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Conflit agro-pastoral dans le Hazarajat (1/2) : identités communautaires

Par Gabriel Romanche
Publié le 04/11/2020 • modifié le 04/11/2020 • Durée de lecture : 12 minutes

Les analyses actuelles du conflit, de la montée en puissance de la wilaya Khorasan de l’État islamique (Islamic State Khorasan Province, ISKP) à l’accord de Doha et aux futures négociations intra-afghanes consacrant le retour en grâce des Taliban, soulignent l’exacerbation progressive des tensions ethniques et religieuses. L’instrumentalisation des rapports communautaires permet ainsi aux différents acteurs du conflit d’entretenir une instabilité profitable, voire d’entrainer l’Afghanistan dans un conflit civil d’une toute autre dimension, beaucoup plus semblable aux conflits du Moyen-Orient.

Le conflit récurrent entre les communautés hazara sédentaires et les éleveurs nomades kuchi est un sujet d’étude particulièrement propice à l’analyse de l’exacerbation des tensions communautaires. Ce conflit intermittent se caractérise par de régulières flambées de violence depuis la fin du XIXe siècle et implique directement deux des populations les plus défavorisées de l’Afghanistan contemporain, tout en offrant de multiples opportunités d’instrumentalisation. Nous verrons dans ce premier volet les caractéristiques de ces deux communautés et sur quoi se fonde leur identité collective.

I. Les éleveurs hazara de l’Hindu Kush

a) Région hostile et peu propice au développement

Le Hazarajat est une région historique qui s’étend de façon indéterminée sur les provinces centrales de Bamian, Ghazni, Wardak, Sar-e-Pol, Parwan, Balkh, Ghowr et Daykundi. Plus importante zone de peuplement chiite de l’Afghanistan, cette région est également la principale zone de peuplement hazara [1]. Composé des principaux sommets du pays, ce cœur montagneux est particulièrement inaccessible et peu propice au développement. Encore aujourd’hui, la ville de Bamian et les régions environnantes sont presque totalement coupées du reste du pays durant les cinq mois d’hiver par l’enneigement des cols et le manque ou le mauvais entretien des infrastructures viaires. Les choix posés par les administrations successives depuis les années 1960 et les axes d’effort de la reconstruction depuis 2001 ne se sont jamais intéressés en profondeur au désenclavement de cette portion du territoire, l’aggravant même parfois. Lorsque dans les années 1960 les Soviétiques construisent le tunnel de Salang permettant un accès direct de Kaboul à Kunduz, la ville de Bamian s’est trouvée de fait écartée des itinéraires de transit alors qu’elle était un passage obligé vers le nord du pays. De même, le développement de la route Kaboul-Ghazni-Kandahar-Hérat financé par l’administration américaine a été préféré à un projet allemand de route Kaboul-Hérat par Bamian et le massif de l’Hindu Kush.

Disposant d’une faible portion de terres arables et d’un accès à l’eau limité aux seules précipitations, le Hazarajat est peu propice à l’agriculture de masse et fortement dépendant des aléas climatiques. En 2010, la plupart des habitants de la région vivaient dans des habitations de taille réduite, principalement construites avec des matériaux naturels aisément accessibles, peu onéreux et assurant une bonne conservation de la chaleur. Les exploitations agricoles sont de petites tailles, partagées entre des pâtures non irriguées et des terres agricoles irriguées [2]. Une étude de 1997 recensait environ 0.34 hectare de terres irriguées et 0.252 hectare de terres non irriguées par famille. La faible taille de ces exploitations et le caractère aléatoire de l’accès à la ressource en eau au gré des épisodes de sécheresse placent les populations du Hazarajat dans une situation de stress alimentaire récurrent. L’accroissement de la population malgré les conflits et les vagues d’émigration engendrent mécaniquement l’augmentation des périodes de manque en ce domaine.

Soumis à des conditions naturelles qui entrainent une faible proportion de terres arables, un stress hydrique important et un isolement géographique presque absolu durant l’hiver, le Hazarajat impose à ses habitants un environnement hostile qui les rend particulièrement sensibles à toute crise externe (économique, sécuritaire, climatique).

b) Population historiquement marginalisée

Le Hazarajat est peuplé en très large majorité par la population hazara. Représentant 10 à 20% de la population de l’Afghanistan, les Hazaras s’identifient tantôt comme les habitants originels du centre montagneux du pays, tantôt comme les descendants des cohortes mongoles de Gengis Khan. Majoritairement chiites duodécimains de rite jafarite, ils représentent la plus grande part des chiites afghans, malgré l’existence de communautés tadjikes chiites dans le nord-est du pays et la présence dans le Hazarajat d’une minorité Ismaélienne et d’une minorité de Sayyed, eux aussi chiites duodécimains mais se revendiquant d’origine arabe et descendant de la famille de Mahomet.

