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Compte rendu de l’ouvrage d’Alexis Heraclides "The Greek-Turkish Conflict in the Aegean, Imagined Enemies". Les mythes nationaux à l’épreuve de l’Histoire (1/3)

Par Louise Martin
Publié le 21/04/2021 • modifié le 30/04/2021 • Durée de lecture : 13 minutes

Alexis Heraclides est l’auteur de l’ouvrage The Greek-Turkish conflict in the Aegean, Imagined Enemies, publié en 2010. Il est un académicien et intellectuel grec né en 1952 à Alexandrie. Jusqu’en 2019, il est professeur en relations internationales et en résolution de conflit à l’université de sciences politiques et sociales du Panteion à Athènes. Il s’intéresse aux questions d’ethnicité et de nationalité et au rôle que jouent les perceptions dans les conflits. En ce sens, il étudie les guerres sécessionnistes et les récits narratifs qui peuvent contribuer au séparatisme. Dans son ouvrage The Greek-Turkish conflict in the Aegean, Imagined Enemies, il tente de démontrer que le conflit historique qui perdure entre la Grèce et la Turquie en mer Égée n’est pas seulement lié à l’incompatibilité de leurs intérêts politiques dans cette région mais également aux peurs et aux suspicions mutuelles ancrées dans les mémoires. Dans l’introduction de son livre, il explique que cette démarche a pour objectif d’être aussi neutre que possible en se basant sur des recherches et des témoignages autant grecs que turcs : « My hope is that if the book were read without the knowledge of the author’s name, one would not spring to the conclusion that it is written by a Greek analyst » [1].

L’auteur rappelle en introduction que le conflit entre la Grèce et la Turquie ressemble à de nombreux autres conflits qui opposent deux puissances voisines. La France et l’Allemagne, le Japon et la Chine, la Serbie et l’Albanie ont également une Histoire conflictuelle qui a perduré dans le temps. Depuis 40 ans, le conflit en mer Égée demeure la principale pomme de discorde entre la Grèce et la Turquie. S’il s’agit d’un conflit de basse intensité, il est une source de tension latente qui pèse sur les relations entre l’Europe et la Turquie et qui affaiblit l’alliance de l’OTAN dont les deux pays sont membres. Régulièrement, des incidents et des provocations mutuelles viennent cristalliser le ressentiment et réveiller les rancœurs passées. Afin de retracer l’historique du conflit entre la Grèce et la Turquie, il convient de s’arrêter dans cette première partie sur les narratifs de gloire et de trahison mis en lumière par les deux États et de revenir sur certaines inexactitudes historiques parfois érigées en mythes.

I. Les grecs et les turcs : une Histoire enveloppée de mythe national

Depuis des siècles, des chercheurs en sciences sociales ont tenté d’étudier l’historique des relations entre la Grèce et la Turquie afin de trouver et dater l’origine du conflit qui les oppose. Trois thèses principales sont aujourd’hui mises en avant : chacune d’elle prend racine dans une temporalité différente.
- L’approche durable remonte au Moyen Âge ou à la guerre de Troie. Elle vise à démontrer que les tensions toujours présentes aujourd’hui sont pérennes et quasi constitutives de l’Histoire des deux pays.
- L’approche moderniste voit dans ce conflit une conséquence directe de l’apologie des sentiments nationalistes qui ont balayé l’Europe et l’Empire ottoman au XIX siècle. Cette approche commence avec la Révolution française qui aurait éveillé la conscience des peuples.
- L’approche contemporaine fait remonter cette conflictualité au siècle dernier avec la première guerre des Balkans en 1912. Cette guerre est considérée comme une des causes de l’effondrement de l’Empire ottoman quelques années plus tard.

A. Le conflit durable : entre mythe et réalité

La théorie du conflit durable met en avant deux périodes historiques : la conquête de l’Empire romain d’Orient (1071-1453) puis l’époque de l’Empire ottoman jusqu’à la guerre de sécession grecque (1453-1821). Cette temporalité doit permettre de remonter à l’origine des tensions entre les deux peuples et de construire les fondations des mythes et narratifs nationaux respectifs.

