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Centenaire des accords Sykes-Picot : historique et perspectives
Article publié le 28/04/2016

Par Yara El-Khoury

Yara El-Khoury est doctorante et chargée de cours à l’Université Saint Joseph de Beyrouth.

Le 16 mai 1916, alors qu’un conflit meurtrier ensanglantait l’Europe, Sir Mark Sykes, orientaliste, conseiller pour le Moyen-Orient au Foreign Office, et François Georges-Picot, diplomate français, apposaient à Downing Street leurs signatures au bas d’un document qui devait conférer à leurs deux patronymes une postérité certaine. L’accord Sykes-Picot traçait pour leurs gouvernements respectifs des zones de contrôle et d’influence au sein des provinces orientales arabophones de l’Empire ottoman qui s’était rallié à l’Allemagne de Guillaume II et se situait par conséquent dans le camp ennemi. Etabli alors que l’issue du conflit était encore incertaine, l’accord Sykes-Picot allait paver la voie aux développements consécutifs à la victoire en 1918 des parties signataires.

Cartographie de la région concernée par les accords

La zone géographique concernée par les arrangements pris par les deux diplomates est bordée à l’ouest par la mer Méditerranée. Au nord, le Taurus trace la limite qui la sépare de l’Anatolie turcophone. Au pied de ces montagnes majestueuses se déroule alors le premier génocide du XX° siècle. Talâat, ministre de l’Intérieur en poste à Istanbul, orchestre la déportation et l’extermination systématique des populations arméniennes dont ces régions constituent le terreau historique. A l’est, la Perse est une zone à part et, de fait, une frontière. Espace non arabophone, ce territoire ne fait pas partie de l’Empire ottoman. Gouverné par la dynastie Qadjar, il est l’objet des convoitises russes dans ses parties septentrionales, et anglaises dans ses parties méridionales riveraines du Golfe. Au sud, pas de frontières naturelles ; la steppe syro-mésopotamienne rejoint sans démarcation le grand désert du Nefoud qui recouvre plus de la moitié de la péninsule arabe.

La diversité ethnique et religieuse de la région sur laquelle se penchent Sykes et Picot n’a d’égale que la variété de ses paysages. A partir de la douceur de la côte méditerranéenne s’élèvent les sommets du Liban et de l’Anti-Liban, les Cèdres et l’Hermon bibliques, puis s’étale l’hinterland syrien des pistes caravanières qui tracent un maillage dont les nœuds sont des joyaux de l’architecture antique : Palmyre, Jérash et Pétra. Telle est la région que les géographes arabes appelaient Bilad-ash-Sham. Le vocable Syrie, connu des Romains, s’imposera au XIX° siècle pour en désigner les parties nord, avant de s’étendre progressivement à l’ensemble. Au-delà s’étend Bilad al-Irak, la Mésopotamie que baignent l’Euphrate et le Tigre, fleuves dont les crues ont inspiré des récits de déluges, de fins du monde et de recommencements, Gilgamesh et Noé. Dans cette vaste zone se côtoient des populations très disparates, kurdes et arabes, des communautés chrétiennes qui plongent leurs racines dans les joutes théologiques dont l’Empire byzantin était friand, des communautés musulmanes sunnites et chiites, druzes et alaouites mais aussi des yézidis dont le monde a découvert l’existence récemment sur ses écrans de télévision, fuyant l’Etat islamique par 50°C à l’ombre, sur les hauteurs du mont Sinjar.

A l’heure où le concept d’Etat-nation était inconnu dans la région, ces populations vivaient dans le cadre d’une organisation multiséculaire qu’elles avaient fini par s’approprier. Les impôts convergeaient vers la Sublime Porte qui avait découpé le territoire impérial en unités administratives appelées wilayets et confié leur gestion à des walis secondés par des notabilités locales. Le système du millet conférait aux différentes communautés, surtout les non-musulmanes, une autonomie relativement développée dans la gestion de leurs affaires internes, notamment celles ayant trait au statut personnel. Ainsi décrite, l’existence de ces communautés peut sembler idyllique, illusion qu’il convient de tempérer. De fait, si le système du millet a préservé les particularismes des communautés chrétiennes et juives, il n’a pas développé en elles un sentiment d’appartenance à l’égard de l’Empire ottoman, pas plus qu’il n’a créé de situations de coexistence véritable entre communautés différentes. Par définition, l’Empire est multiethnique. En l’absence d’idéologie nationaliste, la soumission au pouvoir central tient lieu de ciment unificateur de l’ensemble. Une identité ottomane aux contours imprécis contribue à la consolidation de la structure.

