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Compte rendu de lecture de l’ouvrage de Kaoutar Harchi, Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne

Par Chakib Ararou
Publié le 04/05/2018 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Plus précisément, c’est ici le sort fait à une littérature non-française de langue française, en l’occurrence l’algérienne, qui est envisagée sous ses aspects éditoriaux, médiatiques et idéologiques documents à l’appui, dans une plongée passionnante au cœur des luttes de légitimité et de reconnaissance qui sont l’arrière-cuisine de la vie littéraire. Dans la « République mondiale des lettres » cartographiée avec brio par Pascale Casanova (2), les centres et les périphéries se font face et des rapports de pouvoir se font jour. Kaoutar Harchi les restitue ici à la fois dans leur épaisseur historique souvent ignorée, et dans leur plus brûlante actualité dont le lecteur du journal, attentif aux listes du Goncourt ou aux polémiques de la vie intellectuelle française n’ignore rien. Que signifie écrire en français outre-méditerranée, sur les lieux même de la plus longue et douloureuse expérience coloniale française ? Que viennent chercher les principales figures de cette littérature dans la langue d’un autre avec lequel ils partagent le poids d’un « passé qui ne passe pas », selon la formule d’Éric Conan et Henry Rousso (3) ? Depuis le grand écrivain de l’indépendance algérienne Kateb Yacine, qui voyait dans le français un « butin de guerre » et ne cessa d’évoluer sans se compromettre au fil des désenchantements successifs de l’après-colonialisme, et jusqu’aux récentes percées publiques de Kamel Daoud et Boualem Sansal, reconnus en France à la faveur de stratégies littéraires fort complexes, Kaoutar Harchi sonde un partage linguistique traversé par « les luttes, les quêtes et les conquêtes. »

Cicatrices de la langue

L’une des vertus principales de l’ouvrage est la longue réflexion mêlant histoire et philosophie qui lui sert de prologue. La chercheuse revient sur les principaux jalons qui, du débarquement de Sidi Fredj en 1830 jusqu’à nos jours, ont construit la spécificité du rapport du peuple algérien au français. Fer de lance d’un projet assimilationniste au contraire de ses voisins marocain et tunisien, l’Algérie fit l’objet sous la IIIe République d’un vif débat en matière d’éducation, notamment après la création d’écoles dédiées spécialement aux « indigènes » dans le sillage de la fameuse loi Jules Ferry sur l’éducation, en 1883. D’abord lieux d’un enseignement général incluant histoire, géographie et langue, ces établissements sont l’objet d’une très vive critique de la part des colons européens, qui conduit au recentrement de cet enseignement autour du seul enseignement du français (4). Cette levée de bouclier coloniale, couplée à la vive défense par les Algériens de leur propre système d’enseignement traditionnel, celui de l’école coranique, conduit à la stagnation de la scolarisation dans le système français (5% en 1912), qui touche à l’écrasante majorité la petite bourgeoisie et le fonctionnariat en lien avec l’administration coloniale. Émerge ainsi un paysage linguistique encore aujourd’hui familier à tout visiteur du Maghreb, entre le français colonial, l’arabe classique de l’élite religieuse et politique locale, l’arabe dit « dialectal » et les déclinaisons du tamazight en usage dans le quotidien et les arts populaires. Dans ce contexte se développe une première « littérature algérienne » en français, écrite par des auteurs français largement oubliés aujourd’hui, à l’exception notable d’Albert Camus qui crée dans les années 1930 une rupture esthétique en son sein, abandonnant le vitalisme romantique un brin éculé de ses devanciers pour décrire la réalité sociale, psychologique et existentielle de la colonie, colonisés mis à part.

