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Compte rendu de l’ouvrage de Dima de Clerck et Stéphane Malsagne, Le Liban en Guerre, 1975-1990

Par Mathilde Rouxel
Publié le 25/11/2020 • modifié le 25/11/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Une recherche d’exhaustivité

L’étude conduite s’inscrit dans son temps. Les premières pages du livre reviennent en effet sur le soulèvement dont a témoigné le Liban à partir du 17 octobre 2019. L’ouvrage se refuse à être « un livre de plus sur la guerre du Liban » (p. 15) et tente, sans nier l’abondante littérature déjà publiée sur le sujet, de mettre en lumière d’autres aspects de la guerre, moins politiques ou militaires, plus civils et sociaux, pour tenter de dénouer les origines du statu quo dans lequel la classe politique libanaise et son peuple se retrouvent aujourd’hui bloqués.

Le mérite des deux auteurs réside avant tout dans la variété des sources primaires et secondaires à la base de leurs analyses. L’ouvrage présente une bibliographie de près de deux cents titres rassemblant une littérature variée, réunissant des publications contemporaines aux premiers temps de la guerre et des publications très récentes, touchant aux domaines de l’histoire, de la politique, de l’économie ou de la sociologie, en arabe, français ou anglais. Au fil du texte, les auteurs convoquent également des exemples de produits culturels nés de la guerre : ainsi par exemple de la littérature d’Etel Adnan, auteure notamment du roman Sitt Marie Rose plusieurs fois cité, du travail dramaturgique de Ziad Rahbani, de la filmographie de Jocelyne Saab ou de celle d’autre cinéastes comme Maroun Bagdadi, Jean Chamoun, Borhane Alaouié. Ce souci d’offrir au lecteur des éléments pour poursuivre une réflexion au-delà de la lecture de l’ouvrage est pertinent en regard du discours porté par le livre : les guerres qui ont bouleversé le Liban doivent être considérées en regard de l’impact psychologique et mémoriel qui hante encore la société libanaise aujourd’hui, seul moyen de sortir de l’impasse politique dans laquelle se trouve aujourd’hui le pays, abattu par une crise économique et une crise politique ayant particulièrement fragilisé l’équilibre de ce territoire clé dans une région déchirée par les conflits.

L’ouvrage s’ouvre sur la reproduction de cartes du Liban et de Beyrouth en 1976 ainsi qu’une carte du massif du Chouf en 1987, et se clôt sur une chronologie précise des événements pivots survenus au cours de ces quinze ans de guerre, à l’échelle principalement nationale. Si les auteurs parviennent avec brio à relier les différents points tissés au fur et à mesure au fil d’un plan qui ne se déploie pas chronologiquement mais thématiquement, la résonance de certaines informations peut amener le lecteur à vouloir dessiner lui-même sa propre cartographie des conflits, que l’usage d’un index aurait éclairée.

Le livre est divisé en cinq parties. Le premier chapitre offre une périodisation des différentes étapes de la guerre du Liban, de 1975 à 1990. Les auteurs cherchent les causes de la guerre tant dans l’histoire politique du pays (inscrivant la faiblesse de l’État dans une chronologie remontant à l’époque ottomane) que dans la société à la veille de l’embrasement. Ils reviennent notamment sur les grandes grèves des usines Ghandour et des ouvriers des champs de café au Sud du Liban entre 1972 et 1975 (p. 41). Les facteurs économiques sont longuement présentés, et le caractère international de la guerre remet dès les premières pages en question la désignation de ces guerres libanaises comme une réalité de « guerre civile ».

Les chapitres suivants retraversent cette chronologie de façon systématique à partir d’axes thématiques qui permettent d’analyser la réalité de la guerre à différents niveaux de la société libanaise en se répondant. Ainsi, alors que le chapitre II questionne la guerre du point de vue des combattants, le chapitre III s’intéresse à l’expérience des civils ; de même, lorsque le chapitre IV intitulé « État, institutions et systèmes miliciens » discute du pouvoir diplomatique et militaire de l’armée libanaise au cœur des combats, le chapitre V rappelle l’importance des « dimensions régionale, internationale et globale de la Guerre du Liban » (p. 309), indispensables à considérer pour comprendre les enjeux d’une guerre aux multiples retournements d’alliance. Le dernier chapitre fait le bilan de la tragédie libanaise, en termes de pertes humaines, civiles et militaires, revient sur les déplacements de population et leurs conséquences, énumère les destructions de patrimoine matériel à travers le pays et explique les conséquences économiques que la sortie de guerre, pensée sur le modèle économique et politique libéral d’avant la guerre, a provoqué structurellement dans la société libanaise jusqu’à aujourd’hui. L’effondrement du pays, plongé désormais dans une crise économique d’une rare ampleur, est l’aboutissement d’une série de choix stratégiques, diplomatiques et économiques décidés à la fin du conflit et qui a cristallisé les communautarismes et marqué les inégalités.

