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Caroline Kurhan, Princes et Princesses du Nil
Article publié le 08/01/2015

Compte rendu de Claudine Serre

Caroline Kurhan, historienne, publie un nouvel ouvrage, Princes et princesses du Nil (Riveneuve éditions), fondé sur des archives inédites des membres de la famille royale d’Égypte. Elle a vécu quinze ans en Égypte où elle a dirigé le département culturel de l’Université Senghor d’Alexandrie et est l’auteur chez le même éditeur de Princesses d’Egypte (2009), Une saga égyptienne 1805-2010, et Le Roi Farouk, un destin foudroyé (2013). Le livre est préfacé par Xavier Dufestel, expert près les commissaires priseurs, ancien chercheur au Collège de France en tant que lauréat de la bourse Prix Balzan Marc Fumaroli de l’Académie française, et spécialiste de l’histoire des collections de familles royales.

L’Egypte fut, le rappelle Xavier Dufestel, gouvernée à la fin du XIXème siècle et pendant la première moitié du XXème siècle par des souverains d’origine turque, ouverts aux influences étrangères, notamment françaises et britanniques. Les rois et vice-rois ont essayé de restaurer l’indépendance et le prestige de l’Égypte. Les portraits présentés par Caroline Kurhan illustrent, dans leur singularité et leur intimité, combien la dynastie fondée par Méhémet Ali en 1805 et qui règne jusqu’à l’abdication du roi Farouk en 1952 est à la fois empreinte de singularité, d’excentricité et de modernité. Il s’agit de l’histoire vivante de la construction de l’Egypte moderne. Dans son avant-propos Caroline Kurhan souligne que la dynastie de Méhémet Ali est sans égale au Moyen-Orient. Les princes et princesses sont tous des réformateurs, acteurs de la vie politique, scientifique et artistique en Orient comme en Occident, et marquent le pays de leurs empreintes. Dans cette avancée vers une Égypte puissante et ouverte sur les progrès techniques, comme la construction du Canal de Suez, et les idées modernes, deux grandes puissances coloniales s’affrontent, la France et la Grande-Bretagne. Les khédives Ismaïl et Abas II, le roi Farouk seront renversés pour avoir contrarié les intérêts de la Grande-Bretagne. Cet ouvrage raconte aussi l’histoire de la perte d’influence progressive de la France dans cette région du monde.

Si Méhémet-Ali, souvent surnommé le « Napoléon de l’Orient », est le personnage fondateur de l’Égypte moderne, ce sur quoi semblent s’accorder les historiens, chacun de ses successeurs et de son entourage a une spécificité dans la construction de l’État moderne. Ce peut être par des apports d’ordre intellectuel ; c’est aussi un intérêt fort pour les questions agricoles. La plupart des princes, grands propriétaires fonciers, ont fait prospérer leurs domaines en y apportant des innovations techniques. Ainsi, Omer Toussoun (1872-1944), surnommé « le prince d’Alexandrie », devient président de la Société royale d’agriculture. Celui-ci organise des expositions, veille à la protection des oiseaux utiles à l’agriculture, à l’extermination du ver à coton et intervient auprès du gouvernement pour modifier la législation agricole. Dans le même temps, le prince fournit à ses agriculteurs des habitations salubres, de la nourriture et des soins médicaux. Tout en initiant des projets archéologiques, le prince finance des expéditions dans le désert à l’Ouest du Nil afin de cataloguer chaque oasis et puits existant facilitant ainsi les mouvements des tribus nomades.

Outre le développement agricole, les princes ont été aussi attirés par les arts. Ainsi, le prince Youssouf Kemal (1882-1969), surnommé le protecteur des Arts, a à la fois amélioré les techniques d’agriculture autour de centaines de villages de Haute-Egypte et effectué plusieurs fois le tour du monde. Il en rapporte des observations qu’il communique à plusieurs sociétés savantes. Avec un ami collectionneur, Mahmoud Khalil, Youssouf Kemal fonde en 1908 l’École des Beaux -Arts du Caire, devenue en 1932 la faculté des Beaux-Arts. Le prince fait venir des artistes de renom d’Europe et envoie chaque année cent vingt boursiers étudier dans les universités européennes. Le sculpteur égyptien Mahmoud Moukhtar a ainsi bénéficié de l’une de ces bourses. Le prince avait l’intention de léguer au musée du Caire des corans enluminés, des bronzes ciselés, mais le coup d’État de 1952 lui fit perdre tous ses biens.

Certaines des princesses développent des talents artistiques dans la peinture et la littérature. Les princesses Semiha (1889-1894) et Kadria Hussein (1899-1995) sont des artistes. La princesse Semiha est artiste-peintre et consacre son temps libre à l’archéologie. Elle fait ainsi la connaissance de Carter lorsque celui-ci découvre le tombeau de Toutankhamon. Elle apprend peu à peu à lire les hiéroglyphes. Sa sœur la princesse Kamia écrit un ouvrage, Ombres Royales, sur le destin de certaines princesses égyptiennes, en particulier de l’ère pharaonique. Comme la jeune femme n’est pas habilitée à prononcer des conférences, c’est le prince Haydar Fazel qui les tient à sa place.

