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Compte rendu de la conférence « Quelle gouvernance pour le Liban ? » du 10 septembre 2012 au Collège des Bernardins à Paris

Par Clément Guillemot
Publié le 24/09/2012 • modifié le 10/03/2018 • Durée de lecture : 6 minutes

Alors que Benoit XVI a rappelé la pluralité des composantes religieuses du Moyen-Orient, demandant aux communautés Juives, Chrétiennes [1] et Musulmanes de vivre unies dans le respect de la liberté religieuse, le présent débat visait à explorer plus spécifiquement la thématique du pluralisme culturel et religieux à l’échelle de la scène politique libanaise. Les réflexions des trois intervenants, rappelant les difficultés contemporaines libanaises à surmonter les clivages religieux et à instituer un pouvoir politique légitimé et solide (comme le prouve la guerre civile 1975-1990), se sont attachées à définir un nouveau modèle de compromis politique. Ce pacte social, efficient et démocratique devrait permettre, tout en sauvegardant les libertés religieuses, de structurer le Liban autour d’un système politique stable. Le système politique libanais dit « confessionnel » impose un président de la République chrétien maronite, un Premier ministre musulman sunnite et un président du Parlement musulman chiite. Les sièges au Parlement sont également repartis selon les communautés. Le questionnement principal étant alors : comment sortir du confessionnalisme politique libanais [2] par la reconnaissance d’un partenariat citoyen (jusqu’à présent absent) ?

Carol Saba, reprenant la phrase du pape Jean-Paul II : « plus qu’un pays, le Liban est un message », affirme que cette nation, entre Orient et Occident, est un modèle pour les autres pays du monde pouvant prouver la possibilité de concilier pluralisme religieux, pluralisme culturel, et patriotisme nationale. Pour Carol Saba, le vrai problème au Liban est l’organisation du vouloir vivre en commun ; il est essentiel de « définir les contours du vivre ensemble » dans un pays où les communautés religieuses structurent fortement l’identité. Ayant une approche historique, l’avocat franco-libanais atteste qu’au Liban, il y a une « ambivalence entre la norme communautaire et la norme nationale ». L’histoire libanaise, perçoit-il, a actuellement « entrainé une destruction partielle de l’identité nationale au détriment de l’identité communautaire religieuse », et ceci, du fait de la permanente prédominance politique d’une communauté religieuse. En effet, alors que sous le mandat français, entre 1920 et 1943, les positions politiques des élites maronites et musulmanes (principalement sunnites) convergeaient, en 1943 avec l’indépendance du Liban, l’unité nationale se désagrégea. Les concessions réciproques, fruits de la constitution confessionnelle de 1926 établissant un certain équilibre politique entre les communautés, furent en pratique abrogées. Au maronitisme politique (prédominance politique des chrétiens maronites) entre 1943 et 1975, a succédé le sunnisme politique (des accords de Taëf de 1989 à 2006) et enfin le chiisme politique via le Hezbollah (de 2006 à « 2012 [3] »). Une histoire similaire n’a actuellement plus lieu d’être au Liban, assure Carol Saba. Les libanais aspirent et s’appliquent, depuis quelque temps, (la manifestation contre la présence syrienne du 14 mars 2005 [4] est un premier signe), à créer une véritable citoyenneté nationale au-dessus des clivages communautaires. Carol Saba garantit qu’aujourd’hui au Liban, toutes les composantes de la société ont conscience de « la situation où l’Etat s’effondre », et donc « que le Liban est à la veille d’un nouveau compromis historique ». En effet, « tout l’enjeu est de considérer que le Liban est une patrie définitive pour tout le monde » conclut-il.

Pour Carol Saba, le deuxième grand problème du Liban et des Arabes en général est religieux. Il s’agit de « la question de l’entrée en modernité de la nation arabe ». Le nationalisme étatique n’a jamais été pleinement vécu au sein des pays arabes puisque les affinités, religieuses principalement, mais aussi tribales et corporatistes, ont toujours primées sur la citoyenneté nationale. Carol Saba considère alors essentiel, aussi bien pour le Liban que pour l’ensemble des Etats Arabes, l’instauration d’une laïcité « contextualisée », en fonction des spécificités nationales, mais avec des caractéristiques communes. Ces caractéristiques sont notamment la reconnaissance d’un Etat civil qui respecte toutes les religions ; la réforme de l’administration par la disparition des accords infra-étatiques (du clientélisme) ; la promotion des idées des droits de l’homme et de tolérance. En effet, la démocratie est nécessaire au Liban énonce Carol Saba, mais poursuit-il, la démocratie sans laïcité n’est pas suffisante. Carol Saba prend pour exemple la Turquie qui, à la différence des pays arabes, a su s’approprier et insuffler dans la société un nationalisme « laïc [5] » supérieur à toute considération religieuse. Les pays arabes n’ont à l’heure actuelle pas réussi à s’approprier cette « modernité », ce qui explique pour Carol Saba la multiplication des régimes autoritaires [6] au sein du monde arabe.

