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Bilād al-Šām et terre du Levant : entre histoire et mythification d’un territoire
Article publié le 23/09/2016

Par Enki Baptiste

Terre historique des premiers développements territoriaux islamiques après la sortie d’Arabie, le Moyen-Orient actuel a pris l’appellation de bilād al-Šām, ou de pays du Levant. Cette appellation, encore utilisée en histoire, attire notre attention puisqu’elle est largement reprise, ces dernières années, par l’État islamique.
Quelle est l’origine de ce terme et quelle est sa réalité géographique ? Comment, aujourd’hui, ce Šām est-il devenu un territoire mythifié pour certains ?

Situation géographique et origines étymologiques

Quelles sont les limites géographiques du Šām et du Levant ?
Lorsque l’on parle du Levant à l’époque actuelle, on englobe généralement le Liban, la Jordanie, la Syrie, Israël et Palestine, bien qu’historiquement la notion désigne plus spécifiquement les territoires sous mandat français (les États français du Levant), c’est-à-dire la Syrie et le Liban. Toutefois, l’imprécision contenue dans le terme même de Levant laisse une marge de doute quant aux territoires qui doivent être rangés sous cette dénomination. Parfois, l’Anatolie est intégrée dans l’espace géographique du Levant. L’Égypte également peut en faire partie.
Lorsqu’on parle de bilād al-Šām, cette fois-ci, on englobe ces mêmes régions mais également le sud de la Turquie, parfois au détriment de la Jazīra, le nord-est de la Syrie actuelle.
Souvent confondus, ces deux termes ne désignent donc pas des réalités similaires. Ils ne doivent également par être pris comme synonymes de la dénomination historique de Grande Syrie. On attirera également l’attention sur le fait que le terme Šām en arabe dialectal syro-libanais désigne à la fois cette région mais également la ville de Damas.

L’étymologie du terme de Levant est probablement très ancienne. Il pourrait s’agir de l’utilisation contemporaine d’un mot français venu de la langue médiévale et signifiant « l’orient ». Si l’on accepte cette provenance étymologique, cela signifie qu’au Moyen Âge, cette appellation servait à désigner l’intégralité des territoires du pourtour méditerranéen situés à l’est de l’Italie : le Moyen-Orient actuel et les territoires byzantins. On peut aussi suggérer une traduction imagée du terme arabe, al-šarq, l’est, en Levant, c’est-à-dire le lieu où le soleil se lève. D’où l’opposition entre al-Mašraq (le Moyen-Orient) et al-Maġrib (le Maghreb).

Quant à l’étymologie arabe de bilād al-Šām est à chercher dans la dénomination arabe de droite et de gauche. La notion signifie littéralement « terre de la main gauche » : en effet, pour les Arabes du Hijaz faisant face à l’est, la terre du Šam se trouve logiquement à gauche. Ainsi, le Yémen, qui se trouve alors à droite, porte un nom qui signifie littéralement « terre de la main droite ».

Des wilayāt ottomanes à la mythification du territoire : le bilād al-Šām entre XIXe et XXIe siècle

A l’époque ottomane, les territoires du bilād al-Šām sont découpés en provinces (wilayāt en arabe, elayets en turc moderne) et administrés depuis la Sublime Porte. On en compte trois : la wilayā de Mossoul, de Bagdad et de Bassora. La province est à la charge d’un walī (gouverneur).
Déjà sous les Mamelouks, l’Égypte et la Syrie sont divisées en wilayā, qui est alors, dans le vocabulaire administratif, la plus petite circonscription administrative. Le Levant ottoman prend également l’appellation de Syrie et comprend le Liban, la Jordanie, la Palestine, Gaza, certaines parties de l’Irak et de la Turquie et bien sûr la Syrie actuelle.

L’histoire du monde arabe et des populations moyen-orientales sous les Ottomans s’éclipse derrière la grandeur de la civilisation turque et les développements politiques, militaires, économiques et socio-culturels des souverains d’Istanbul. L’histoire des Arabes est marquée par l’incapacité à produire à nouveau des réflexions intellectuelles de grande envergure, que ce soit sur les questions dogmatiques, religieuses ou littéraires.
Ce n’est qu’avec le développement de la nahḍa, ce que l’on a pris l’habitude d’appeler la renaissance arabe, que le bilād al-Šām redevient le terrain d’une effervescence intellectuelle. L’arrivée de l’imprimerie dans le monde arabe, le développement d’une presse en langue arabe et l’héritage récent du passage des ingénieurs et des médecins de Napoléon en Égypte (1798-1801) a considérablement stimulé le monde arabe. Bien sûr, cette renaissance arabe est à mettre en parallèle avec la décomposition politique lente de l’Empire ottoman.
Des intellectuels du Moyen-Orient se mettent à traduire des ouvrages européens et voyagent. C’est également l’époque des premières réformes de l’Empire ottoman, les Tanzimat. Ces dernières encouragent l’adaptation à la modernité en s’inspirant du modèle européen.

