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Claire-Gabrielle Talon, Al Jazeera, liberté d’expression et pétromonarchie
Article publié le 16/11/2011

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Claire-Gabrielle Talon, docteur en sciences politiques et arabisante, est spécialiste des médias du Moyen-Orient. Dans cet ouvrage, elle se penche sur la chaîne d’information Al Jazeera, fondée au Qatar en novembre 1996 par cheikh Hamad ben Khalifa. L’auteur explique : « La création d’une chaîne d’information pluraliste dans une pétromonarchie de la péninsule arabique laisse perplexe. Pourtant, la plus populaire des chaînes arabes s’est rapidement imposée dans le paysage médiatique mondial, au point de devenir une source d’information de référence sur la scène internationale, même pour ses concurrentes occidentales ». L’auteur articule son analyse en huit chapitres.

Chapitre I, Claire-Gabrielle Talon évoque « L’invention d’un système médiatique dans un Etat rentier du Golfe ». Une analyse du mot arabe « al-djazira », « terme équivoque », permet à l’auteur d’expliquer comment le Qatar, en donnant le nom Al Jazeera à la chaîne, s’est explicitement positionné par rapport à son voisin l’Arabie saoudite : « lorsque l’émir du Qatar baptisa la Chaîne Satellitaire Qatarie numéro 1 ’’Al Jazeera’’, dans une allusion explicite à la presqu’île saoudienne, il manifesta clairement son ambition d’incarner, aux dépens du grand voisin saoudien, l’identité arabo-islamique du XXI ème siècle ». La création de la chaîne qatarie et sa spécificité (première chaîne arabe d’information en continu, localisée sur le territoire du Qatar, avec un pluralisme éditorial rendant difficile de la classer politiquement) permettent à l’auteur de faire le point sur la politique médiatique de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, et surtout de mettre en évidence que les « stratégies audiovisuelles » de ces deux Etats diffèrent totalement.

Dans le chapitre II, « Isolement d’Al Jazeera au Qatar », la genèse de la création d’Al Jazeera est expliquée. Il était ainsi initialement prévu, en 1994, de créer non pas une chaîne d’information internationale, mais une chaîne nationale portant sur des sujets généraux et passant des films et des feuilletons. Ce n’est que fin 1995 que l’idée évolue, sous l’impulsion d’un conseiller de l’émir, Adnan Sharif. Oppositions et retards marquent cependant le projet, qui aboutit en novembre 1996. La chaîne, contrairement aux autres télévisions du Qatar, est placée sous la tutelle d’une fondation indépendante, la Fondation Publique Qatarie pour la Création de la Chaîne Satellitaire. « Al Jazeera acquit dès le début un statut à part qui l’isolait des médias locaux et exemptait sa rédaction des contraintes en vigueur dans les médias qataris ». Ainsi, les rédacteurs en chef et les journalistes embauchés ne sont pas qataris, à la différence des autres médias qataris qui doivent embaucher des nationaux. De même, le statut d’Al Jazeera est ambigu, la chaîne n’étant considérée ni comme publique ni comme privée (provenance des financements, pas de redevance, pas de liens particulier avec la société qatarie).

Le chapitre III s’intéresse à « Al Jazeera, enjeu de concurrence entre les clans de la famille régnante ». Dans un premier temps, Claire-Gabrielle Talon rappelle les fondements du pouvoir du cheikh Hamad ben Khalifa, qui s’appuie sur l’économie et l’énergie (le Qatar est producteur de pétrole et de gaz), et sur la composante sociologique du pays (la société du Qatar est marquée par l’absence d’une élite marchande, ce qui favorise la domination de la famille régnante des al-Thani). Sur le plan politique, à la suite d’un rappel de l’histoire politique du Qatar et des successions au sein de la famille al-Thani, l’auteur évoque les points d’appui de cheikh Hamad ben Khalifa : certains membres de la dynastie al-Thani, des familles alliées sur le plan historique aux al-Thani, des tribus ennemies dans l’histoire et qui ont été réhabilitées par l’émir. En outre, cheikh Hamad ben Khalifa s’appuie sur des groupes sociaux tels que les Frères musulmans venant d’Egypte, d’Irak et de Syrie, ainsi que sur de jeunes Qataris dont les familles n’ont pas eu un rôle dominant dans l’histoire. Tous ces réseaux ont eu une influence dans la libéralisation du « champ médiatique » du Qatar mais ont également été à l’origine de concurrence et de tensions au sein du pouvoir qatari, révélés à l’occasion du développement de la chaîne Al Jazeera. Plusieurs membres de la famille ont une influence à Al Jazeera, en particulier le ministre des Affaires étrangères cheikh Hamad ben Jassem, le président du conseil d’administration de la chaîne cheikh Hamad ben Thamer et cheikha bint Nasser al-Misnad. Ces influences sur la ligne éditoriale de la chaîne sont relatées à travers plusieurs exemples : défendre les choix diplomatiques du Qatar sur la chaîne, positionnement par rapport à Oussama ben Laden, liens avec les Etats-Unis, nominations au conseil d’administration, réorganisation interne de la chaîne.

