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Christine Malgorn, Syrie, mon amour – 1860, au cœur d’une guerre oubliée
Article publié le 09/07/2013

Par Delphine Froment

En 1959, dans le film Hiroshima, mon amour, Alain Resnais et Marguerite Duras donnaient à voir la rencontre entre une Française et un Japonais dans une ville d’Hiroshima en pleine reconstruction après le traumatisme du bombardement atomique du 6 août 1945.
C’est un scénario similaire que propose Christine Malgorn dans son roman Syrie, mon amour dont le titre renvoie évidemment au film de Resnais : en 1860, un jeune conscrit français, Pierre, fait partie du corps expéditionnaire de huit mille hommes envoyé par Napoléon III en Syrie ; sa mission est de protéger les Chrétiens, qui ont été massacrés à Deir-el-Qamar et à Damas par les Musulmans (et notamment les Druzes) sous le regard des Turcs ottomans qui gouvernent la région. Comme le personnage joué par Emmanuelle Riva dans Hiroshima, mon amour, c’est un pays saigné à blanc et complètement traumatisé que découvre alors Pierre.

Sur sa route, il rencontre deux jeunes Chrétiennes rescapées, qui lui relatent les événements tragiques et l’histoire de leur pays. Ces nombreux dialogues entre les personnages pour permettre à Pierre de comprendre les tenants et les aboutissants de ces massacres, font également écho aux « Tu n’as rien vu à Hiroshima » du Japonais à la Française, quand il lui raconte les atrocités du bombardement atomique.

Mais alors qu’histoire d’amour et grande Histoire sont fusionnées dans le film de Resnais, le roman de Christine Malgorn se concentre davantage sur la narration des grands événements de 1860 en Syrie. La romance que va brièvement vivre Pierre avec une des Chrétiennes qu’il rencontre n’est finalement qu’un épiphénomène. Et le sous-titre du livre l’indique lui-même : il s’agit surtout de remémorer au lecteur une « guerre oubliée ».

Cette guerre, quelle est-elle ? Tout d’abord, une guerre intercommunautaire où s’affrontent Chrétiens et Musulmans. Les cent premières pages du roman présentent divers personnages syriens qui vivent au jour le jour l’évolution d’une tension d’abord latente entre les deux communautés : suite à des massacres commis contre les Chrétiens du Mont Liban par les Druzes, un très grand nombre de rescapés viennent se réfugier à Damas, ville-bastion de la communauté chrétienne. Parmi eux, deux femmes, Sosa et Elacha, qui ont assisté au meurtre de leurs maris et de leurs petits garçons par les Druzes, et ont réussi à fuir le sort d’esclave qui était promis aux femmes chrétiennes. Elles sont recueillies par de riches commerçants chrétiens, Antoun Anhouri et sa jeune épouse Rabka. Les récits des massacres que font les réfugiés aux Chrétiens de Damas inquiètent beaucoup la communauté : les Druzes auraient attaqué les villes et villages chrétiens du Mont Liban sans que les soldats turcs, qui avaient promis de protéger les Chrétiens, ne s’interposent. Les Ottomans auraient en outre désarmé les Chrétiens et les auraient enfermés dans le Sérail pour mieux les rendre aux Druzes. En juin 1860, la communauté chrétienne de Damas s’attend donc au pire. La tension monte entre elle et les Musulmans de la ville. Et elle explose, à partir de rien, le 9 juillet 1860 : le quartier chrétien est en flamme, ses habitants décimés, et les familles musulmanes qui ont tenté de protéger des Chrétiens sont elles aussi assassinées. C’est le cas de la famille d’Abdallah Alzahabi, qui, par hasard, reçoit le 9 juillet sous son toit Antoun Anhouri, sa sœur Ioanna et son père : Abdallah ne peut empêcher le meurtre de ses parents et du père d’Antoun, et la capture de ses sœurs et de sa femme Chirine, enceinte de leur premier enfant. Il réussit néanmoins à sauver Antoun et Ioanna, qui survivent sans pour autant savoir si Rabka, la femme d’Antoun, est encore vivante.

De son côté, celle-ci a assisté à la mort violente de toute sa famille mais est parvenue à fuir, sauvée par des Musulmans algériens sous le commandement de l’émir Abd-el-Kader, personnage historique alors en exil à Damas et qui est intervenu pour empêcher le massacre des Chrétiens.

Au lendemain des événements, le sultan ottoman Abdul-Medjid envoie le ministre Fouad Pacha prendre la situation en charge : celui-ci institue un tribunal extraordinaire pour juger les coupables, en exécute certains, en emprisonne d’autres, et parvient à redonner à Damas un semblant d’ordre. La situation semble apaisée, mais Rabka et Sosa, qui ne font plus confiance aux Ottomans, préfèrent fuir la ville damasquine et partent pour Beyrouth, comme beaucoup d’autres rescapés. Sur leur chemin, elles croisent la route de Rifqa qui a réchappé du massacre de Deir-el-Qamar du 21 juin 1860, et qui se trouve sans nouvelle de son époux.

