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Compte rendu de la conférence de présentation de l’exposition "Le Maroc médiéval. Un empire de l’Afrique à l’Espagne", tenue le lundi 27 octobre 2014 à l’auditorium du Louvre

Par Delphine Froment
Publié le 05/11/2014 • modifié le 03/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

« La plus belle des terres c’est l’Occident, et j’en ai la preuve : la pleine lune s’y observe et vers lui le soleil se rend. » « L’occident », dans cette citation d’Ibn Battuta qui nous accueille à l’entrée de l’exposition sur « Le Maroc médiéval », c’est le Maghreb, par opposition au Moyen-Orient. Une citation qui, comme l’a expliqué Yannick Lintz en ouverture de conférence, se veut marquer d’emblée le caractère exceptionnel de ce Maroc médiéval exposé au Louvre.
L’exposition, elle aussi, est exceptionnelle et relève de l’exploit culturel, tant les participants et les aides pour sa réalisation ont été nombreux. Une exposition d’autant plus originale quand on sait qu’il s’agit de la première jamais proposée en France sur le Maroc à l’époque médiévale. Il y a certes eu des expositions sur le Maroc en France, pour découvrir le patrimoine marocain de manière globale, comme à Marseille récemment. Ou encore d’autres expositions, portées sur le Maroc contemporain. Mais pas sur l’âge d’or dominé par les civilisations berbères. En cela, l’exposition présentée au Louvre est une grande première.

Pourquoi parler d’une sorte d’apogée de la civilisation de l’Islam en Occident, en particulier à cette époque-là ? Dans notre culture générale, nos connaissances sont dominées par l’Orient islamique, et l’horizon historique des croisades. De l’Islam occidental, on connait surtout le califat de Cordoue, Grenade, Séville. Cette exposition veut aller au-delà : l’histoire de l’exposition se déroule dans une perspective qui est plutôt celle d’un développement qui s’étend du sud au nord, dominé par les Almoravides, puisque ce qui va cristalliser cette autorité territoriale almoravide, c’est la puissance économique qui se joue sur la route des caravanes, de l’ancien royaume du Mali jusque sur la rive méditerranéenne, et qui va aboutir à la création de tout un commerce. C’est cette circulation qui régit les échanges qui est le cœur de cette histoire, et de l’âge d’or du Maroc médiéval, pendant que du côté de l’est se joue la confrontation entre chrétiens et Arabes. Notons tout de même, comme le rappelle Yannick Lintz, que la rencontre entre musulmans et chrétiens génère également des conflits, mais également des échanges. Le lustre de la mosquée al-Qarawiyyin de Fès, récupéré au cours bataille dans le sud de l’Espagne par des Berbères mérinides, tend à le prouver : cette cloche, butin de guerre emporté par les troupes du sultan mérinide Abu al-Hasan et ramené à Fès pour être transformé en lustre de mosquée, nous accueille dès l’entrée de l’exposition.
Pourquoi avoir placé cette œuvre en prémisse de l’exposition ? Parce que, explique Yannick Lintz, il s’agit du meilleur symbole pour illustrer l’enjeu de l’exposition : s’il ne faut pas nier un djihad, ou en tous cas une confrontation belliqueuse entre les chrétiens et la civilisation arabo-berbère, on trouve, au-delà de cette réalité de bataille de territoire, des alliances entre berbères et chrétiens contre d’autres chrétiens ; on y trouve aussi, et surtout, des échanges artistiques et culturels. Le Maroc médiéval comme carrefour et creuset de ces échanges est un magnifique témoin des contacts entre Arabes et chrétiens.

Après cette première introduction par Yannick Lintz sur les apports et enjeux de l’exposition, les deux commissaires scientifiques de l’exposition, Claire Delery et Bulle Léonetti ont successivement pris la parole pour revenir sur le contexte historique du Maroc médiéval et le parcours de l’exposition.
L’exposition débute au VIIIe siècle. Le détroit de Gibraltar et son horizon européen incarne alors le désir de conquête, et ce, jusqu’au XVe siècle au moins. L’intégration du Maghreb al-Aqsa dans le monde islamique est en marche : aux premières troupes arrivées fin VIIe siècle succèdent les premières installations du VIIIe siècle, dans un contexte d’antiquité tardive et de chute de l’Empire romain. C’est dans cet espace et à cette période qu’arrivent les premiers contingents arabes, et que se déroulent les premières conversions. La région est alors une véritable mosaïque culturelle, avec plusieurs principautés qui affirment leur pouvoir : au centre du Maroc actuel, on trouve les Idrissides, au sud les Midrarites, à l’ouest les Berghawatas et à l’est les Banu Salih. Cette mosaïque culturelle et politique est l’occasion de fondations de capitales.
L’exposition s’ouvre sur des éléments qui viennent de la principauté idrisside, car les rares objets qui nous sont parvenus de cette première période viennent des Idrissides. On peut notamment voir une monnaie d’argent frappée à Fès au début du IXe, ce qui atteste de la fondation d’une nouvelle ville et de l’affirmation du pouvoir idrisside. La ville de Fès est alors marquée par deux quartiers : le quartier kairouanais (car ses habitants viennent en grande partie de Kairouan) et le quartier andalous (du nom des exilés venus de Cordoue au cours du IXe siècle). De cette période, ne restent que quelques éléments, dont un minbar, cette estrade où monte l’imam le vendredi lors de la grande prière. Le minbar est un élément majeur d’expression du politique et de la religion, puisque c’est de là que l’imam dirige la prière, au nom du gouverneur. Cette œuvre d’art majeure, découverte dans les années 30 sous un minbar plus récent, est exposée au Louvre. Fès est une proie des grandes puissances, et plusieurs tribus vont réussir à prendre Fès ; ce minbar en est un très beau témoin pour les historiens, puisque l’on peut voir que le dossier du minbar a été modifié pour y inscrire le nom des Omeyyades d’Espagne.

