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Compte rendu de la conférence d’Yves Gonzalez-Quijano, « Les médias arabes en négatif », cycle Midan Mounira à l’Institut Français du Caire, tenue le 15 mai 2016
Article publié le 19/05/2016

Compte rendu de Mathilde Rouxel, au Caire

Yves Gonzalez-Quijano, enseignant chercheur, spécialiste de littérature arabe, auteur de l’ouvrage Arabités numériques et du blog Culture et politique arabes, s’est proposé d’offrir un bilan d’étape sur la situation des médias arabes en 2016. Un bilan qui semble pour le moins négatif ; l’actualité récente de l’Egypte le prouve, si l’on s’attarde sur l’infraction policière du 1e mai 2016 dans les locaux du syndicat des journalistes au Caire. Cet événement est d’ailleurs le point de départ d’Yves Gonzalez-Quijano pour sa conférence : après cet incident en effet, les journalistes s’entendent à ne plus faire apparaître le ministre de l’intérieur égyptien qu’en négatif dans leurs journaux. C’est une manière pour eux de protester contre l’arrestation des journalistes par les forces de la sécurité égyptienne suite à ce qu’ils ont pu écrire sur la rétrocession de deux îles égyptiennes à l’Arabie saoudite ; mais comment lire cette protestation ? Ne serait-ce, comme le propose Gonzalez-Quijano, qu’un ultime sursaut qui ne s’organiserait que pour la forme avant la chute des médias dans un âge sombre ?

La situation semble en effet aujourd’hui très négative, notamment lorsque l’on se souvient des espoirs formulés et incarnés en 2011 suite à la chute du régime du président Hosni Moubarak. Les médias, à cette époque, jouaient la carte populaire : on se souvient de la une devenue désormais célèbre du journal égyptien, « officieux » comme le qualifie Gonzalez-Quijano, qui titrait début février 2011 « Le peuple a fait tomber le régime ». Ce message journalistique annonce le début d’une reconfiguration de la presse, les journalistes officiels se voyant dans l’obligation de transformer leurs méthodes de travail et de s’adapter à de nouvelles exigences. Si ce paysage médiatique, riche de multiples initiatives éphémères, a aujourd’hui disparu, l’espoir d’une nouvelle ère s’est ouvert à ce moment, en Egypte comme dans toute la région.

La question des réseaux sociaux n’est pas sans lien avec cette transformation des pratiques médiatiques. Si Gonzalez-Quijano ne défend pas le concept de la « Révolution Facebook », il ne nie pas pourtant ses effets irréversibles sur les grands médias de masse, qui se sont vus bouleversés par le surgissement d’autres moyens et de nouvelles pratiques d’information : les réseaux sociaux, auxquels ils se sont vus contraints de s’associer. Ce phénomène, en réalité, touche toutes les presses du monde : on constate l’établissement d’un véritable maillage entre ce que produisent les réseaux sociaux et les chaînes satellitaires. Durant les révolutions arabes, Al-Jezeera avait ainsi délégué une équipe spéciale d’une dizaine de personnes consacrée à la consultation des réseaux sociaux ; une équipe de journalistes qui ont, à l’échelle régionale et internationale, aidé à la propagation de cette grande idée d’une révolution Twitter ou Facebook, réfutée aujourd’hui. Leurs programmes d’information étaient en effet nourris par ces images de journalisme citoyen. Les frontières médiatiques sont de plus en plus poreuses, floues ; de nombreuses institutions de presse en Amérique du Nord, mais aussi, comme le souligne le conférencier, au Moyen-Orient, tentent désormais d’inventer de nouveaux formats, en explorant d’autres moyens d’informations via internet.

Les cinq dernières années ont cependant connu un bouleversement des plus totaux. Le discours utopique sur les réseaux sociaux s’est renversé, à l’extrême – s’il était en effet trop ambitieux de vouloir considérer les réseaux sociaux comme des instruments de changement politique, il s’agit néanmoins de reconnaître qu’ils en sont des outils, qui s’inscrivent dans un paysage politique dominé par des rapports de force régionaux, et qu’ils ont fait, à leur échelle, une révolution que l’on peut qualifier de culturelle, en ce qu’ils ont drastiquement transformé le rapport des citoyens à la politique.