Avec la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire ottoman, les frontières des wilayāt ottomanes du bilād al-Šām sont totalement remises en question, d’autant plus que les forces britanniques et françaises jouent un rôle de première importance dans les batailles contre l’Empire ottoman en Orient.
Avec la signature secrète des accords Sykes-Picot, en mai 1916, les anciennes possessions ottomanes sont dépecées et passent sous contrôle allié. Les Français héritent des territoires libanais et de la Cilicie. Cette première zone est directement administrée par les Français. Une seconde zone passe sous influence française : le nord de la Syrie et la wilayā de Mossoul. Les Britanniques administrent eux-aussi directement une zone comprenant le Koweït actuel et les territoires entre le Tigre et l’Euphrate. La Jordanie et le sud de la Syrie passent sous influence britannique. Une dernière zone est créée, sous administration internationale, comprenant Saint-Jean d’Acre, Jérusalem et Haïfa.
Suite à la conférence de San Remo du 25 avril 1920, des mandats sont attribués à la France en Syrie et au Liban, ce qu’on a appelé le Levant, et à la Grande-Bretagne en Irak et en Transjordanie.
Les frontières sont donc celles, nouvelles, décidées par les puissances mandataires et la géographie du bilād al-Šām est fixée dans les limites qu’on lui connaît aujourd’hui.

Source : Pierre Vallaud et Xavier Baron, Atlas géostratégique du Proche et du Moyen-Orient, Paris, Perrin et Presses de l’Université Saint Joseph, mai 2010, page 19.

2016 est l’année du centenaire des accords Sykes-Picot et ces frontières sont au centre de tous les débats. En juin 2014, après la symbolique restauration du califat par Abū Bakr al-Baġdādī à Mossoul, sur les terres qui furent les premières à accueillir un État islamique institué comme tel dès après le règne de ‘Abd al-Malik (début du VIIIe siècle), l’État islamique a entrepris, par une stratégie de communication particulièrement soignée, de montrer au monde entier la destruction physique des frontières instituées par les accords Sykes-Picot. Plusieurs vidéos ont ainsi montré un bulldozer faire tomber la démarcation entre les territoires syriens et irakiens. Même si cette frontière n’avait plus guère de réalité physique depuis le début des conflits syro-irakiens, la mise en vidéo de cette « revanche » (1) sur l’histoire a profondément marqué les consciences.
Ainsi, l’État islamique, dans sa volonté expansionniste au Šām montre son intention d’unifier les territoires sunnites sous sa domination afin de restaurer le grand califat de l’âge d’or de l’islam.

Mais l’État islamique (dont le nom arabe complet est Dawla al-islāmīyya fī al-‘Irāq wa al-Šām) n’est pas la seule organisation islamiste à considérer le bilād al-Šām comme la terre où doit se réimplanter un califat panarabe. Un simple balayage du nom des katība islamistes engagées dans les combats contre les forces du régime de Damas donne un aperçu de ce que ce territoire représente dans l’idéologie radicale : Aḥrar al-Šām (mouvement islamique des hommes libres du Šām), Junūd al-Šām (les soldats du Šām), Jabhat al-nuṣra li-ahl al-Šām (le front pour la victoire des gens du Šām) devenu récemment Jabhat fataḥ al-Šām (le front pour la conquête du Šām), et qui vient de se séparer d’al-Qā‘ida en Syrie – le terme Syrie est à entendre dans le sens Šām ici, puisque le nom arabe complet de l’organisation est tanẓīm al-Qā‘ida fī bilād al-Šām.

Concernant plus particulièrement le groupe Aḥrar al-Šām, composé aujourd’hui de 10 000 à 20 000 combattants, c’est un groupe salafiste ancien qui fut dirigé par Ḥasan Aboud, tué en 2014. Ce dernier, dans un entretien, ne cachait pas les intentions régionales du groupe. On remarquera deux points récurrents utilisés par le leader du groupe et souvent réemployés par les chefs des groupes islamistes depuis la guerre en Syrie. Tout d’abord, la guerre doit conduire à libérer « notre Orient musulman » encerclé par « une faucille chiite », soutenue par la Russie. Deuxièmement, le groupe désire mettre fin aux frontières régionales en instaurant un nouvel État islamique : « Nous attendons avec impatience le jour où nous détruirons de nos mains les murs qui nous ont été imposés par Sykes-Picot. […] Nous sommes impatients de voir, et espérons voir, cette Oumma redevenir une seule et même entité. ». Le thème de l’umma est historiquement fondateur dans les discours islamiques et islamistes, mais il semble masquer ici l’objectif, plus grand encore, d’annihiler les résultats perçus comme destructeurs de la présence occidentale au Šām.
Ainsi, ces territoires, qui ont été mythifiés, font aujourd’hui l’objet d’un attrait, représentent le point d’ancrage de la première grandeur de l’islam dans les mentalités islamiques et islamistes.