Le Maroc médiéval va ensuite connaître la première dynastie berbère, celle des Almoravides, qui viennent du nord de la Mauritanie, au sud Sahara, et construisent un Empire jusqu’à Saragosse en Espagne, au nord, et jusque Alger, à l’est. L’or devient l’objet principal des transactions au sein du commerce caravanier et entraine, au fur et à mesure, l’installation des Almoravides dans des villes comme Sijilmâsa. On peut, en outre, évoquer la fondation de Marrakech vers 1070.
Cette dynastie va connaître une extension extraordinaire, ainsi que le montrent divers objets présentés au cours de l’exposition : une stèle funéraire, par exemple, qui atteste d’une conversion à l’Islam, faite à Almeria en Espagne et trouvée à Gao au Mali ; ou encore une boîte précieuse contenant des dinars almoravides qui ont voyagé jusqu’en Mauritanie, où la boîte a été trouvée.
Une salle est également dédiée aux grandes mosquées de l’époque almoravide, avec notamment la Mosquée al-Qarawiyyin de Fès, où sont présentés les résultats des fouilles opérées sous la mosquée en 2006 : ces fouilles avaient, entre autres, permis de découvrir des décors au sol, provenant de maisons détruites au XIIe siècle afin de construire la mosquée.

Le parcours de l’exposition se poursuit ensuite avec la dynastie almohade. La figure du prédicateur Ibn Tumart, qui appelle à une nouvelle religiosité, empreinte de piété individuelle, est particulièrement importante. Le développement de cette piété individuelle est à voir du côté de la production de petits corans et de l’émergence du rituel des ablutions. L’exposition présente notamment un manuscrit d’un commentaire dicté par le premier disciple d’Ibn Tumart, Abd al-mu’min, et qui évoque l’un des fondamentaux du malikisme. D’autres documents viennent souligner l’importance de l’épigraphie et de la calligraphie. La spiritualité est quant à elle évoquée avec un manuscrit attribué au fils de Moïse Maïmonide, et daté des environs de 1168. Ce manuscrit fera d’ailleurs l’objet d’une conférence le 17 novembre 2014, à 18h30 au Louvre par Aviad Stollman.
Afin d’évoquer la création de la Qasba de Marrakech (qui est la principale ville où s’installe la dynastie et au sud de laquelle est construite la Qasba), l’exposition montre plusieurs autochromes, ainsi que des éléments provenant du minaret de la mosquée.
Une autre ville exceptionnelle est également présentée : Rabat, qui est fondée par les Almohades, et qui est un lieu de cantonnement des troupes à destination du djihad dans l’Espagne. En effet, Rabat est situé sur la côte, et c’est de là que partent les expéditions almohades contre les chrétiens.

Enfin, la dernière période présentée par l’exposition correspond au royaume mérinide, qui se constitue vers 1350 : ses limites géographiques n’atteindront cependant jamais celles des empires précédents. Ses limites vont se resserrer au niveau du Maroc actuel. La tribu mérinide est une tribu berbère qui s’autonomise progressivement fiscalement par rapport aux Almohades, avant de renverser le dernier calife almohade et de prendre Marrakech en 1350. Le royaume s’appuie notamment sur trois courants religieux : le malikisme, le shérifisme et le soufisme (auxquels Ahmed Taoufiq a consacré une conférence le lundi 27 octobre). Fès, la capitale du royaume, connait alors un urbanisme assez typique, avec des décors spécifiques qui s’articulent autour de trois structures : du stuc sculpté, du bois sculpté, et du zellige. La période mérinide est symbolisée par Abu al-Hasan. L’exposition rappelle notamment son souvenir en présentant sa stèle, ainsi que celle de sa femme, qui vient de la nécropole de Chella où sont enterrées les dépouilles des souverains de cette période.

Au terme de cette conférence d’ouverture sur l’exposition sur le Maroc médiéval, que retenir ? Tout d’abord, son caractère exceptionnel, ainsi que sa qualité : l’actualité de la recherche a permis aux organisateurs de bénéficier de prêts exceptionnels de la part de leurs confrères africain ; ce à quoi est venu s’ajouter la compétence des deux commissaires scientifiques de l’exposition, Bulle Léonetti et Claire Delery. En effet, grâce à leur aide, l’exposition semble se trouver à la pointe des découvertes archéologiques actuelles.
Et cette exposition semble apporter beaucoup : elle entend notamment faire voyager ses visiteurs jusqu’au Maroc à l’aide de photographies anciennes (début du XXe siècle), qui leur permettent de découvrir les villes et les monuments dans l’état dans lequel ils avaient été à l’époque médiévale ; le XXe siècle en effet aurait été l’objet de très nombreuses transformations urbaines qui auraient camouflé cet ancien état des lieux. Mais elle présente également de nombreux témoignages sur des sites moins connus que Fès, Rabat ou Marrakech : la cité caravanière de Sijilmâsa, par exemple (à laquelle une conférence a été consacrée par François-Xavier Fauvelle). Enfin, il ne s’agit pas seulement d’une exposition d’archéologie et d’art, mais également d’une exposition d’histoire et de civilisation, les commissaires scientifiques de l’exposition ayant tenu à éclairer, à l’aide de l’histoire, les grands pans d’une civilisation prestigieuse.

Publié le 05/11/2014


Agrégée d’histoire et élève à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, Delphine Froment prépare actuellement un projet doctoral. Elle a largement étudié l’histoire du Moyen-Orient au cours de ses études universitaires, notamment l’histoire de l’Islam médiéval dans le cadre de l’agrégation.


 


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