Tout commencerait avec la bataille de Manzikert le 26 aout 1071 : l’armée byzantine de l’Empereur Romain IV Diogène est battue par celle du sultan Seljouk Alp Arslan. Cette bataille est restée dans les mémoires car elle symbolise l’affaiblissement de l’Empire byzantin et le début de sa conquête par les Ottomans. Quelques siècles plus tard en 1453, ces affrontements se soldent par le siège puis la chute de Constantinople. Cette date, qui marque la disparition définitive de l’Empire romain d’Orient est considérée par les Grecs comme un épisode de cruauté, de barbarie et d’injustice. Au sein des narratifs turcs au contraire, la chute de Constantinople est contée comme un acte héroïque, noble et représentatif de la grandeur, de la force et de la supériorité de leur peuple.

L’ère ottomane qui suit est vécue par les Grecs comme celle de la domination et de la servitude durant laquelle ils ont été contraints d’abdiquer leur culture, leur histoire et leur religion. Les Turcs, eux, prônent au contraire le modèle de tolérance inventé par l’Empire : le système de Millet. Cette stratification religieuse et communautaire permettait à chacun de vivre et de prospérer dans l’Etat sans nécessairement en partager la religion officielle. A cet égard, la guerre de sécession grecque en 1821 a été considérée comme une véritable trahison.

Pour l’auteur, ces différents narratifs de traitrise et de soumission ont été transmis et reconstruits tout au long des siècles. Ils ont été propagés par le système éducatif et scolaire, les célébrations, les anniversaires et les commémorations jusqu’à être parfaitement intériorisés par les populations. Pourtant, la réalité historique est plus complexe et moins radicale. Les Byzantins et les Seljuk par exemple, n’étaient ni vraiment Grecs ni vraiment Turcs et ne se sont jamais identifiés comme tels. L’Empire romain d’Orient était avant tout romain et chrétien. Si le grec était la lingua franca de l’Empire, les Byzantins ne se considéraient pas comme descendants des Grecs et n’ont jamais toléré leur modèle démocratique et leur paganisme. Les Seljuk quant à eux, même s’ils étaient bien un peuple turcique, avaient comme identité principale l’Islam.

Au cours des siècles, Byzantins et Seljuk puis Grecs et Ottomans ont également su construire des relations amicales et pacifiques. Plutôt que de choc de civilisation, Alexis Heraclides parle plutôt de contact de civilisations : les échanges culturels, les intermariages et les alliances militaires ont été nombreux. Mehmed II par exemple avait des origines byzantines et était admiratif de la langue grecque. Les Byzantins de leur côté, ont été nombreux à s’intéresser aux préceptes de l’Islam : un certain nombre s’y sont d’ailleurs convertis volontairement.

La vie au sein de l’Empire ottoman était quant à elle « hardly paradise on earth but certainly not hell on earth ». S’il s’agissait bien d’un État absolu et théocratique, l’Empire n’a jamais été tyrannique envers les Chrétiens ou les Juifs. Il existait une réelle tolérance religieuse et chacun pouvait être éduqué dans le respect de ses croyances. Les Grecs orthodoxes étaient particulièrement respectés et souvent proches des sphères du pouvoir. Ils pouvaient devenir vizirs (ministre d’État) ou intégrer les élites des corps d’armées. Le système de Millet instauré par Mehmed II dès 1453 a permis une coexistence particulièrement pacifique entre musulmans et chrétiens. Le patriarche à la tête de la population grecque orthodoxe dirigeait un État au sein de l’Etat : son pouvoir, son influence et son prestige étaient reconnus dans tout l’Empire.

B. L’approche moderniste : un conflit du XIX siècle

Pour cette approche, l’origine du conflit remonte à la Révolution française. Cet appel à la souveraineté populaire, aux règles républicaines, au droit civil et au principe des nationalités a entrainé un mouvement européen majeur qui a déclenché dans les États multi ethniques des tensions jusqu’alors non formulées. Le siècle des lumières s’est reflété en Grèce à des niveaux éducationnels, économiques et sociaux. Adamantios Korais, figure de l’intelligentsia à Paris a été le premier à vouloir créer une fédération balkanique libre avec le grec comme langue officielle.

Une organisation révolutionnaire est créée et tente de rallier les puissances européennes à sa cause. Alexandros Ypsilantis, un général de l’armée russe en prend la tête en 1820 et la révolution grecque commence une année plus tard dans le Péloponnèse. Les monarchies occidentales, conscientes de la dangerosité du jeu des alliances, refusent initialement d’intervenir pour céder finalement en 1827 à la pression populaire et à l’engouement que la cause grecque soulève. Trois événements consécutifs poussent l’Empire ottoman à capituler : la bataille navale de Navarino en 1827 au cours de laquelle les Britanniques, les Français et les Russes détruisent entièrement les flottes ottomanes et égyptiennes ; la force expéditionnaire française qui en se joignant aux Grecs, poussent à l’abandon les forces égyptiennes et l’attaque de la Russie contre l’Empire ottoman en 1829. En 1830, le 4ème protocole de Londres reconnait l’existence de la Grèce comme État indépendant et instaure une monarchie.