Ce monde ne vit pas en vase clos. Les Capitulations signées en 1536 par François Ier et Soliman le Magnifique ont apporté une nouvelle preuve d’une constante discernable tout au long de l’histoire des Etats musulmans : quand ils sont forts et en pleine possession de leur souveraineté, ils ouvrent bien grand leurs portes aux influences venues de l’extérieur. Au temps de sa splendeur, après avoir mis fin aux Croisades, l’Etat mamlouk ne s’était-il pas empressé d’accueillir sur ses terres les commerçants vénitiens, génois et pisans et les missionnaires franciscains et dominicains ? Au tournant du XX° siècle, ces contacts jamais interrompus avec l’Europe charrient dans l’Empire des idées inédites : égalité, principe des nationalités, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes… A Beyrouth, comme à Damas, on en discute, mais elles restent circonscrites à des élites occidentalisées très restreintes et mal organisées. Quand la guerre commence en 1914, pouvait-on prévoir que la fin de l’Empire ottoman serait si proche ?

Dans la perspective de la disparition de l’Empire, Mark Sykes et François Georges-Picot mettent au point un partage destiné à régler la lutte que se livrent leurs gouvernements autour de cette région. Leurs choix ne sont pas dictés par les idéaux européens qui font rêver les cercles beyrouthins et damascènes. C’est un pur partage d’influence.

Le contexte de l’accord

Quand la guerre éclate, les trois puissances qui se disputent le Moyen-Orient, France, Grande-Bretagne et Russie, se retrouvent dans le même camp, celui de la Triple Entente. L’Empire ottoman entre en guerre en octobre 1914 aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, sur la décision des officiers Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès au pouvoir à Istanbul depuis 1908. Le choix de l’alliance allemande est motivé par le fait que le II° Reich n’a jamais manifesté d’ambitions coloniales à l’égard de l’Empire. Il s’est contenté de promouvoir des projets de développement économique, comme la ligne de chemin de fer du BagdadBahn qui doit relier Berlin à Bagdad via Istanbul, doublés d’une assistance technique à l’armée ottomane.

Le sultan ottoman est Abdel Hamid II, écarté du pouvoir depuis 1909. Il porte le titre de calife qui fait de lui la plus haute autorité de l’Islam dans le monde. Début novembre 1914, sitôt après avoir déclaré la guerre à la Russie, en vertu de son autorité califale, il appelle tous les musulmans au Djihad, la guerre sainte contre les ennemis de l’Empire ottoman. Il convient de noter que le terme Djihad est employé ici dans son sens classique, et non dans l’acception qui lui est donnée de nos jours. Tel qu’il a été défini du vivant du Prophète, l’appel au Djihad est l’apanage de l’autorité centrale de l’Islam qui, seule, a le pouvoir de décider de la paix et de la guerre. Comme l’explique l’islamologue Youakim Moubarac, le Djihad a représenté en son temps une forme de régulation des relations internationales, substituant un pouvoir centralisé à l’indiscipline atavique des tribus. En 1914, loin de soulever les populations musulmanes de l’Empire russe comme l’escomptaient les dirigeants allemands, cet appel au Djihad, le dernier à être lancé par un calife, va avoir pour effet principal de cristalliser les haines contre les Arméniens considérés comme des traîtres. La politique de turquification forcée menée par les officiers au pouvoir fera le reste. Rompant avec l’ottomanisme unificateur, ils mettent en avant un nationalisme turc exclusif. Le génocide de 1915 se prépare.

Traditionnellement, tout au long du XIX° siècle, l’Angleterre a tout fait pour prémunir l’Empire ottoman, « Homme malade de l’Europe », contre les convoitises des puissances européennes. Son attachement à préserver ce qui restait du territoire de cet Empire qui avait perdu certaines de ses provinces périphériques (l’Algérie et la Grèce en 1830) s’expliquait par son souci de préserver l’équilibre des puissances au sein de l’Europe. Le début de la Grande guerre amène Londres à modifier sa politique.