Un ouvrage qui met la lumière sur des récits invisibilisés

Parmi les mérites de cet ouvrage, nous pouvons citer l’usage d’archives rarement exploitées dans la littérature sur ce sujet. Nous pouvons évoquer par exemple le journal intime du jeune milicien chrétien Marwan, enrôlé très jeune, et qui offre avec ses textes une vision interne aux milices qui témoigne de l’état d’esprit très communautaire qui existait pendant la guerre. Cette archive, abondamment exploitée à différents moments de l’étude, offre un contre-point humain aux données historiques brutes qui alimentent la réflexion autour du rôle des milices et de l’engagement des civils dans la guerre. L’exploitation de sources primaires similaires couvrant un spectre politique plus large et varié aurait été bienvenue, considérant la richesse déjà apportée par les archives choisie pour l’étude présentée.
L’ouvrage présente par ailleurs dans le détails les différents conflits qui, tout au long de cette période, ont opposé les chrétiens aux druzes dans les montagnes. Les auteurs rappellent ainsi que l’affrontement entre chrétiens et druzes ne se résume pas au conflit communément appelé la « guerre de la montagne » qui a éclaté après le retrait des troupes israéliennes en 1983. Ils dressent ainsi une périodisation des tensions dans la région à partir de 1975, et ancrent les conflits sanglants des années 1980 dans une chronologie qui s’inscrit dans le temps long - les dissensions entre les deux communautés remontant à l’époque de l’Empire ottoman.

La proposition majeure de cet ouvrage réside toutefois dans l’attention qu’il porte à la condition quotidienne des civils dans la guerre. Soixante-quinze pages sur un total de quatre-cent-douze leurs sont consacrées, offrant une plongée au cœur des stratégies de fortune déployées par les civils pour survivre en temps de guerre, multipliant les études de cas micro-historiques en vue d’interroger l’expérience de la domination des conflits dans le quotidien des Libanais sur toute la durée de la guerre. L’attention des auteurs ne porte pas que sur les violences et « l’apprentissage de la résilience » (p. 151) nécessaire aux Libanais pour pouvoir continuer à avancer : elle s’attache aussi à souligner les nouvelles formes de solidarité qui émergent dans un état de guerre, met en lumière la dynamique d’émancipation que le conflit a offert aux femmes, et questionne l’exil massif des populations libanaises en Europe, dans le Golfe arabe ou ailleurs, cherchant tant à fuir la guerre qu’à trouver le moyen d’une stabilité économique.

Conclusion

Cet ouvrage est une somme importante et nécessaire pour l’historiographie sur la guerre du Liban. Il vient compléter des études de référence sur la question et participe, avec d’autres, à ouvrir ce nouveau champ d’étude qui pousse à tenter d’écrire aussi l’histoire des civils pris dans la tourmente de ces événements historiques, qui bouleversent autant les vies individuelles que l’histoire d’un pays. En conclusion de leur ouvrage, Dima de Clerck et Stéphane Malsagne convoquent La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli de Paul Ricœur, qui écrit qu’« alors que l’histoire contemporaine travaille sur des faits et des périodes clôturées, l’histoire du temps présent est aux prises avec l’inachèvement de son histoire » (p. 411). Publiée en 2019, cette histoire se veut en effet les prémisses d’une réflexion plus large qui intéresse l’histoire libanaise du temps présent, à l’heure où l’échec des politiques mises en place à la fin des conflits en 1990, tissées comme un voile opaque sur une mémoire jamais construite de la guerre, est irréversible et que le peuple libanais réclame une refonte du système dans sa globalité. Jusqu’à aujourd’hui, concluent finalement les deux auteurs, l’histoire de la guerre du Liban est toujours une histoire en cours d’écriture.

Dima de Clerck et Stéphane Malsagne, Le Liban en Guerre, 1975-1990, Paris, Belin, 2020, 475 p.

Publié le 25/11/2020


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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