Selon l’auteur, cet épisode est un tournant pour l’Empire ottoman comme pour la Grèce : une minorité culturelle et religieuse vient d’obtenir le droit de devenir État. L’Empire subit pour la première fois un revers militaire et d’importantes pertes territoriales. Il craint que cette défaite ne dévoile des failles majeures et n’encourage d’autres minorités à faire sécession. Paradoxalement, la révolution grecque a également des conséquences positives pour l’Empire : afin de survivre et de réaffirmer sa puissance, il prend conscience de la nécessité de se moderniser et de se réformer. Les trois décennies qui suivent participent à amener l’Empire dans l’ère moderne et à lui donner un dernier souffle.

Au sein du camp grec, la victoire aussi est à nuancer : la révolution n’a pas reçu de soutien inconditionnel et a fait débat jusqu’aux plus hautes sphères grecques. Le patriarche de Constantinople Gregorios V par exemple, est resté fidèle au sultan allant jusqu’à excommunier les responsables de l’insurrection. Dans les décennies qui suivent, un certain nombre de nouveaux citoyens grecs décide de repartir vivre dans l’Empire où les opportunités d’emploi sont plus nombreuses et le niveau de vie meilleur. En 1830, le nombre de grecs vivants au sein de l’Empire est de 1,2 million. En 1876, il est de 2,1 millions.

C. La perspective contemporaine

Le conflit contemporain entre la Grèce et la Turquie est daté à la première guerre des Balkans en 1912 qui oppose la ligue balkanique (Bulgarie, Serbie, Grèce et Monténégro) à l’Empire.

A la suite de son indépendance, la nouvelle monarchie adhère petit à petit à la théorie de « la Grande Idée » qui consiste à vouloir récupérer l’intégralité des territoires de la Grèce antique, toujours sous contrôle ottoman. Cette stratégie belliqueuse et conquérante dont l’objectif final est la reconquête de Constantinople est le prélude moderne des tensions avec la Turquie. En 1897, l’armée grecque tente de récupérer l’île de Crète.

La guerre des Balkans puis la défaite des Ottomans en janvier 1913 est un revers important pour les libéraux turcs qui sont chassés du pouvoir par les Jeunes turcs. La guerre s’est avérée être un véritable désastre économique, culturel mais également humain. L’Empire a perdu de nouveaux territoires et disparait d’Europe du Sud alors qu’il y était implanté depuis 5 siècles. Il perd du même coup sa province la plus riche et la plus développée.
Pour la Grèce, la guerre des Balkans se termine en triomphe. Le pays a doublé la taille de ses territoires. Avec la Bulgarie et la Serbie, la Grèce procède à un massacre des communautés musulmanes. Le Premier ministre grec Venizelos négocie avec l’Empire un échange de population entre les musulmans vivants dans les nouvelles contrées grecques (Macédoine) et les Grecs vivants toujours en Asie Mineure.

Au début de la Première Guerre mondiale en 1914, « l’organisation spéciale » est mise en place par les Turcs. Celle-ci vise à piller et massacrer les campagnes grecques à l’Ouest de l’Asie en représailles. C’est cette même organisation qui a été tenue responsable par la communauté internationale des massacres de la population arménienne entre 1915 et 1916. En 1918, la fin de la guerre est au désavantage de l’Empire ottoman : les alliés, dont la Grèce, ont l’autorisation d’occuper n’importe quelle partie de l’Empire pour des raisons de sécurité.

Cette période de l’Histoire démontre bien l’engrenage des violences et le cercle vicieux dans lequel la Grèce et la Turquie sont entrées. De là et du fait des conflits territoriaux qui ont perduré, il est devenu presque impossible pour les deux États d’enclencher la phase nécessaire d’acceptation et de pardon, selon l’auteur.