Présente en Egypte, à Aden et dans le Golfe, l’Angleterre est en contact avec les provinces arabes de l’Empire ottoman et, dès le début de la guerre, elle envisage de favoriser un soulèvement arabe contre les Turcs, afin d’affaiblir la position de ces derniers et de s’assurer une zone d’influence encore plus étendue. Cette politique, si elle suscite l’unanimité quant aux principes, divise autour des détails. En effet, l’administration britannique d’Egypte privilégie la collaboration avec Hussein, chérif du Hedjaz depuis 1908, alors que celle des Indes opte pour Ibn Saoud, le chef du Nedjd, la zone centrale de l’Arabie. La polémique finit par se résoudre au profit du Bureau anglais du Caire qui dispose d’un appui de taille à Londres en la personne de Lord Kitchener, ancien consul général d’Egypte devenu ministre de la Guerre en août 1914. En outre, le Hedjaz dispose de plus d’atouts que le Nedjd, car il est plus riche et plus peuplé et, de surcroît, le chérif Hussein est de la famille Hachémite, un descendant du Prophète. A ce titre, il a la charge de gardien des hauts lieux saints de l’Islam, La Mecque et Médine, ce qui lui confère un certain prestige aux yeux des musulmans.

Les négociations menées entre les Anglais du Caire et le chérif Hussein en vue de la définition des objectifs de guerre tiennent en huit lettres échangées entre le 14 juillet 1915 et le 30 janvier 1916. Elles sont connues sous le nom de correspondance Hussein – Mac Mahon, du nom de Sir Henry Mac Mahon, haut-commissaire anglais en poste au Caire. A Hussein qui revendique toute la région située au sud d’une ligne allant d’Adana en Turquie jusqu’à la frontière perse, mais excluant Aden, Mac Mahon estime dans sa réponse datée du 14 octobre que « les districts de Mersin et Alexandrette et les parties de la Syrie située à l’ouest de Damas, Homs, Hama et Alep, ne peuvent être considérés comme purement arabes et doivent donc être exclus de la délimitation ». Il réclame aussi une sphère d’influence pour l’Angleterre dans les vilayets de Bagdad et Bassora, ce que le chérif Hussein rejette tout en admettant le principe d’une occupation militaire temporaire. En revanche, il abandonne toutes visées sur Mersin et Adana mais tente de rester ferme au sujet des régions côtières de la Syrie occidentale. Il finira cependant par accepter une occupation française provisoire de la ville de Beyrouth et de sa plaine côtière. C’est ainsi qu’un accord imprécis s’établit entre les deux hommes. Aucune carte n’accompagne les lettres, le sort de la Palestine demeure ambigu et fera l’objet d’une controverse entre Arabes et Britanniques qui se poursuivra jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Pressé de passer à l’action militaire, le chérif Hussein ne jugera pas utile d’affiner les termes de la négociation. Le 5 juin 1916, la révolte arabe conduite par Fayçal, son troisième fils, s’élance à partir du Hedjaz à la conquête des provinces arabes de l’Empire dont le chérif espère faire un royaume arabe, son royaume dont il se fait une idée à l’ancienne, une entité aux contours flous qu’il régenterait sous la seule légitimité de son aura personnelle. Sir Henry Mac Mahon, lui, ne peut que se réjouir de l’empressement de son interlocuteur. Les imprécisions que recèle leur correspondance laissent à son gouvernement l’entière liberté de façonner un accord qui se négocie au même moment et qui sera signé au mois de mai, avant que les cavaliers arabes de Fayçal ne sellent leurs chevaux.

Les termes de l’accord Sykes-Picot

Dans les négociations anglo-franco-russes qui se déroulent en 1915-1916 au sujet du démembrement de l’Empire ottoman, la Russie n’a aucune revendication particulière sur les provinces arabes de l’Empire. Ce qui l’intéresse, ce sont Istanbul et les Détroits. Le Cabinet Asquith du roi George V et le gouvernement français d’Aristide Briand se déclarent favorables à la cession de la capitale ottomane aux Russes.