Dans le chapitre IV, l’auteur analyse « Al Jazeera au cœur de la stabilité dynastique qatarie ». L’auteur rappelle tout d’abord comment le pouvoir est organisé dans les « monarchies dynastiques » de la péninsule Arabique, dans lesquelles chaque famille régnante occupe les postes stratégiques dans les ministères et les administrations. Selon cette organisation, l’émir du Qatar donne ainsi en 1996 à plusieurs branches de la famille régnante des fonctions au sein de la chaîne. Au cours des années 2000 cependant, Al Jazeera participe à « la cristallisation d’une opposition politique au Qatar », marquée par le début d’une contestation du régime de cheikh Hamad ben Khalifa, et par la montée des critiques de l’opposition contre la chaîne, favorisant ainsi « une collusion politique entre des groupes sociaux extérieurs à la famille de l’émir et des éléments d’opposition internes aux Al-Thani ». Cette contestation est à l’origine de l’aggravation des tensions dans la famille régnante, allant jusqu’à la déstabilisation du régime à la fin des années 2000.

La question du « Clientélisme et pluralisme » est évoquée dans le chapitre V. L’auteur rappelle en introduction que « force est de constater que l’influence des Al-Thani n’a pas entravé la liberté d’expression des journalistes ni la diffusion par Al Jazzera de programmes éminemment critiques à l’égard des choix politiques et diplomatiques du Qatar ». Claire-Gabrielle Talon explique notamment que les journalistes évoquent ouvertement leurs « appartenances idéologiques », donnant lieu parfois à des désaccords lors d’émissions diffusées en direct. De même, la liberté éditoriale de la chaîne, liée à l’absence de centralisation administrative, a eu pour conséquence « une remarquable liberté de parole sur les affaires intérieures et extérieures de leur employeur : l’Etat du Qatar ».

L’auteur aborde dans le chapitre VI la question du « Discours démocratique ’’radical’’ d’Al Jazeera ». Elle rappelle notamment le fonctionnement « atypique » de la chaîne, par la liberté des journalistes, et la difficulté de qualifier le modèle médiatique de celle-ci « qui ne correspond ni au fonctionnement d’un média ’’libéral’’ traditionnel, ni à celui d’une chaîne commerciale ou de service public, ni à un média de propagande ». L’ambition des journalistes de la chaîne fut « de participer à une renaissance intellectuelle régionale en ré-inventant le journalisme arabe ». Pour ce faire, ces journalistes développèrent « une réflexion sur le rôle et la pertinence des normes journalistiques occidentales ». Ces journalistes ayant, pour la majorité d’entre eux, travaillé dans des médias occidentaux et notamment au service arabe de la BBC, n’ont pas souhaité reproduire ce modèle. En outre, le lancement par les Etats-Unis, à la suite du 11 septembre 2001, du programme Valeurs communes en faveur de la « diffusion des normes américaines dans les médias arabes et musulmans » permit aux journalistes d’Al Jazeera de dénoncer les normes journalistiques occidentales et de créer un « journalisme arabe ». Claire-Gabrielle Talon analyse ensuite en quoi le positionnement adopté par les journalistes d’Al Jazeera remet en question certains des « postulats fondateurs » du métier de journaliste en Occident : la notion d’objectivité ; « l’appartenance de la vérité à la paix et à la neutralité ». En outre, les journalistes d’Al Jazeera deviennent des « journalistes combattant », et sont considérés comme des « victimes » des guerres qu’ils couvrent. Enfin, la chaîne s’emploie à citer de façon équilibrée les différentes sources (exemple de l’équilibre des sources libanaises et israéliennes lors du la guerre de 2006 au Liban).

Dans le chapitre VII, intitulé « la construction du network autour d’une collection de points de vue », l’auteur revient sur la création en 2005 du groupe commercial Groupe satellitaire Al Jazeera. Elle aborde également la création de la chaîne Al Jazeera English, sa spécificité par rapport à Al Jareeza arabe et sa ligne éditoriale : pas d’embauche par la rédaction anglaise de journalistes de la chaîne arabe ; recrutement de journalistes américains et britanniques ; ligne éditoriale non pas dans une perspective « arabe » mais du « sud ».

Le chapitre VIII traite du « nouveau modèle médiatique » et notamment du « fonctionnement d’Al Jazeera (qui) est particulièrement représentatif du rôle des médias contemporains dans le développement de nouvelles rationalités, la construction de publics séparés et surtout l’invention d’espaces politiques déliés des processus représentatifs ». Elle évoque également la spécificité du Qatar, pays dans lequel « des pratiques journalistiques libérales sont envisageables dans un cadre non démocratique et non représentatif : en l’occurrence, dans un Etat rentier du Golfe où la sphère publique ne joue aucun rôle politique ». En outre, « le rôle des Etats du Golfe dans la configuration paradoxale du paysage médiatique arabe » est étudié, de même que divers exemples de médias du Golfe, notamment en Arabie saoudite, mais également de médias libanais dans lesquels des Etats du Golfe ont investi.

Claire-Gabrielle Talon, Al Jazeera, liberté d’expression et pétromonarchie, Paris, PUF, mai 2011, 286 pages.

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