II. Raconter une Histoire au service d’un État-nation

A. La construction du narratif grec

Le narratif grec d’aujourd’hui a été conçu au milieu du XIX siècle par l’historien et érudit Constantinos Paparrigopoulos.
Jusque-là, la version officielle avait été élaborée par Adamantios Koraïs, un écrivain et philologue grec (1748-1833), représentant de l’esprit des Lumières. De par son activité intellectuelle, il a œuvré à mettre en avant la version d’une renaissance grecque en défendant son héritage antique. L’indépendance de 1821 faisait ainsi office de résurrection : le jeune État se présentait aux yeux du monde comme un Phoenix renaissant de ses cendres. Historiquement, cette théorie permettait d’occulter les siècles de dominations par les Macédoniens, Romains, Byzantins et Turcs. Symboliquement, elle permettait de construire une Histoire commune à tous les Grecs et de modeler la fierté nationale. Politiquement et diplomatiquement enfin, elle visait à obtenir d’une Europe philhellénique et classique, la vague de soutien et de reconnaissance nécessaire. C’est notamment ce prestigieux pedigree qui a, selon Alexis Heraclides, permis à la Grèce d’acquérir un passeport glorieux et d’être reconnue par ses voisins européens.

Pourtant, cette version du mythe national a rapidement rencontré des problèmes d’identification : il oubliait volontairement près de 2 000 ans d’Histoire et ignorait l’attachement de nombreux Grecs à l’église orthodoxe et aux traditions byzantines. Pour Constantinos Paparrigopoulos, c’est pourtant bien la chrétienté orthodoxe qui a unifié les Grecs dans leur lutte pour l’indépendance. Ramener la période macédonienne et byzantine dans le narratif national officiel apparaissait ainsi comme indispensable. La période romantique qui s’ouvre en Europe et la redécouverte de la période médiévale, incluant l’ère byzantine, a permis la réhabilitation de cet héritage. Stratégiquement, instaurer une filiation entre la Macédoine d’Alexandre le Grand et la Grèce moderne permettait aussi de justifier les revendications territoriales grecques autour de la région macédonienne ottomane. L’objectif de cette synthèse helléno-chrétienne était de remplacer l’image de la résurrection à celle d’une grandeur grecque ininterrompue de 3 000 ans des temps homériques à aujourd’hui.

D’autres thèses, plus secondaires ont également été développées : celle de Yianis Kordatos dans les années 1920 qui interprète la guerre d’indépendance grecque comme une lutte des classes, contre l’oppression ottomane mais également contre les hauts dignitaires grecs et orthodoxes.

Qu’il se base sur la civilisation grecque ou sur la religion, le discours nationaliste officiel est pour l’auteur particulièrement efficace : l’idée que la Grèce a survécu à des centaines d’années d’oppressions avant de se libérer est ancrée dans l’imaginaire collectif comme une vérité absolue. Encore aujourd’hui, cette version de l’Histoire est rarement considérée comme étant constitutif d’un narratif imaginé et choisi [2]. La construction d’un ennemi commun - ici les Turcs - est une fondation nécessaire à l’édifice du mythe. Ces 25 dernières années cependant, certains chercheurs comme le professeur John Petropoulos a souhaité nuancer ces théories en expliquant que si la Grèce moderne est bien l’héritière des traditions hellénistiques et byzantines, elle ne peut refouler son héritage ottoman, visible et bien vivant dans la culture grecque actuelle.

B. La construction du narratif turc

Le narratif turc n’est pas fait de schémas uniques consécutifs comme en Grèce, mais de plusieurs interprétations concurrentes coexistentes, développées au fil des décennies.

Déjà au XIX siècle et alors que l’Empire ottoman était considéré comme l’homme malade de l’Europe, certaines identités collectives comme l’ottomanisme ont tenté de sauver la mémoire multiculturaliste de l’Empire. Pour rappel, l’ottomanisme a été à l’origine des réformes Tanzimat qui devaient via des améliorations institutionnelles, économiques et sociales, créer un État unitaire, nationaliste et tolérant. Aujourd’hui, le néo-ottomanisme existe sous une autre forme : il s’agit d’une doctrine politique qui vise à augmenter l’influence de la Turquie dans les anciennes régions ottomanes.