Mais les deux puissances se disputent les provinces arabes de l’Empire ottoman. Une commission de réflexion est mise sur pied à cet effet, sous la présidence de l’ancien ambassadeur anglais à Vienne, Maurice de Bunsen. Elle va formuler un projet divisant ce qui reste de l’Empire en cinq provinces séparées : Arménie, Syrie, Anatolie, Palestine, Djéziré-Iraq, les deux dernières étant d’un intérêt particulier pour Londres. La Palestine est la rive asiatique du canal de Suez ; tout comme le sud de l’Irak, elle conduit en Inde, le joyau de la Couronne. La Djéziré, c’est Deir-ez-Zor et Mossoul (l’Etat islamique actuel), un carrefour important et une zone riche en pétrole.

Ce premier projet n’est pas ratifié par les alliés français et russe. Dès lors, la Grande-Bretagne et la France décident de se concerter pour aboutir à un accord négociable par la suite avec la Russie. A l’issue des échanges qui ont lieu entre les deux ministres des Affaires Etrangères, Edward Grey et Paul Cambon, Mark Sykes et François Georges-Picot parviennent à mettre au point un accord suivant lequel les provinces arabes de l’Empire ottoman sont réparties entre les deux puissances de la façon suivante, dûment reportée sur une carte :
- Zone bleue : le littoral syrien et la Cilicie, zone côtière du Sud de l’Anatolie donnant sur le golfe d’Alexandrette, sont placés sous administration française.
- Zone rouge : les wilayets irakiens de Bagdad et Bassora et le port de Haïfa sur la côte de Palestine sont placés sous administration britannique.
- Zone brune : la Palestine à l’ouest du Jourdain, sauf Haïfa, sera placée sous une forme d’administration internationale qui sera à définir avec la Russie, ce qui, pour les Anglais, est un moyen commode pour éviter le contrôle des Lieux Saints chrétiens que convoitent les Français. Le 2 novembre 1917, au nom du gouvernement de Sa Majesté dont il est le ministre des Affaires Etrangères, Lord Balfour promettra au Congrès sioniste « un foyer national juif » dans cette même Palestine.
- La région centrale située entre ces trois zones sera dévolue « à l’Etat arabe ou à la confédération d’Etats arabes » qui devra être créée après la guerre, une manière de tenir compte de la correspondance Hussein-MacMahon. Mais cet Etat arabe ne sera pas entièrement indépendant car il est prévu de le partager en deux zones d’influence, une française au Nord (Syrie intérieure et wilayet de Mossoul, cerclée en bleu), et une autre anglaise au Sud (entre la frontière égyptienne et l’Irak, cerclée en rouge).

Vers la fin de Sykes-Picot ?

La Grande Guerre, comme on l’appellera dès qu’elle aura pris fin, aura causé la mort de millions de vies humaines et celle des trois Empires vaincus, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman, le plus ancien, vieux de près de six siècles. De l’effondrement de ces ensembles impériaux vont surgir des entités nouvelles, à l’image de celles qui font leur apparition dans la zone cartographiée par Sykes et Picot, et qui, dans le courant des années 20, finissent par prendre les noms suivants : la République libanaise et la République syrienne placées sous mandat français, et sous mandat anglais, le Royaume d’Irak, l’Emirat de Transjordanie, et une Palestine destinée à accueillir le « foyer national juif ». Des décennies plus tard, au lendemain du second conflit mondial, ce dernier deviendra l’Etat d’Israël et la population arabe de Palestine endossera la condition d’apatrides. Dans la foulée, la Transjordanie deviendra le Royaume hachémite de Jordanie. La monarchie irakienne, cousine de la jordanienne, deviendra une République et tombera, de même que la Syrie, sous la coupe des militaires. Le Liban, lui, après s’être enorgueilli d’être resté, dans ces zones de turbulences, un havre de paix et de stabilité, finira par sombrer à son tour dans un conflit qui, quatre décennies après son déclenchement, continue de le déchirer.