Aujourd’hui, le constat sur la situation égyptienne est très négatif. Selon un rapport du syndicat des journalistes égyptiens, l’année 2015 recense 782 violations de droits de la presse (prison, arrestations) - soit 2,1 par jour -, 14 interdictions de publication, 27 journalistes en prison. Cette attaque d’une certaine liberté de la presse répond à une polarisation générale des médias, notamment les médias dominés par les Etats du Golfe, qui se replient de plus en plus autour des lignes de confrontation régionale. Il est important, aujourd’hui, de faire système : les médias de la région fonctionnent sur une imbrication complexe de médias locaux et de médias plus larges, qui diffusent à une échelle régionale ou internationale – comme c’est le cas l’Al-Jezeera. Cette caractéristique transnationale des médias arabes n’est pas tout à fait une nouveauté : dès le début de la révolution technique (avec le fax, la photocopie, le traitement de texte), et la possibilité de digitaliser le langage humain, l’information s’est mise à circuler par-delà les frontières. L’introduction des techniques numériques a par ailleurs permis l’émergence de journaux panarabes, qui furent suivis par les chaînes satellitaires, puis internet. L’information fait alors système : les interactions se faisaient en fonction de la carte politique, qui existait alors, et en fonction des différents courants politiques qui se développaient dans la région. La polarisation s’est intensifiée depuis 2011, opposant les deux principaux camps de la région, l’un dominé par l’influence saoudienne, l’autre par l’Iran.

Les tensions politiques se traduisent aussi politiquement sur le plan médiatique, notamment depuis le début des conflits en Syrie. En janvier 2016, la chaîne satellitaire Arab Sat, dominée par l’Arabie saoudite, impose la sortie du bouquet satellitaire de la chaîne de télévision libanaise soutenant le Hezbollah (désormais considéré comme organisation terroriste par la Ligue arabe) Al Manar, très suivie dans la région du Golfe et d’ailleurs. Quelques jours avant la visite du régent du royaume saoudien en Egypte, Nile Sat, le second principal satellite du monde arabe prend la même décision, ce qui fut interprété par les Libanais comme un cadeau de bienvenue aux Saoudiens, renforçant par-là encore les tensions.

Cependant, avant même 2011, la Ligue arabe s’était réunie pour discuter de cette question médiatique dans la région. En 2008 en effet se sont rencontrés les ministres des pays de la ligue – seulement, Yves Gonzalez-Quijano a tenu à préciser qu’il s’agissait des ministères de l’Intérieur, non pas les ministres chargés de l’information, de la communication ou des médias. Les différents pays, habitués à des consensus difficiles, ont rapidement su établir une charte de bonnes intentions réclamant différents engagements de la part des médias arabes qui limitent l’exercice de leur travail – notamment sur une question de sécurité régionale. Seul le Liban, qui ne gagnait rien à suivre cette charte, a refusé de signer. Très récemment, à nouveaux, face à la difficile coopération régionale dans le domaine médiatique, la Ligue arabe tente de discuter la mise en place d’un mécanisme régional spécial pour la liberté de l’information dans le monde arabe. Face à ce dangereux contrôle de l’information, seules quelques ONG de défense des droits de l’homme égyptiennes et tunisiennes réagissent et se mobilisent.

Sur le plan des données néanmoins, le constat est plus optimiste, puisque l’on peut noter une explosion des chaînes satellitaires (plus de 2000, dont 1320 publiques, 750 privées, 151 chaînes généralistes, 146 sportives, 125 religieuses et 66 d’informations). Il est estimé qu’en 2018, un Arabe sur deux sera connecté à internet ; 95% des internautes sont aujourd’hui sur les réseaux sociaux, qui sont pour 62% d’entre eux une source d’information.

Ainsi, face au constat du quasi-monopole dans le système médiatique de la région des puissances du Golfe, on remarque des fractures, des fêlures, qui mènent aujourd’hui jusqu’au déclin d’Al-Jezeera par exemple, qui, après avoir bouleversé à partir de 2005 le paysage de l’information dans le monde arabe en introduisant des standards professionnels supérieurs à ce qui se faisait précédemment, se trouve aujourd’hui à la remorque des directives des autorités qatari et de leurs choix politiques, notamment dans la relation entretenue avec le conflit syrien. Par ailleurs, la multiplication des chaînes – et donc de la concurrence – est également une conséquence des bouleversements politiques post-2011 ; dans un pays comme la Tunisie par exemple, on a vu apparaitre un certain nombre de nouveaux médias, ce qui est aussi le cas d’un pays resté en marge des printemps arabes, comme l’Algérie où de nouvelles entreprises voient le jour. Pour beaucoup d’acteurs politiques comme de citoyens arabes, la chute des régimes a permis de nouveaux équilibrages et diffusions de l’information locale. En Algérie, les médias nationaux sont rachetés par des puissances locales. Les médias traditionnels se trouvent contrôlés par le pouvoir politique et l’argent, ce qui provoque, comme dans le cas d’Al-Jezeera, une forte baisse de la qualité de l’information proposée, mais l’évolution des médias sociaux, qui se sont développés dans un vide juridique total pendant longtemps, ont permis un contre-pouvoir que les puissances arabes évaluent et tentent de légiférer aujourd’hui.

Face aux nouvelles représentations qui se construisent aujourd’hui, on découvre finalement que les réseaux sociaux ne sont qu’un outil, par lequel la transmission de l’information médiatique sera condamnée à se transformer.

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