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Confluences Méditerranée numéro 84, Qatar jusqu’où ?

Par Allan Kaval
Publié le 29/03/2013 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Dans son article inaugural, Jérôme Lavandier [1] revient sur l’émergence du Qatar en tant qu’entité autonome. Intrinsèquement lié au destin de la dynastie al-Thani arrivée au pouvoir depuis son alliance avec Londres en 1916, le Qatar est l’incarnation territoriale d’une volonté d’affirmation politique persistante et dirigée aussi bien contre les acteurs politiques locaux que contre de grands empires avec lesquels les émirs successifs sauront s’accommoder tout en jouant de leurs rivalités. Le Qatar devra d’abord s’affirmer contre la double influence de l’Empire ottoman, maître du Hedjaz, et de l’Empire britannique qui a besoin de contrôler le Golfe persique, par lequel passe une portion maritime de la route des Indes. Il devra ensuite se singulariser vis-à-vis des autres émirats du Golfe au moment des indépendances dans les années 1970, décidant de rester à l’écart de leur Union tout en contenant l’influence de son grand voisin saoudien avec qui il a le wahhabisme en partage, en faisant planer la menace d’un rapprochement avec l’Iran. A cette persévérance dans la quête d’indépendance, répond cependant la persistance des luttes intestines que se livrent les clans rivaux de la famille al-Thani. Karim Sader [2] analyse ainsi la tradition du coup d’Etat qui caractérise l’histoire politique de l’émirat. Derrière des réformes démocratiques qui ne répondent pas aux aspirations d’une population dont les citoyens qataris ne forment qu’un cinquième, le Qatar fonctionne de manière « féodale » et autoritaire.

Un tel système politique s’articule très bien avec la nature rentière de l’économie qatarie. Décennie des indépendances dans le Golfe, les années 1970 sont aussi celles des chocs pétroliers qui accroissent les revenus du Qatar comme de ses voisins, et permettent à la famille régnante d’asseoir son autorité par le transfert massif de liquidités vers la société. Cependant, comme le met en évidence Perla Srour-Gandon [3], la stratégie économique du Qatar présente des singularités certaines par rapport à celles de ses voisins. En effet, ce n’est pas le pétrole qui a fait l’immense richesse du Qatar détenteur du premier PIB par habitant au monde, mais le gaz naturel dont il est l’un des plus grands producteurs planétaires, et qu’il exploite de manière originale. Les revenus engendrés par son exploitation sont utilisés pour investir massivement à l’étranger, dans une Europe en crise notamment, et diversifier l’économie de l’émirat afin de pallier à la raréfaction des ressources en hydrocarbures à moyen terme. Cette stratégie de diversification passe, comme le montre Matthieu Brun [4], par le développement d’un secteur agricole propre, susceptible d’assurer l’autonomie alimentaire d’un pays aride et lui servir également de levier d’influence dans la zone moyen-orientale et nord-africaine. Affichant par ailleurs comme un objectif de long terme la transformation du Qatar en « économie basée sur la connaissance », le Qatar développe prioritairement des secteurs susceptibles d’être utilisés comme vecteurs d’influence, comme canaux du Soft power, tels que la culture et l’éducation supérieure où la cheikha Mozah joue un rôle central. Le sport prend également une place importante dans la stratégie d’influence de l’émirat aussi bien par le rachat et la valorisation de manifestations et de clubs sportifs, que par l’organisation sur son propre sol d’événements de premier ordre. La coupe du monde de football de 2022 qui se tiendra à Doha est appelée à marquer l’apogée de cette politique. Sébastien Abis [5] revient dans son article sur cet aspect particulier de la projection d’influence qatarie en se concentrant sur la place centrale qu’y prennent les investissements dans le domaine du football, sport particulièrement porteur du fait de sa diffusion internationale, de sa financiarisation poussée et de son puissant impact médiatique.

Pour le Qatar, Soft power et Hard power ne s’excluent jamais tout à fait. L’influence du Qatar est au service du rôle de grande puissance que l’émirat souhaite jouer, en menant, comme le souligne Medhi Lazar [6], une « diplomatie d’engagement » qui a fait preuve de son activisme dans le contexte du printemps arabe. Avant 2011, la diplomatie qatarie consistait d’abord, dans la continuité de l’époque impériale, à trouver des alliés lointains contre des ennemis, des rivaux proches, et notamment l’Iran avec qui l’émirat partage le vaste gisement gazier North field/South Pars ainsi que l’Arabie saoudite, historiquement hostile à son indépendance et rivale sur le plan de la guidance wahhabite. C’est là tout le sens de la relation spéciale développée à partir des années 1990 avec les Etats-Unis, conforme à la « culture stratégique du protectorat » adoptée par l’émirat. Les années 2000 voient cependant l’émirat prendre une certaine autonomie et s’investir dans une diplomatie de médiation, revendiquant la non-ingérence, tenant une position réputée équidistante de tous les acteurs régionaux et internationaux impliqués dans son environnement. Les soulèvements arabes cependant ont changé la donne. Depuis la Libye, le Qatar soutient officiellement les forces contestataires, à l’exception des révolutionnaires bahreïnis. Majoritairement chiite et opposée à la mainmise d’une dynastie sunnite sur son pays, l’opposition à l’émir du Bahreïn a été écrasée par les forces du CCG au sein duquel l’Arabie saoudite et le Qatar avaient fait taire leurs différends pour l’occasion.