Nostalgiques d’une unité idéalisée perdue, certains cercles ne cesseront de stigmatiser les accords Sykes-Picot coupables à leurs yeux d’avoir fractionné un ensemble naguère uni, et n’auront de cesse de réclamer sa restauration, sous la forme de projets divers portés par différentes formations : le Parti Populaire Syrien qui appelle au rétablissement du Croissant fertile, le parti Baath qui conçoit une nation arabe « du Golfe (persique) à l’Océan (atlantique) », les Frères musulmans pour qui l’Islam est un ensemble indivisible soudé par une loi voulue par Allah, et, dernier avatar de la tendance « unioniste », l’Etat islamique qui a réussi à effacer l’une des frontières de Sykes-Picot, celle séparant la Syrie de l’Irak. Mais l’Etat islamique ne semble plus devoir constituer une entité durable. Quand on parle de la fin de Sykes-Picot, il faut observer d’autres réalités.

Les interventions américaines successives en Irak ont « libanisé » ce pays, dans le sens où elles ont porté les différentes communautés qui le composent à concevoir des projets pseudo-étatiques distincts. L’issue du conflit syrien semble encore éloignée, mais d’aucuns pronostiquent une dissection de la Syrie en mini-Etats définis sur des critères religieux et ethniques, à l’exemple de l’Etat d’Israël, et les Kurdes se prennent à rêver de combler une des lacunes de Sykes-Picot qui a omis de les doter d’une entité étatique indépendante. Il sera difficile dès lors d’empêcher le fragile Liban d’imploser. Dans le morcellement annoncé, on est bien tenté de voir la fin de Sykes-Picot. Mais ne s’agirait-il pas d’une manière, en affinant le partage, de parachever Sykes-Picot ?

Le problème peut être posé différemment : cette région a-t-elle jamais été aussi unie que les thuriféraires de l’unité veulent le laisser croire ? Comme il a été rappelé plus haut, l’Empire ottoman avait consacré les particularismes communautaires ; il n’a jamais eu l’ambition de créer une unité nationale, notion qui lui était totalement étrangère, car anachronique en son temps. Kurdes sunnites, Arabes sunnites, chiites, alaouites, druzes, maronites, grecs-orthodoxes, grecs-catholiques, assyriens, chaldéens, yézidis … ne vivaient pas ensemble. C’étaient des populations allogènes maintenues dans une unité factice du fait d’une allégeance imposée à l’égard de la Sublime Porte. Sykes-Picot les a dotés d’une redistribution territoriale nouvelle, conforme aux vœux de certains, comme les maronites notamment qui ont eu « leur » Grand-Liban, et décevante pour d’autres qui voient cent ans plus tard surgir l’opportunité de réajuster le partage.

Les « printemps arabes » de Tunisie et d’Egypte se sont faits autour de revendications proprement tunisiennes et égyptiennes, exemptes pour la première fois des antiennes grandiloquentes sur le thème de l’unité arabe. Même la cause palestinienne, thématique obligée des discours légitimateurs du monde arabe, en était absente. La révolution syrienne avait commencé elle aussi sous des slogans strictement syriens ; les manifestants qui battaient le pavé étaient revenus des grandes illusions qui avaient enivré leurs parents. Mais la Syrie n’a pas l’unité religieuse et ethnique de la Tunisie et de l’Egypte. La multiplicité de ses acteurs et de ses enjeux pourrait bien aboutir, entre autres perspectives, à son morcellement, et cela entraînerait un effet rebond chez ses voisins. La partition est-elle forcément garante de paix ? Oui, répondraient ses fervents adeptes. Le Liban aurait pu fournir la preuve du contraire. Il a connu la partition entre 1975 et 1990. Les communautés qui se croyaient à l’abri au sein des petites frontières qu’elles s’étaient tracées ont fini par se déchirer chacune intérieurement. L’Autre est souvent le meilleur garde-fou contre les dissensions intestines. Mais le Liban n’a toujours tiré aucun enseignement de sa guerre ; son expérience ne saurait donc servir ses voisins.

Il ne reste plus, pour conclure, qu’une dernière perspective en guise de prospective, celle de voir, à mi-chemin entre le grand ensemble unitaire et les mini-Etats communautaires, se maintenir les Etats nés de Sykes-Picot, dans leurs frontières toujours reconnues à l’heure actuelle par la communauté internationale. Cela revient à dire que ces accords centenaires sont vraisemblablement promis à une longévité certaine, soit à travers le maintien du statu quo, soit par le fractionnement qui est l’aboutissement extrême de la logique qui a présidé à leur naissance.

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