Le turquisme et le panturquisme, développés par Akçura et Ziya Gökalp au XIX siècle, promeuvent l’union de tous les peuples turcs sous l’égide de la Turquie. Cette théorie a été directement influencée par les printemps des peuples européens et par les revendications nationalistes de ses propres minorités. Face à un Empire ottoman en difficulté, les théoristes panturquistes comprennent rapidement l’importance de propager leur propre narratif national turc : ils y voient un art dont l’objectif est à la fois pédagogique et patriotique. Cette théorie, adoptée par les Jeunes turcs dont les frères Pacha, prédomine jusqu’à la Première Guerre mondiale puis réapparait dans les années 1930 puis 1960. Ses dernières versions sont souvent proches de l’ultranationalisme anti-Européen, anti-Grecs et anti-minorités où les non Turcs sont considérés comme des ennemis de l’Etat.

Dans les années 1920, la thèse de l’Histoire turque (THT) constitue la première Histoire nationale officielle de la Turquie depuis son indépendance. Commandée par le premier président de la République de Turquie Mustafa Kemal, elle décrit un passé turc glorieux depuis les toutes premières civilisations orientales. Les Turcs y sont présentés comme un peuple ancien qui a migré du centre de l’Asie et qui est à l’origine des plus grandes civilisations anciennes d’Anatolie (Asie Mineure). L’adversité avec les Grecs est présentée comme remontant à la guerre de Troie pendant laquelle les envahisseurs grecs ont massacré les Troyens, ancêtres des Turcs actuels.
L’auteur insiste sur le fait que cette version commandée par Kemal est volontairement exagérée et surchargée. Elle vise à sortir son peuple du traumatisme provoqué par la dissolution de l’Empire ottoman et à enraciner l’Histoire turque en Anatolie. Surtout, cette thèse est éminemment politique et sociale : en modernisant l’Histoire turque et en la rapprochant des civilisations européennes, il souhaite encourager son peuple à adopter le mode de vie occidental, à refouler les vestiges du passé ottoman et à justifier la mise en place d’un État séculaire. Avec le départ du pouvoir du parti kémaliste en 1970, cette thèse est de moins en moins convaincante et remplacée par des théories alternatives.

L’approche anatolienne par exemple, est développée par les théoristes Cevat Sakir et Kemal Tahir dans les années 1950 et 1960. Elle souhaite inclure dans l’Histoire commune l’ensemble des peuples d’Asie Mineure. Privilégiée par les intellectuels de gauche et les libéraux, elle s’oppose au panturquisme en voulant fédérer toutes les minorités, notamment kurdes, au sein d’une République d’Anatolie. Cette version n’est cependant pas partagée par une majorité de Turcs qui basent plus souvent leur identité sur l’Islam et non plus sur un Empire ancien qu’ils n’ont pas connu.

La synthèse turco-islamique devient populaire dans les années 1970 et atteint sa maturité une décennie plus tard. En fondant l’identité nationale autour de la religion, elle met au cœur de la nation turque l’islam et s’oppose aux théories communistes qui émergent dans le pays. Cette théorie est la version turque de la théorie helléno-chrétienne développée en Grèce au même moment.

Conclusion

Ainsi, ces différents schémas narratifs s’opposent ou se complètent en fonction de la vision politique et sociale défendue. Depuis les années 1980, certains chercheurs, historiens et scientifiques ont commencé à critiquer ces différentes théories grecques comme turques qui occultent toutes au nom d’un mythe national, l’importance d’une époque ou d’un groupe dans l’Histoire. Ces exemples montrent que les nations grecques et turques existaient bien avant la construction d’un nationalisme et que les oppositions et les tensions systématiques entre les deux peuples sont le plus souvent des constructions postérieures qui oublient intentionnellement des siècles de coexistence pacifique.

Une seconde partie, qui correspondra au second chapitre du livre aura comme objectif d’expliciter comment ces différentes théories qui ont rythmé les alternances politiques et les stratégies d’État, ont des répercussions directes sur les relations contemporaines entre la Grèce et la Turquie, et plus spécifiquement dans le conflit de la mer Égée.

Lire également :
- Le néo-ottomanisme, clef de lecture de la Turquie contemporaine ?, par Jean Marcou
- Partition de l’île de Chypre : histoire d’une pierre d’achoppement diplomatique vieille de plus d’un demi-siècle (1/4). Historique de l’enjeu géopolitique de Chypre, de 1571 à 1960

Publié le 21/04/2021


Louise Martin diplômée de Sciences Po. C’est au cours de son cursus et plus particulièrement de son année de césure qu’elle se passionne pour le Moyen-Orient et ses problématiques. En master, elle rédige son mémoire de fin d’études autour de la résolution des conflits kurdes puis effectue son stage de fin d’études comme analyste Moyen-Orient au Ministère des Armées. 


 


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