A Beyrouth, les trois jeunes femmes rencontrent Pierre, jeune conscrit français tout juste arrivé en Syrie avec quelques huit mille autres hommes sur l’ordre de Napoléon III, qui dit vouloir protéger les Chrétiens de la région et punir les Druzes, considérés comme les seuls et uniques coupables des tueries. Les récits qu’elles lui font des massacres convainquent tout d’abord Pierre du bien fondé de la mission du corps expéditionnaire.

Mais peu à peu, et au fil des rencontres qu’il fait, Pierre comprend qu’il ne s’agit pas uniquement d’une guerre intercommunautaire entre Chrétiens et Musulmans. Il découvre la complexité du conflit : tout d’abord, Chrétiens et Musulmans ne s’opposent pas de manière aussi binaire qu’il l’aurait pensé, car la communauté chrétienne de Syrie, loin d’être unie, se divise entre Maronites, grecs-catholiques et grecs-orthodoxes, qui luttent les uns contre les autres.

Par ailleurs, sa rencontre avec deux journalistes, français et anglais, et avec un vieux chef Druze, lui permet de remettre en question la vision manichéenne que lui ont imposée ses officiers : les Chrétiens ne sont pas seulement d’innocentes victimes des Druzes qui, eux, ne sont pas uniquement des agresseurs sanguinaires. Il découvre que l’histoire de cette guerre intercommunautaire ne débute pas en 1860, mais qu’elle trouve ses sources bien plus loin, et que tour à tour, chaque communauté a prêché contre une autre.

Mais cette « guerre oubliée » est aussi une guerre entre grandes puissances : au cœur du conflit se trouvent tout d’abord les Turcs qui, depuis leur mainmise sur la région en 1516, ont toujours cherché à tirer leur épingle du jeu pour mieux asseoir leur puissance en « montant » les communautés musulmanes et chrétiennes les unes contre les autres. Mais il y a aussi la présence des deux empires coloniaux, la France et la Grande-Bretagne, dont la rivalité pour l’hégémonie sur le Levant attise le conflit. En effet, la présence française en Syrie avec le corps expéditionnaire dont fait partie Pierre affirme un soutien sans faille aux Chrétiens : ceux-ci permettent à l’Empire français de Napoléon III de s’ouvrir un marché de tissus et de soieries au Moyen-Orient et de s’implanter un peu plus commercialement dans la région. Craignant d’être marginalisés et de perdre cette influence régionale qui leur donne accès à la Route des Indes, les Britanniques ripostent face aux Français en soutenant au contraire les Druzes et la politique ottomane d’ingérence du conflit.

La mission française se solde finalement par un échec, et après neuf mois de présence en Syrie sans avoir pu combattre les Druzes, le corps expéditionnaire rentre en France, sans avoir pu pleinement servir les intérêts de l’Empire.

Syrie, mon amour, en alternant les points de vue des personnages, passe de chapitre en chapitre de la micro à la macro-histoire, pour mieux rendre compte de la complexité des événements de 1860. Bien mené, s’appuyant sur une solide historiographie (voir p. 279) et sur des documents d’archives dans plusieurs notes de bas de pages, ce roman historique laisse d’abord penser qu’il va se contenter de présenter la situation syrienne de manière binaire et manichéenne. Mais le lecteur, dont le personnage de Pierre est un peu le miroir, découvre peu à peu tous les enjeux qui se cachent derrière des massacres comme Deir-el-Qamar ou Damas.

Dans le roman, de nombreux personnages se croisent, se séparent, se retrouvent ou se perdent à jamais. Et c’est grâce à cette somme des destins individuels que Syrie, mon amour parvient à sa fin : nous rappeler que cette guerre intercommunautaire fait le jeu des grandes puissances, car au cœur de l’histoire il y a avant tout des personnages broyés par des enjeux qui les dépassent, et dont le sort dépend du bon-vouloir des Anglais, Français ou Ottomans dont les intérêts divergents s’affrontent et se contredisent. La situation syrienne en 1861, au moment où le livre s’achève, est dans l’impasse, et laisse un goût amer au lecteur.

Publié en juillet 2012, Syrie, mon amour est le premier livre de Christine Malgorn. S’il narre des événements vieux de plus de cent-cinquante ans, il n’en garde pas moins une certaine actualité, tant l’internationalisation d’un conflit intercommunautaire en 1860 rappelle la situation de la Syrie du XXIe siècle.

Christine Malgorn, Syrie, mon amour – 1860, au cœur d’une guerre oubliée, Paris, L’Harmattan, Roman historique, 2012, 282 pages.

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