Un simple passage sur un site francophone d’obédience islamique sunnite et une recherche par mots-clés témoignent de l’impact du Šām. Sur un site, un utilisateur pose la question : « Salam à tous les yabi(e)s, y a-t-il des raisons particulières qui font que bilad al-sham est la meilleure des terres ? » (2) Ce dernier reçoit alors de multiples réponses, la première remarquant justement que la sainteté, ou plus la mythification historique de cette terre ancestrale, conduisent actuellement à des départs pour le jihad en Syrie et en Irak. La majorité des autres réponses reprennent l’argument religieux. Nous citons : « Dans certains recueils de hadiths authentiques, il est rapporté par notre prophète (saws) que la terre du sham est la meilleure des terres pour les musulmans et c’est la bas qu’y sont orientées les meilleurs créatures. Avec un tel hadith, ne vous étonnez pas quand certains tarés partent faire le jihad en Syrie. » ; ou encore : « D’après Zayd Ibn Thabit al-Ansari (radiAllahou’anhou) qui dit : ‘’J’ai entendu le Messager d’Allah (SallAllahu’alayhi wa salam) dire : Bienheureux est le pays du Shâm ! Bienheureux est le pays du Shâm ! Bienheureux est le pays du Shâm !’’ (Dans une autre version : « Bienheureux sont les gens du pays du Shâm ») Ils demandèrent : ‘’Grâce à quoi, Ô Messager d’Allah ?’’ Il (alayhi salat wa salam) répondit : ‘’C’est que les Anges d’Allah étalent leurs ailes sur le Shâm’’ ».

Enfin, rappelons pour conclure qu’un retour sur l’histoire médiévale de la région montrerait que le Šām fut la terre de construction d’un islam constitué en État et la terre de conflits de pouvoir entre les descendants du prophète et des groupes hétérodoxes.

Lire sur les Clés du Moyen-Orient sur ce thème :
- Société des Nations et nouvelle notion de mandat
- Robert de Caix et la question du mandat français au Levant
- Le général Gouraud et la naissance du Grand Liban
- La France et le Levant (1860-1920)
- La création de la frontière nord de la Syrie sous le mandat français (1920-1936). Partie 1- La frontière entre la Syrie et la Turquie
- La frontière syro-irakienne. La lente définition de la frontière syro-irakienne (1920-1933). Partie 2
- L’État islamique en cartes
- Entretien avec Pierre-Jean Luizard – La question irakienne, du mandat britannique à l’Etat islamique en Irak et au Levant
- Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire
- Entretien avec Henry Laurens – En lien avec l’actualité en Irak : la question des accords Sykes-Picot, des frontières et du califat
- Entretien avec Julie d’Andurain - Les 100 ans des accords Sykes-Picot (mai 1916-mai 2016)
- Centenaire des accords Sykes-Picot : historique et perspectives
- Les accords Sykes-Picot : les négociations diplomatiques française et britannique dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Première partie
- Les accords Sykes-Picot : les négociations diplomatiques française et britannique dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Seconde partie
- Entretien avec Pierre-Jean Luizard – Des racines historiques à la faillite des Etats : comment l’Etat islamique (EI) est monté en puissance

Notes :

(1) Selon le titre de Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech. L’État islamique ou la revanche de l’Histoire, La Découverte, Paris, 2015.
(2) Nous retranscrivons textuellement ce qui est écrit.

Bibliographie :
- Benraad, M., L’Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe, Le Cavalier Bleu, Paris, 2015.
- Borrut, A., Entre mémoire et pouvoir : l’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (v. 72-193/692-809), Brill, Leyde, 2011.
- Bosworth, C.E., Lammens, H., Perthes, V. and Lentin, J., « al-S̲h̲ām, al-S̲h̲aʾm », in Encyclopaedia of Islam, Second Edition, Edited by P. Bearman, Th. Bianquis, C.E. Bosworth, E. van Donzel, W.P. Heinrichs. Consulted online on 22 September 2016 <http://dx.doi.org/10.1163/1573-3912...>
- Laurens H., L’Orient arabe : arabisme et islamisme de 1798 à 1945, Armand Colin, Paris, 1993.
- Luizard, P.-J., Le piège Daech. L’État islamique ou la revanche de l’Histoire, La Découverte, Paris, 2015.

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