À cette « nuit coloniale » où l’on avance déjà en tâtonnant dans des contrées traversées par un plurilinguisme conflictuel succède une « nuit des colonels (5) » où l’héritage arabo-musulman et une langue classique mythifiée et sacralisée par la référence religieuse sont exclusivement promus par le régime autoritaire de Houari Boumediene. À partir de 1968, une politique d’arabisation en tout point similaire à celles menées au Maroc et en Tunisie dans les années 1970 impose brutalement et sans transition l’arabe classique à toute la population scolarisée, au mépris de sa foncière étrangeté pour bien des Algériens de l’époque qui n’en savaient que quelques formules coraniques dûment apprises par cœur. Assia Djebar, Kateb Yacine et Rachid Boudjedra, adultes en 1962, vivent à cheval sur ces deux nuits, tandis que leurs successeurs sont les héritiers de la première et les témoins de la seconde. Leur choix de la langue française et leurs options fort diverses dans cette langue font signe vers ce que Jacques Derrida, auquel Harchi emprunte le beau titre de son livre, nomme le « martyr franco-maghrébin », trouble de l’identité lié à l’usage d’une « prothèse d’origine », langue « de l’autre » « inassimilable » et pourtant, écrit-il de lui-même, « la seule que je m’entende parler et m’entende à parler (6). »

Le parcours heurté de la génération de l’indépendance

Qu’il s’agisse de Kateb Yacine, au parcours de marginal, de militant et d’autodidacte, ou de celui d’Assia Djebar, sage pensionnaire du Lycée Fénelon et première femme arabe reçue à l’École Normale Supérieure, être écrivain de langue française ne va pas de soi. En cause, pour le premier, la faiblesse des structures éditoriales locales qui condamnent d’emblée l’entreprise littéraire à la précarité et mènent Kateb vers le milieu littéraire parisien, répudié après Nedjma (1956), Le Cercle des représailles (1959) et Le Polygone étoilé (1966). Les grèves en solidarité avec le Front National de Libération dans les années 1950 vaudront à la seconde d’être expulsée de la rue d’Ulm, officiellement pour absentéisme. Tandis que Kateb, témoin direct du massacre de Sétif en mai 1945, fondera une partie de son œuvre sur la mémoire sanglante des quinze dernières années de la colonisation tout en s’opposant avec virulence avec l’idéologie d’état algérienne qui lui vaudra censures et opprobre à son retour, Djebar questionnera de manière intransigeante l’imaginaire colonial sur la longue durée, croisant dans son chef d’œuvre L’Amour, la fantasia (1985) témoignages de colons, de femmes et récit à la première personne d’une fillette confondue avec l’auteur, à la croisée des langues et des mémoires.

Tout l’intérêt de ces chapitres est de montrer la brûlante vivacité des problèmes qui se nouent dans ces textes, non point sous l’angle de l’analyse des œuvres elles-mêmes mais dans l’examen rigoureux des usages contemporains posthumes qui en sont faits jusque dans un temps tout proche du nôtre, celui des années 2000. Pour Kateb Yacine, c’est l’hommage de la Comédie Française qui vaut au lecteur une étude sur le traitement d’une œuvre quasiment tue sur le théâtre – on sait pourtant combien, dans ce domaine, l’auteur du Cadavre encerclé fut fécond – au profit d’un spectacle suivant le simple fil du témoignage autobiographique, à la faveur de l’Année de l’Algérie organisée sous l’autorité conjointe de Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika en 2003. L’œuvre est quasiment mise sous le boisseau, et on se garde ainsi de la consacrer par une entrée au répertoire, témoignage de réticences persistantes vis-à-vis d’une figure dont l’écho mondial est pourtant sans comparaison en Afrique du Nord. Dans le cas d’Assia Djebar, Kaoutar Harchi épluche les réactions de presse au discours de réception de cette dernière à l’Académie Française, et le tôlé engendré par l’évocation du colonialisme comme une « immense plaie ». D’aucuns, et pas seulement dans le camp des rapatriés directement concernés par ces désagréables souvenirs, considérèrent cette déclaration sous la coupole, pourtant mêlée à un vibrant éloge du français comme langue de littérature, comme une provocation voire un crime de lèse-majesté, preuve flagrante s’il en fallait de l’urticaire mémoriel que représente l’Algérie en France. D’autres encore peineront à saisir la « contradiction » que représente l’éloge du français et le rappel d’une mémoire traumatique dans un même geste discursif. L’œuvre, quant à elle, sera tout juste mentionnée au passage, mise à nu du primat évident du rapport de force sur le critère esthétique.