Lors des soulèvement arabe, la diplomatie qatarie, qui était auparavant une diplomatie de l’intermédiation et de la neutralité, s’est changée en diplomatie confessionnelle qui fait de l’émirat une partie prenante essentielle du conflit entre chiites et sunnites à l’échelle, non seulement du Moyen-Orient mais du monde musulman tout entier. Pour Hala Kodmani [7] qui aborde cette question, c’est à la poursuite d’un objectif de visibilité que le Qatar s’est impliqué si fortement dans les soulèvements. A cet égard, son entreprise est couronnée de succès, nul dans un monde arabe en pleine transition historique n’ignore l’existence de l’émirat, pas plus que ses ambitions et que la capacité d’influence. Usant de leviers pécuniaires et médiatiques par le biais d’Al-Jazeera, le Qatar s’est imposé parmi les acteurs principaux de la crise actuelle. La guerre civile sans perspective de dénouement à court terme envisageable qui sévit en Syrie, lui donne l’occasion de se mettre en première ligne. Prônant sur la scène diplomatique une intervention militaire internationale, le Qatar soutient matériellement la rébellion en favorisant comme ailleurs les acteurs islamistes qui prennent ainsi le dessus sur les autres factions de l’opposition. La promotion des formations islamistes, notamment par le biais des réseaux humains affiliés aux Frères musulmans, est une constante de la politique du Qatar dans les pays en transition. L’émirat leur accorde des mannes financières qui contribuent à la marginalisation des acteurs laïcs et libéraux. Dans les cas de conflits armés, le soutien du Qatar est également sélectif et favorise les groupes combattants porteurs d’une idéologie qu’il juge conforme à la sienne. Cependant, le monde arabe est loin d’être homogène et l’activisme du Qatar est diversement apprécié des populations qui le composent. Sa proximité avec les Etats-Unis, sa connivence supposée avec Israël, constituent de sérieux handicaps. Ses alliés ont su tirer partie des crises politiques grâce au soutien financier et logistique qu’il leur a accordé. Ils sont loin cependant, que ce soit en Egypte ou en Tunisie, de faire l’unanimité, et le rejet dont ils font l’objet peut se répercuter sur leur soutien qatari.

Dans sa stratégie d’internationalisation, le Qatar mise sur la construction de relations étroites avec les pays occidentaux dont il partage nombre de positions sur les dossiers liés aux soulèvements arabes et sur la crise syrienne. A cet égard, la France fait figure de cas particulier, les relations privilégiées qu’entretiennent Paris et Doha étant antérieures aux révolutions. Comme l’indique Jean-François Coustillière [8], le Qatar, par ses investissements immobiliers et ses participations dans nombre de grands groupes financiers, fait partie du paysage français. Sa présence croissante est liée à une situation économique morose dans laquelle Paris ne peut bouder un investisseur aussi important, quitte à laisser croitre son influence à l’intérieur de ses frontières. La relation franco-qatarie jouit cependant d’un certain enracinement. Dans les années 1980, la France fournissait 80% des armements de l’émirat avant de passer avec lui plusieurs accords de défense dans les années 1990. Depuis 2007, les relations franco-qataries se sont approfondies et Doha faisait figure de relais pour les ambitions arabes de la France dans la région, par son rôle d’intermédiaire. Cependant les liens tissés entre l’émirat et la République sont problématiques. Sur le plan international, la convergence entre les intérêts des deux pays paraît précaire. La projection internationale du Qatar utilise des vecteurs d’influence idéologiques qui promeuvent une vision rigoriste de l’Islam, celle-là même que défendent les ennemis de la France au Mali. Par ailleurs, l’investissement francophone du Qatar avec la création prochaine d’une branche en langue française d’al-Jazeera, dont le siège devrait être installé à Dakar, fait de l’émirat un rival plus qu’un partenaire au Maghreb comme en Afrique subsaharienne. Sur le plan intérieur, la participation du Qatar dans des groupes privés aux activités stratégiques comme Total ou Lagardère pose également problème. De plus, si l’Etat français semble avoir repris la main sur le projet de fonds destinés aux banlieues française, la politique d’influence de l’émirat wahhabite sur le territoire français qui vise prioritairement les citoyens musulmans du pays est tout aussi problématique. C’est d’ailleurs à ce point précis que Haoues Seniguer [9] consacre un article, plaçant l’action du Qatar en France, pays européen comptant la population musulmane la plus importante, dans le cadre de la rivalité qui oppose le pays et ses alliés Frères musulmans à l’influence salafistes de l’Arabie saoudite.

En plus de ce spécial « Qatar », on peut lire dans ce numéro une contribution d’Olivier Damino [10] sur le statut de Jérusalem ainsi qu’un article de Yilmaz Öczan [11] sur la question kurde en Turquie, particulièrement opportun après qu’à l’occasion des fêtes du Newroz, le 21 mars 2013, Abdullah Ocalan, le leader emprisonné du PKK ait lancé son appel à la fin du conflit militaire qui oppose les militants kurdes à l’Etat turc depuis 1984.

Publié le 29/03/2013


Journaliste, Allan Kaval travaille sur les politiques intérieures et extérieures de la Turquie et de l’Iran ainsi que sur l’histoire du nationalisme et des identités minoritaires au Moyen-Orient.


 


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