui ont revisité leurs propres politiques étrangères en réaction à la nouvelle donne géopolitique régionale (2). Abu Dhabi et Riyad sont devenus plus ambitieux et agressifs, visant à rétablir un « ordre autoritaire » dans les pays aux velléités révolutionnaires et démocratiques, souvent favorables aux Frères musulmans et ouverts à l’influence iranienne – leurs menaces existentielles respectives. Les développements politiques en Égypte et au Yémen dès 2011/2012 les ont amenés à reconsidérer en priorité la sécurité de la mer Rouge, notamment des points de passage du Canal de Suez et du détroit de Bâb el-Mandeb. Déjà, depuis 2010, Abu Dhabi avait initié un programme de financement et de formation des Forces de Police Maritime du Puntland (PMPF) afin de lutter contre les actes de piraterie originaires de Somalie en hausse depuis 2008, menaçant les cargos pétroliers de passage dans le Golfe d’Aden en provenance des pétromonarchies. Les Émirats ont ensuite engagé des actions antiterroristes dans cette même région du Puntland, contre le groupe terroriste Al-Shabaab.

Couplés au retrait américain latent de la région et à l’arrivée de nouveaux acteurs comme la Turquie en Somalie depuis 2011, ces événements ont favorisé le rapprochement des EAU et de l’Arabie saoudite avec les pays de la Corne qui, en raison de leur situation géographique, ne peuvent dorénavant plus être ignorés ou sous-estimés. Rapidement, des convergences d’intérêts se sont créées, mais il a fallu attendre le déclenchement de la guerre au Yémen pour qu’elles soient catalysées et rendues concrètes.

Des stratégies d’extraversion qui persistent aujourd’hui

Déjà, l’éviction d’Hassan Al-Turabi du pouvoir en 1999 a marqué le retour des pays du Golfe et de leurs financements au Soudan, notamment de la puissance saoudienne. L’objectif était de renforcer les positions d’Omar El-Beshir contre celles de Turabi. D’une manière générale, il semble que les fonds (investissements, aides au développement, etc.) en provenance du Golfe sont très politiques. Les initiatives économiques des pétromonarchies sont liées aux ambitions et intérêts économico-politiques des deux parties. Souvent mis en avant, les liens culturels, historiques et religieux sont des arguments cosmétiques qui servent à justifier des stratégies opportunistes et des changements d’alliances aux dessous économiques et/ou politiques souvent peu assumés par les autorités des pays de la Corne. C’est notamment la rhétorique du régime soudanais qui justifie l’envoi de plusieurs milliers de soldats au sein de la coalition sur le front yéménite par la nécessité de protéger les Lieux saints de La Mecque et de Médine. Il semble que ce soutien est lié aux compensations multiformes d’Abu Dhabi et de Riyad. Dans l’ensemble, les sommes allouées en contrepartie à un soutien politique et parfois militaire peuvent être d’une importance vitale pour ces partenaires africains.

Dans un contexte où, selon un rapport de l’institut néerlandais Clingendael, « la coopération Corne-Golfe […] est entachée de déconvenues et d’un manque de confiance chronique » (3), il peut être difficile d’imaginer des partenariats durables entre des régimes opportunistes qui pourraient vraisemblablement se tourner le dos à la moindre secousse, comme cela s’est déjà produit dans le passé. Toutefois, si la guerre au Yémen a permis de satisfaire l’objectif à court terme de Riyad et d’Abu Dhabi de s’assurer un soutien politico-militaire des pays de la Corne de l’Afrique, il semble que l’axe saoudo-émirati souhaite inscrire sa présence et son influence dans un temps plus long, à travers une stratégie plus réfléchie, dans une région qui fait dorénavant intégralement partie de son espace sécuritaire et qui est constituée de pays aux intérêts, notamment économiques, qui se recoupent avec les siens. Les évolutions récentes semblent confirmer cette tendance.

Lire la partie 2 :
Intégration de la Corne de l’Afrique à l’espace sécuritaire du Golfe : rôle catalytique de la guerre au Yémen (2/3)

Notes :
(1) Bayart, Jean-François, L’Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.
(2) Lire Almezaini, K., Rickly, JM., et al, The Small Gulf States, Foreign and Security policies before and after the Arab Spring, Londres, Routledge, 2017.
(3) Meester, J., Van den Berg, W., Verhoeven H, Riyal Politik : The political economy of Gulf investments in the Horn of Africa, Clingendael, CRU Report, avril 2018.

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