L’entre-deux-rives et ses courants

À la charnière des deux générations évoquées dans l’étude, le cas de Rachid Boudjedra fait figure de cas particulier, transfuge du français vers l’arabe littéraire moderne dans les années 1980 avant de faire retour vers sa première langue d’écriture. Harchi le fait valoir comme un cas paradigmatique de tension entre paradigmes français et algérien, peignant dès son premier roman La Répudiation (1968) « une relation concurrentielle et ô combien ambivalente » entre deux mondes, mêlant sous le sceau du pamphlet dénonciation de la société traditionnelle et du colonialisme. L’occasion pour Harchi de mener une étude comparée sur la réception de son œuvre en France – dithyrambique – et en Afrique où on lui reproche son attaque en règle et dénuée de toute empathie contre la société algérienne. On aurait souhaité que ce chassé-croisé de réception soit plus systématique dans ces pages et qu’une part plus large soit faite aux discours critiques algériens sur les différents âges de cette littérature et sur les cas présentés. L’angle de la seule reconnaissance par la « banque centrale » parisienne, selon le terme de Pascale Casanova, et des interactions entre auteurs étrangers et champ littéraire français, paraît parfois restrictif au lecteur.

Reste que c’est cet angle qui donne au livre ses pages les plus remarquables, celles consacrées à Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud et à ses deux éditions algérienne (2013) et française (2014), entre lesquelles une révolution copernicienne semble s’être opérée chez l’auteur et surtout dans son texte. L’édition algérienne est le lieu d’invention d’un personnage neuf, Albert Meursault, amalgamant intentionnellement la figure de Camus à celle du fameux narrateur Meursault, assassin d’un Arabe dont le frère, protagoniste du roman de Daoud, entreprend la réhabilitation. Un ensemble de transformations sémantiques de cette sorte, relevé et analysé avec maestria par Harchi, accompagne ainsi le passage du texte d’une rive l’autre, le tout couronné par une apostrophe directe à l’auteur par Régis Debray, alors membre de l’académie Goncourt, qui loue « cette façon [émouvante] qu’a un écrivain algérien de reconnaître Camus comme un maître, sans règlement de compte (7). » Cet étonnant processus éditorial, pleinement accrédité par l’auteur du roman, est analysé peut-être un peu rapidement comme une dépolitisation par Harchi : ne s’agit-il pas plutôt d’une reformulation éminemment politique à son tour, extrêmement significative quant à la variation des horizons d’attente (8) et à la manière dont le texte littéraire, réputé inviolable, peut s’y soumettre.

On voudrait en écrire plus sur Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne, dont le mérite immense est d’abord de fournir et d’informer une ample et vivante matière sans détourner le regard devant les multiples ambiguïtés d’une littérature qui périt du discours consensuel qui l’accompagne d’ordinaire, lors même que ce sont ces blessures mêlant l’intime au collectif qui en font tout l’intérêt. Harchi ne délaisse néanmoins jamais la rigueur de l’analyse, et fournit une grille de lecture où chacun peut puiser et critiquer à sa guise. C’est en somme un de ces livres que de jeunes écrivains gagneraient à tenir entre leurs mains, car il contient de ces éclairs de lucidité qui décident de vocations.

Kaoutar Harchi, Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne (Pauvert, 2016)

Notes :

(1) Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil, coll. Libre Examen, 1992 et 1998 (nouvelle édition revue et augmentée).
(2) Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Le Seuil, 1999.
(3) Éric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, coll. Pour une histoire du XXe siècle, 1994.
(4) Kaoutar Harchi, Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne, Paris, Pauvert, 2016, p. 48.
(5) Ibid., p. 55.
(6) Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine, cité par Kaoutar Harchi, op. cit. p. 51.
(7) Cité par Kaoutar Harchi, op. cit., p. 203. On recommandera avec une chaleur particulière la lecture des pages 183 à 208, dont la rigueur scientifique, le sens du récit et l’intérêt de la matière font honneur au beau mot d’enquête.
(8) Le critique allemand Hans-Robert Jauss avait élaboré cette notion pour définir l’ensemble des éléments attendus, de manière formulée ou non, par un lectorat à l’abord d’un texte. Voir Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.

Publié le 04/05/2018


Chakib Ararou est élève de l’École Normale Supérieure, diplômé de deux masters en lettres modernes et en traduction et actuellement en licence d’arabe à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales.
Il a collaboré à diverses revues, comme Reliefs et Orient XXI, en tant que traducteur.
Il a vécu à Rabat et au Caire et s’intéresse aux littératures et à l’histoire de la région.


 


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