Les populations du Hazarajat ont vécu en quasi autarcie jusqu’à l’invasion de leurs terres par Abdur Rahman. Celui-ci avait obtenu le retrait des troupes britanniques du sol afghan en 1880 à la condition d’affermir son contrôle sur le nord et le centre du pays, ce qu’il fit rapidement avec le soutien financier et matériel des Britanniques, et en mobilisant, déjà, le vocable de la guerre sainte contre les populations chiites pour entrainer à sa suite les pachtouns sunnites. Une fois le Hazarajat conquis, l’administration de Kaboul y mit en place des politiques fiscales et foncières particulièrement lourdes et injustifiées, allant jusqu’à organiser des déplacements forcés de populations hazara vers la capitale pour s’en assurer un contrôle plus ferme.

Jusque-là très peu unifiées politiquement, les populations hazara se rebellèrent collectivement en 1891. Afin de rétablir l’ordre dans la région, Abdur Rahman mobilisa les éleveurs pachtouns nomades de la confédération Ghilzai en leur assurant l’accès et la propriété foncière des pâtures d’été, et la mise en esclavage des populations qui vivaient dans la région. Cette phase de terreur dura plus de vingt ans, jusqu’à ce que les successeurs d’Abdur Rahman reviennent sur une partie de ces décisions, rendant notamment une partie des terres aux Hazaras et s’assurant leur docilité par un fort clientélisme vis-à-vis des élites locales. Par la suite, la corruption de l’administration centrale pachtoun confirma la marginalisation des populations des hautes terres et la domination des Pachtouns sur les autres ethnies afghanes.

L’invasion soviétique puis la guerre civile entrainèrent tout à la fois une prise d’indépendance de ces populations et le durcissement des rapports communautaires par l’affiliation aux différents partis de moudjahidin [3]. Les intrants géopolitiques aidant, ces relations intercommunautaires se sont durcies sur un mode ethnique (soutien du Pakistan aux Pachtouns, des Etats d’Asie centrale aux Tajiks, de la Turquie aux Ouzbeks,…), ou religieux (soutien iranien aux partis chiites, américano-saoudiens aux partis sunnites). Le Hazarajat ne fut pas épargné par ces processus en devenant le sanctuaire du Sazman-i Nasr et du Sapah-i Pasdaran qui devinrent en 1987 le Hezb-e-Wahdat d’Abdul Ali Mazari, principal leader chiite afghan au cours de la guerre civile. Libérées de la pression de l’État central, les populations du Hazarajat retrouvèrent possession de leurs terres pour une courte période. Elles durent toutefois faire face en 1995 aux tentatives de conquête du Jamiat-e-Islami menées par Rabbani et Massoud, lequel encouragea lui aussi l’exacerbation des tensions entre Pachtouns et Hazaras pour favoriser ses propres positions. En 1998, les Taliban mirent un terme à cette autonomie après un épuisant blocus économique en prenant possession du Hazarajat et en y désarmant toutes les milices hazaras. Les tentatives de résistances se soldèrent par des massacres et d’importants déplacements de population [4].

La chute des Taliban en 2001 et la mise en place de l’administration transitoire puis du gouvernement Karzai ouvrit aux Hazaras la route du gouvernement et la possibilité d’être reconnus comme minorité défavorisée par les puissances internationales investies dans la reconstruction de l’Afghanistan. Abdul Karim Khalili, Hazara originaire de la province de Wardak et figure du Hezb-e-Wahdat, devint en 2004 le second vice-président du président Karzaï nouvellement élu. Formidable opportunité de dénoncer la domination des Pachtouns et des Tadjiks sur l’État afghan, ce basculement politique n’a cependant pas été exploité par une communauté hazara trop divisée pour présenter un front efficace et remettre en question les rapports de force politiques.