Sur le plan géostratégique, le livre de Caroline Kurhan témoigne de l’évolution des relations diplomatiques, économiques et culturelles, entre l’Egypte et la France depuis la création de la dynastie de Méhémet Ali. Celui-ci entretenait en effet des relations privilégiées avec Paris d’autant qu’il considérait que l’appui de Louis-Philippe, roi des Français de 1830 à 1848, avait été crucial dans son accession au pouvoir. Les princes égyptiens sont alors envoyés se former en France. Le prince Halim Pacha (1831-1894) arrive à Paris en 1844, l’année de ses treize ans, pour parfaire son éducation auprès des fils du roi Louis-Philippe. Il s’intéresse à l’éventualité de créer une monarchie de type constitutionnel dans son pays et est initié à la franc-maçonnerie. Il deviendra pour l’Orient le grand-maître d’une loge de rite écossais. Halim Pacha n’hésitera pas à tenir en loge des propos en faveur de la liberté, l’égalité et la fraternité et se prononcera en faveur d’une monarchie constitutionnelle pour l’Égypte.

Les rivalités entre la France et le Royaume Uni lors de la construction du canal de Suez sont manifestes lorsque l’un des fils de Méhémet Ali, Saïd Pacha, grand réformateur comme son père, accède à la tête du pays. Caroline Kurhan rappelle que Ferdinand de Lesseps obtint de mettre en œuvre le percement et la construction du canal de Suez parce que son père, le diplomate Mathieu de Lesseps, en poste en Egypte en 1800, avait donné un avis favorable à ce que la France appuie la montée sur le trône de Méhémet Saïd Pacha. Et cela contre l’avis de Talleyrand. Le ministre des Affaires étrangères de Napoléon s’inquiétait en effet de disposer de peu d’informations sur ce personnage, alors simple marchand de tabac, et craignait que les Anglais n’aient, de leur côté, repéré un homme politique plus charismatique et compétent que le fondateur de cette dynastie. On a réduit trop souvent le portrait de Saïd Pacha à celui d’un souverain ayant, dans son enfance, apprécié les pâtes que Ferdinand de Lesseps, alors son précepteur, lui donnait volontiers, en violation des ordres du pacha Méhémét Ali. Ce n’est, bien sûr, pas la vraie raison du choix de Ferdinand de Lesseps, d’autant que celui-ci était également un cousin, certes éloigné, de l’impératrice Eugénie.

La dynastie s’achève par le règne du roi Farouk (1920-1965) dont son père, le roi Fouad, avait veillé à ce qu’il soit un Egyptien avant tout, et « non un monarque ottoman ou levantin ». L’éducation qu’il reçoit permet de mesurer la perte d’influence progressive de la France auprès des princes d’Egypte. L’année de ses quinze ans, le prince est envoyé parfaire son éducation à Londres, et devenir officier d’artillerie britannique. Lorsqu’il rejoint l’Egypte pour régner à la mort du roi Fouad en 1936, la Grande-Bretagne s’efforce d’influer sur le cours de ses décisions. Entre 1936 où il devient roi et juillet 1937 où il est déclaré majeur et reçoit les pouvoirs constitutionnels, deux événements majeurs interviennent en Egypte dont le traité d’amitié anglo-égyptien du 26 août 1936. Celui-ci garantit aux autorités britanniques le contrôle de ses routes impériales. Mais Farouk, si jeune et si populaire, tente de s’émanciper de l’influence de l’ambassadeur anglais, qui, de son côté, adresse des rapports inquiets de la capacité de Farouk de lui résister. Le roi entreprend des réformes agraires interrompues par la Deuxième Guerre mondiale. A l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1939, le roi Farouk tente de ne pas prendre position. En 1942 Londres est très inquiet des sympathies du monarque pour les pays de l’Axe. L’ambassadeur et le général anglais Stone, commandant les forces armées britanniques, décident une action directe sur la personne de Farouk. Des chars anglais forcent les portes du palais et proposent au roi soit de nommer le Premier ministre de leur choix, soit d’abdiquer. A contrecœur, le roi Farouk signe la nomination de Nahas pacha. Un an plus tard, le roi est grièvement blessé dans un accident. Sa voiture percute au petit matin un camion anglais à Kassacine. Banal d’accident ou tentative d’assassinat ? La question est toujours ouverte, souligne Caroline Kurhan. Le monarque perd alors son charisme et, à vingt-trois ans, se transforme physiquement et moralement.
La fin du règne, et celle des princes et des princesses d’Égypte, est marquée d’abord par la guerre de 1948 où l’Egypte subit ses premiers revers et par l’incendie du Caire en 1952, premier acte du coup d’état qui renverse le roi. En 1953, la République est proclamée. Après avoir été très tôt engagé dans la lutte contre l’influence britannique dans son pays, Gamal Abdel Nasser, fondateur du mouvement des Officiers libres, en deviendra le deuxième chef président de la République d’Égypte de 1956 à sa mort. Le roi Farouk meurt en exil en 1965.

Lire également l’article consacré à l’autre ouvrage de Caroline Kurhan, Le roi Farouk, Un destin foudroyé

Caroline Kurhan, Princes et Princesses du Nil, Riveneuve éditions, Paris, 2014.

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