Bahjat Rizk, soutient aussi que le pluralisme culturel et religieux, très empreint au Liban, est néanmoins une thématique globale, du fait de la mondialisation. S’appuyant sur un rapport de l’UNESCO de l’an 2000 : « diversité culturelle, conflit et pluralisme », il souligne qu’un nombre grandissant de conflits sont culturels et donc que le Liban est de fait un « médiateur culturel ». Au Liban, la recherche d’un nouveau modèle politique doit inciter à la participation et à l’adhésion égale et reconnue de tous les citoyens à la vie politique. En amont d’un régime politique libanais durable, Bahjat Rizk argumente de l’exigence d’une forte identité nationale surpassant les communautés. Par une grille de lecture méthodologue saisissant l’identité en terme de mœurs, de langue, de religion et de race [7], Bahjat Rizk fait remarquer qu’une gouvernance politique efficace, découlant de l’identité, ne comporte pas nécessairement ces quatre critères [8] si une « volonté commune de vivre ensemble » est souhaitée et mis en pratique. Il précise cependant que la permanence de ces quatre critères favorise la reconnaissance mutuelle (ce qui n’est pas le cas du Liban). Comme exemple de la réalité de la volonté libanaise de vivre ensemble, Bahjat Rizk fait part du fort entrain de l’ensemble des communautés libanaises à accueillir le Pape Benoit XVI. Cependant, tout comme Carol Saba, pour Bahjat Rizk, la société libanaise est semi-patriarcale et communautaire, c’est-à-dire que l’homme prédomine sur la femme et le groupe sur l’individu. Par conséquent, puisque pour Bahjat Rizk le libéralisme économique et le libéralisme politique (individualisme) sont constitutifs de la démocratie, le Liban ne peut que difficilement s’approprier la démocratie et par là même, entretenir un fonctionnement stable et accepté de son régime politique. Paradoxalement, estime Bahjat Rizk, les communautés structurent la société. Ainsi, mettre fin à la confessionnalisation du système politique en place pourrait d’un autre côté conduire à l’anarchie et non à une gouvernance politique démocratique. En élargissant son propos, Bahjat Rizk fait remarquer que la prégnance de sociétés communautaires au Moyen-Orient permet de comprendre « l’échec » relatif des révolutions arabes comme vecteurs de démocratie. De plus, constatant pareillement à Carol Saba que « la laïcité est primordiale car c’est une manière de dépasser la religiosité pour arriver au spirituel », Bahjat Rizk fait remarquer qu’une citoyenneté nationale ne peut advenir, dès lors que la religion est instrumentalisée à des fins politiques.

Monseigneur Philippe Brizard, par une approche religieuse, affirme la ferme ambition des Libanais à surmonter leurs difficultés par un pacte social, tout en clamant la quiétude quotidienne des Libanais, issus de différentes communautés, à vivre ensemble. Les religions quant à elles, ont l’obligation de servir la démocratie en se rappelant qu’étant la source de la culture, elles ont la charge de la « réactualiser » en trouvant des « variables communues » propres à chaque croyant, et même à tout individu. Néanmoins, Monseigneur Philippe Brizard est en accord avec Carol Saba et Bahjat Rizk sur l’existence de nombreux obstacles à l’établissement d’une gouvernance politique démocratique. Le Liban est un pays où les différentes communautés sont fortement influençées par les événements extraterritoriaux (persécutions des chrétiens en Irak sous Saddam Hussein, politique interne et externe iranienne), ce qui les conduits parfois à adopter des positions renforçant le communautarisme contre le vivre ensemble. Bahjat Rizk le confirme : « tant que les Libanais ne se seront pas appropriés la citoyenneté libanaise, il y aura des ingérences étrangères » qui ne profiteront pas au peuple. C’est en faisant référence au contexte régional de la prédominance musulmane que Monseigneur Philippe Brizard revient sur le synode sur les Chrétiens d’Orient organisé par le Vatican du 10 au 24 octobre 2010. Relatant les lignes fortes du Synode (les Chrétiens sont chez eux en Orient, réclamation de la disparation des statuts par une citoyenneté unique, réclamation de la liberté de religion…), Monseigneur Philippe Brizard explique que le voyage du Pape au Liban a pour objectif de favoriser le dialogue interreligieux, ce qui est « la condition pour qu’il y ait une convivialité possible entre les communautés ». Concluant sur l’apport fondamental que les religions [9] apportent à la démocratie affirmant que « les religions ne doivent pas être jugulées par une pseudo laïcité (autoritaire) », Monseigneur Philippe Brizard reprend les dires de Gorbatchev, dernier dirigeant de l’URSS : « comment peut-on être en démocratie quand on ne peut pas dire ce que l’on a au fond du cœur ».

Publié le 24/09/2012


Clément Guillemot est titulaire d’un master 2 de l’Institut Maghreb Europe de Paris VIII. Son mémoire a porté sur « Le modèle de l’AKP turc à l’épreuve du parti Ennahdha Tunisien ». Il apprend le turc et l’arabe. Il a auparavant étudié à Marmara University à Istanbul.
Après plusieurs expériences à la Commission européenne, à l’Institut européen des relations internationales et au Parlement européen, il est actuellement chargé de mission à Entreprise et Progrès.


 


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