Si l’on date la formation de l’État afghan à proprement parler au règne d’Abdur Rahman, il est évident que les rapports entre Kaboul et la région montagneuse du Hazarajat ont toujours été l’objet d’un déséquilibre marqué par la volonté de l’administration de se centraliser et d’asseoir son autorité sur ces régions peu accessibles. La présence majoritaire de populations hazaras chiites dans le Hazarajat a ainsi offert de manière régulière aux gouvernements de Kaboul une opportunité de justification pour mener des politiques de marginalisation, voire de persécution. De la mobilisation de critères ethniques à l’exploitation de critères religieux, le discours politique de Kaboul et le rassemblement des populations visées par ces politiques a entrainé une uniformisation de la conscience collective des Hazaras dans le Hazarajat. La volonté d’unification de l’administration centrale, par le rejet relatif des systèmes ancestraux de rapports claniques et des fonctionnements intercommunautaires à l’échelon ultra-local, a également entrainé une uniformisation de l’identité des groupes ethniques autour des critères par lesquels ils ont été désignés. Le Hazarajat d’avant Abdur Rahman ne se percevait pas comme le bastion d’une ethnie minoritaire qu’il est devenu depuis. La variété de la population hazara, qu’elle soit sociale, clanique, religieuse ou d’éducation, s’est peu à peu muée en une reconnaissance d’une identité collective qui s’appuie davantage sur le dernier siècle d’histoire commune que sur des éléments historiques ou factuels. La marginalisation des Tadjiks et des Sayyed dans la compréhension actuelle du territoire du Hazarajat manifeste cette uniformisation de l’identité collective à la fois projetée et revendiquée.

II. Les éleveurs nomades Kuchis

La seconde communauté dont la définition nous intéresse pour la compréhension des fréquents pics de violences autour des pâtures du Hazarajat est celle des éleveurs nomades. Le terme de Kuchi aujourd’hui communément admis comme terme générique pour les désigner est issu du persan et renvoie directement à l’idée de migration. Toutefois, ces nomades ne forment pas un groupe ethnique à proprement parler.

La pratique de l’élevage et du pastoralisme nomade, reposant sur un modèle de déplacement saisonnier entre les plaines périphériques et les pâtures d’altitude au centre du pays, est ancienne et a représenté une part massive de l’économie de l’Afghanistan. L’élevage en Afghanistan se pratique aussi bien sur le mode de la transhumance (déplacement du troupeau et de ses seuls gardiens), que de la nomadisation saisonnière (déplacement de la communauté toute entière autour de son cheptel). Les grands déplacements de population depuis les années 1990 ont entrainé une disparition du cheptel, une partie des éleveurs ayant dû abandonner leurs élevages, une autre ayant choisi de partir vers le Pakistan ou l’Iran avec ses troupeaux. En 2001, le cheptel afghan avait déjà connu une réduction de 40% par rapport au niveau de 1998. Ce chiffre atteint 60% en 2002 [5]. La réduction du cheptel entraine des changements de pratiques au sein des populations autrefois très dépendantes de l’élevage. Confronté à cette réduction et à l’insuffisance de la production de viande pour satisfaire aux besoins de la population afghane, le ministère de l’Agriculture et de l’Elevage, avec le concours de l’aide au développement américaine (USAID), a tenté d’augmenter la quantité de bétail disponible. En dehors de cette activité pastorale, les Kuchis ont été l’un des principaux vecteurs d’échanges commerciaux connectant les différents points du territoire mais aussi l’étranger. Jusqu’au début du XXe siècle, l’absence d’infrastructures et de routes suffisantes faisait de l’Afghanistan un pays particulièrement enclavé et isolé des routes commerciales traditionnelles. La capacité de port d’une partie du bétail des populations nomades leur permettait alors d’assurer des livraisons de marchandises dans des régions reculées, et de monnayer parfois leur accès à certaines pâtures.

Pratique généralisée, l’élevage et les déplacements saisonniers ne sont pas le fait d’une ethnie en particulier. Toutes les ethnies du pays sont représentées parmi les éleveurs nomades, en particulier les Pachtouns, les Baloutches, les Tadjiks et les Turkmens. De même, la plus grande partie des clans ou tribus pachtouns compte aussi bien des éleveurs nomades que des sédentaires, voire des urbains. Richard Tapper dans son étude de 2008 pour le Journal of the Royal Anthropological Institute [6], souligne le peu de substance que l’appellation « Kuchi » représentait jusqu’à récemment pour les intéressés eux-mêmes. Se désignant davantage comme éleveurs (maldar) que comme nomade (kuchi), ces populations considèrent leur spécificité sur le plan de la profession ou de l’occupation davantage que sur celui d’une identité communautaire [7]. Le terme retenu par l’administration coloniale britannique et d’usage dans le sud de l’Afghanistan, powindah, se réfère lui aussi à l’activité pastorale davantage qu’à la notion de mobilité. De même sur la plan ethnique, les éleveurs pachtouns pratiquant ce type de mobilité se définissent comme pachtouns avant de se définir comme nomades. Bernt Glatzer et Michael Casimir rapportent de leur étude de terrain des années 1970 que les nomades pachtouns ne se « considèrent pas comme un groupe social distinct », et sont « conscients d’appartenir à la majorité pachtoune d’Afghanistan, laquelle est majoritairement agricole et sédentaire » [8].

