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Compte rendu du film « Moka Malo, ou l’histoire du café et des corsaires » de Richard Hamon

Par Mathilde Rouxel
Publié le 23/01/2018 • modifié le 23/01/2018 • Durée de lecture : 5 minutes

Une boisson mystique

Le mot arabe de café, « qahwa », est un terme mystique. Le café était en effet une boisson que consommaient les missionnaires soufis envoyés en Arabie, et qui accompagnait leurs méditations nocturnes. Avant l’islam, « qahwa » désignait le vin – non pas en tant que boisson issue de la fermentation du raisin, mais bien en tant que boisson mystique permettant d’atteindre le divin.

Ces caractéristiques faisaient du café une boisson controversée parmi les musulmans, tandis qu’elle se popularisait dans la péninsule Arabique. C’était particulièrement la façon de consommer le café qui était critiquée ; ceux qui buvaient cette boisson, réunis, se révélaient bruyants, dansants, et étaient souvent entourés d’éphèbes. Vu comme un stimulant pouvant avoir des effets secondaires, le café provoquait aussi la crainte de sédition politique : dans les lieux où l’on buvait cette boisson, les discussions étaient animées. Le café fut donc interdit à La Mecque, au Caire et à Constantinople, bien que sa popularité l’ait rendu difficile à proscrire.

Le café, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ne se cultivait qu’au Yémen, à 1000 ou 2000m d’altitude. Les plants de cafés étaient cultivés en terrasse, résultat d’un lourd travail pour les tribus locales.

Le café en Europe

Au début du XVIIIe siècle, la France est encore en guerre contre le Royaume-Uni ainsi que dans les Flandres contre la Hollande. Au passage de la mer du Nord et de la Manche, l’un des objectifs de ces combats est le contrôle des mers, car contrôler les mers signifiant contrôler le commerce mondial. La concurrence dans ce domaine est rude. La Hollande sût faire main basse sur toutes les épices. Mais la denrée la plus convoitée reste le café, alors importé des hauts-plateaux du Yémen, plus couramment présentée en ce temps comme « l’Arabie Heureuse ».

Le café fait son apparition en Europe aux alentours de 1650. Le premier café d’Angleterre est ouvert à Oxford en 1649 par un arménien chrétien : les étrangers venant du monde musulman n’avaient pas l’autorisation, à cette époque, d’ouvrir un commerce. En France, le café est entré à la cour de Louis XIV par le biais de Suliman Hager, qui avec son salon à l’oriental lance la mode des turqueries. C’est lui qui, pour gommer le goût amer du café, pense à y mettre du sucre. La boisson devient rapidement très populaire à la cour. Alors que jusqu’ici, les Ottomans étaient vus comme des barbares par les Européens, un nouvel intérêt pour l’Orient voit le jour.

Toutefois, ce succès provoque une flambée des prix du café à partir de 1700. En 1704, les Turcs, soucieux de conserver le marché, interdisent la vente du café à l’Europe, provoquant, dès 1708, un boom spéculatif important autour du café. C’est alors que les négociants malouins décident de tenter à leur tour leur chance, en allant se fournir en café à la source, au port yéménite de Moka. Saint-Malo, au XVIIIe siècle, est un port de première importance sur le plan mondial. Le roi autorise Monsieur de Merveille à envoyer deux frégates, des navires de commerces qui deviennent des navires de guerre : les marins deviennent des Corsaires, pour la défense des intérêts économiques de la France contre la Hollande concurrente. Ce sont les premiers Français à partir en mer Rouge.

La culture du café, de Moka aux colonies

Monsieur de Merveille arrive à Moka en 1709, après un an de course. Sur place, l’Émir ordonne la signature d’un pacte de non-agression. Une bonne entente est nécessaire pour faciliter la traite des cafés et l’installation d’entrepôts français en terres yéménites. D’autant plus que les négociants hollandais, anglais et portugais sont déjà là.

Pour le marché de Sanaa, au Yémen, la traite des cafés est capitale pour l’économie. Prélevant 20 à 30% de taxes sur les entrepôts étrangers, c’est un levier essentiel du commerce local. Du côté européen, le café était une valeur sûre, se prêtant bien à la bourse et à la spéculation. Le retour en France des marins malouins marqua l’apparition à la cour des services à café, la consommation s’étant largement généralisée.

Conscients de la richesse de leur produit, les Yéménites tentent de garder le contrôle sur la production de café. Aucun grain non torréfié ne doit quitter la terre du Yémen, sinon bouilli, afin d’empêcher l’exportation de sa culture. Les Hollandais, toutefois, parviennent à se procurer quelques grains, et les puissances européennes commencent dès 1720 l’exploitation du caféier. Les Français lancent sur l’île de la Réunion, ainsi que dans les Caraïbes, une production conduite par des esclaves, réduisant drastiquement les coûts et supplantant la culture traditionnelle. Possédant 100% du marché en 1708, le Yémen se retrouve avec une part de 6% en 1800.

Selon le réalisateur de ce documentaire, l’exploitation du café, archétype des produits d’exploitation venant des pays pauvres de la zone tropicale pour les plaisirs des populations riches du Nord, accéléra le processus d’esclavagisme et donna naissance au capitalisme international tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Au Yémen, l’effondrement de la culture du café et l’impossibilité de concurrencer les nouvelles exploitations accrurent l’isolement du pays, qui se trouva plongé dans une grande misère, dont il ne s’est toujours pas relevé aujourd’hui.

Cette histoire du café de Moka, bouleversée par la ruse des corsaires Malouins, permet de mettre en lumière de façon originale un rapport qu’a entretenu l’Occident avec l’Orient arabe, et que l’on connaît moins : l’histoire de cette boisson aujourd’hui si quotidienne est mal connue, malgré son caractère très romanesque. L’imaginaire qu’a su développer dans ce film de facture pourtant très calibrée (il s’agit d’une production pour la télévision) le réalisateur Richard Hamon s’est trouvé enrichie du gros travail de direction artistique réalisé par Eleonora Marioni. En effet, la forme classique du reportage se trouve doublée d’images animées, destinées à reproduire l’imaginaire des corsaires du XVIIIe siècle. Ces dessins, d’une précision historique très rigoureuse, rythment ou illustrent le propos historique déroulé au fil de la narration. Ils donnent corps aux personnages historiques rencontrés en Europe, au Yémen ou dans les Antilles, et reproduisent les cartes historiques des mers qu’ils traversent, dans le but de rapporter sur les rives du Vieux Continent l’or noir de l’époque, ces précieux grains de café.

Une courte séquence de making-of, disponible dans le DVD du film, revient sur ce travail d’illustration et de conception de l’univers graphique du film.

« Moka Malo, ou l’histoire du café et des corsaires », documentaire de 52 minutes signé Richard Hamon, une production Vivement Lundi ! en coproduction avec Novanima Productions et France Télévisions.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient : Le café, par Florian Besson

Publié le 23/01/2018


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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