La question se pose donc de savoir comment ces nomades, que par facilité nous appellerons ici Kuchis, en sont venus à revendiquer aujourd’hui une véritable identité communautaire reposant sur la revendication d’une spécificité culturelle. Ce mouvement, comme celui que nous avons observé chez les Hazaras, peut être renvoyé pour ce qui est de ses premières manifestations au règne d’Abdur Rahman et à la répression menée contre les rebelles hazaras par les Kuchis de la confédération Ghilzaï. Identifiés comme Pachtouns et habitués à se déplacer dans les zones du territoire peuplées par d’autres ethnies, les éleveurs nomades devinrent un outil d’influence et d’expansion de la monarchie afghane. Lorsque l’Émir fait le choix de mobiliser ce groupe spécifique d’individus pour atteindre son objectif politique, il s’appuie sur des comportements communs. Toutefois, la consécration des Kuchis comme groupe distinct est concrétisée dans les usages et les pratiques lors des élections législatives de 2005 au cours desquelles les Kuchis ont été reconnus comme minorité et se sont vus attribuer 10 sièges permanents sur les 249 que compte alors le Parlement afghan [9]. La création en 2006 du Independant general directorate of Kuchi (IGDK) a complété cet accès au statut de minorité reconnue. Motivé par un impératif de représentativité au regard du modèle proportionnel du Parlement, cette reconnaissance de leur spécificité a également entrainé une identification d’un groupe spécifique qu’il a alors fallu cerner.

Dans le même temps, les déplacements de population, la perte du cheptel et la promotion par les autorités afghanes d’un mode de vie et d’un modèle économique plus occidentalisé ont provoqué une sédentarisation d’une part importante de la population kuchi. Les années 1990 ont ainsi vu 11,4% de la population kuchi de la province de Kaboul se sédentariser durablement [10]. Le départ d’une grande part de ces populations vers des camps de réfugiés au Pakistan et en Iran, les difficultés causées par la guerre civile pour se déplacer sur le territoire afghan, ont largement motivé cette tendance. En 2005, le National multi sectoral assessment on Kuchi estimait à 15% la proportion de nomades sédentarisés. L’IGDK affirmait quant à lui en 2019 que la nomadisation totale avait disparu d’Afghanistan, et que sur 4,5 à 5 millions de nomades, seuls 150 000 à 200 000 pratiquaient encore une semi-nomadité. Malgré la subjectivité de ces données et leur manque de fiabilité, la réduction drastique du nombre de Kuchis pratiquant encore un pastoralisme nomade est un fait avéré [11].

On assiste donc simultanément depuis 2001 à une reconnaissance politique de la particularité des Kuchis reposant sur les spécificités culturelles liées à la pratiques d’un modèle ancestral de pastoralisme nomade, et une sédentarisation massive de cette population qui abandonne progressivement ce même modèle ancestral. Ces éleveurs nomades qui ne se sont jamais identifiés comme une communauté spécifique mais comme membres de réseaux de solidarité (qaum), ou de leur ethnie (pachtoun) sont aujourd’hui en pleine reconstruction identitaire autour de pratiques relevant très largement de la mémoire. Identifiés comme particulièrement défavorisés par les différentes structures internationales en raison de leur faible accès à l’éducation, de leur situation économique instable suite aux décennies de guerre qui ont rendu leur modèle économique de subsistance obsolète ou inefficient, ceux que l’on identifie comme Kuchis sont contraints de s’adapter à la nouvelle donne politique afin de tirer leur épingle du jeu politique de l’Afghanistan contemporain.

Conclusion

Les deux communautés que nous venons de présenter sont parmi les plus défavorisées d’Afghanistan. Marginalisées en raison de leur mode de vie, de leur région d’installation ou de leur appartenance réelle ou supposée à un groupe minoritaire religieux ou politique, elles sont contraintes de se redéfinir collectivement.

Cette redéfinition passe notamment par un positionnement collectif par rapport à l’autorité politique et aux bailleurs de l’aide internationale si prégnante dans le système économique afghan, mais aussi par la confrontation collective susceptible de renforcer la légitimité communautaire. Ces constructions identitaires relatives à l’environnement ne sont pas pour rien dans le conflit qui oppose ces deux communautés et dont nous étudierons les fondements pratiques et économiques mais aussi les tenants et aboutissants politiques dans la seconde partie de cette étude.

Publié le 04/11/2020


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est actuellement analyste au ministère de l’Intérieur, spécialisé sur la zone afghano-pakistanaise. Il a auparavant occupé un poste similaire dans un service interministériel et a servi à l’État-major de l’armée de Terre.


 


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