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Beyrouth, une ville en chantiers

Par Félicité de Maupeou
Publié le 24/04/2013 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

LEBANON. BEIRUT. THE TOWN IS BUILD ALONG THE MEDITERANEAN SEA AND IT IS PROTECTED BY SOME CLIFFS, SUCH AS THE PIGEONS CAVE, WHICH UPON THEM RUNS THE FAMOUS CORNICHE, THE SEAFRONT OF 5KM LONG.
ANTOINE LORGNIER / ONLY WORLD / Only France via AFP

Beyrouth du XVIIIe au XIXe siècle : une petite ville arabe devenue un port méditerranéen

A la fin du XVIIIe siècle, Beyrouth est un petit bourg côtier de 4 000 habitants, au poids secondaire face à Damas, capitale de la province syrienne de l’Empire ottoman.
Si Beyrouth n’est pas dans un désert, sa forme obéit cependant à l’imaginaire arabe qui fait des villes un refuge face à la nature désertique, aride et destructrice. Elle se développe en un espace urbain dense entouré de remparts qui la protègent et la distinguent de son environnement naturel [2]. Mais elle ne rompt pas pour autant son lien avec la nature et se développe selon le modèle arabe de ville-jardin structurée autour de ses promenades, et de ses vergers nourriciers intégrés à la ville. Reflet de la tradition islamique et arabe de l’unicité, Beyrouth se dessine également comme un tout cohérent. Il n’y a pas de séparation nette entre les quartiers [3]. Elle est construite selon une architecture basse fermée sur l’extérieur avec des jardins, et un habitat collectif de trois étages, donnant sur des ruelles étroites et sinueuses. Espace urbain continu et cohérent, aux limites claires, Beyrouth correspond à la médina arabe considérée comme « une maison unique, un intérieur à part entière, protégé (…) des vergers et de la mer. » (E. Bachy).

Au XIXe siècle, Beyrouth gagne en importance démographique en accueillant notamment les réfugiés des affrontements entre druzes et chrétiens de 1860 et les missions religieuses, universités, comptoirs commerciaux et consulats des puissances occidentales. L’essor de la ville se fait principalement autour de son port qui devient le centre du commerce du vilayet de Damas. Elle se trouve aussi sous l’influence des puissances européennes présentes à Beyrouth, qui promeuvent une vision hygiéniste de la ville, avec par exemple l’aménagement de jardins publics ou d’un réseau de transport. A partir de 1920, le mandat français consacre l’influence européenne sur l’urbanisme beyrouthin et accélère l’émergence d’un nouveau modèle d’urbanisation et de développement de Beyrouth.

Le XXe siècle : la perte de la spécificité arabe de Beyrouth ?

« Avec le XXe siècle les pratiques traditionnelles de l’espace (…) sont abandonnées au profit d’un urbanisme et d’une architecture empruntés à l’occident, inadaptés à la société comme au climat du Liban. » (Eric Bachy)

Au cours du mandat français (1920-1943) et dans un contexte de pression économique et démographique forte, Beyrouth sort des murs de l’ancienne médina. A côté des ruelles étroites de la ville arabe, de larges avenues sont percées. Le tissu urbain bas de la vieille ville côtoie de nouveaux grands immeubles d’habitation. La médina ancienne perd son unicité traditionnelle avec l’aménagement à ses côtés d’une seconde ville. Les spécificités arabes de Beyrouth se font moins visibles et avec elles une façon de vivre l’espace urbain : le nouvel urbanisme permet l’utilisation de la voiture et le développement des grands magasins [4].

Après l’indépendance en 1943, l’urbanisation s’accélère et couvre bientôt les montagnes autour de la ville, qui devient une agglomération. La modernisation de la ville et le recul de ses spécificités arabes se poursuivent, notamment avec les travaux de l’urbaniste et architecte français Michel Ecochard qui propose à Beyrouth, dans les années 1960, un nouveau modèle de développement inspiré du courant moderniste et de la Charte d’Athènes. Il s’agit de penser la ville non plus comme un « univers clos », restreint à ses limites physiques, mais de penser Beyrouth à l’échelle régionale. Ce modèle va à l’encontre de la logique urbaine arabe traditionnelle de la ville unifiée, en faisant de Beyrouth un espace sans frontières connecté à l’ensemble du pays par un réseau de voies de transport. Les propositions d’Ecochard ne sont finalement pas retenues, mais elles ont eu une réelle influence sur le développement urbain beyrouthin [5].

En 1975, la guerre civile libanaise éclate. Pendant une grande partie de la guerre, Beyrouth est divisée entre la partie musulmane à l’Ouest et la partie chrétienne à l’est. La rue de Damas, grande artère de la ville, devient la ligne de démarcation entre les belligérants. Une part importante de Beyrouth est dévastée, plus de 15 000 immeubles et les réseaux d’eau et d’électricité sont détruits ou touchés. Les déplacements de population causés par les combats entraînent une forte extension de la ville ; les réfugiés musulmans du sud Liban et des secteurs de Beyrouth-Est gonflent la banlieue Sud de la ville. A l’inverse, le secteur de Beyrouth-Est accueille les réfugiés chrétiens du Chouf ou de Beyrouth-ouest. L’absence de l’État se traduit par l’inexistence d’un contrôle de l’urbanisation de Beyrouth qui s’étend vers Jounieh et les montagnes, aux moyens d’infractions nombreuses aux règles d’urbanisme et de construction. La guerre détruit, recompose, et étend Beyrouth vers ses banlieues. Elle prive la ville d’un État régulateur contrôlant son urbanisation, et commence ainsi à la défigurer.

De l’après-guerre à aujourd’hui : l’émergence d’un modèle de développement portant des germes de nouvelles tensions

« Beyrouth a plus été défigurée et détruite en temps de paix qu’en temps de guerre » (Y. Bou Melhem, porte-parole de l’association Save Beirut Heritage 2010).

Après la guerre, Beyrouth devient un immense chantier. La reconstruction du centre-ville est confiée, sous la forme d’une concession, à la société foncière et immobilière de droit privé, la Société libanaise pour le développement et la reconstruction (SOLIDERE), créée par Rafic Hariri en 1994. SOLIDERE bénéficie de pouvoirs importants, traditionnellement détenus par l’Etat, tel que le droit d’expropriation. Elle promeut un nouveau modèle urbain basé sur le développement du tertiaire et privilégiant l’investissement privé pour faire de Beyrouth un centre régional financier. Des immeubles de grande hauteur font leur apparition dans le centre-ville, un mall remplace les souks [6]. D’abord appliqué dans le centre-ville, le « modèle SOLIDERE » d’urbanisme commercial s’étend aux quartiers péri-centraux et tend pendant ces dernières années à se généraliser à l’ensemble de la ville. Dans les quartiers absorbés par ce modèle de démolition-reconstruction, les parcelles vides ou occupées par des villas traditionnelles de faible hauteur, sont très recherchées par les promoteurs immobiliers. Les anciennes villas transformées en appartements pour des ménages modestes sont remplacées par des tours d’appartements destinés à la bourgeoisie beyrouthine. La spéculation qui en résulte déstabilise les marchés immobiliers locaux : les prix à l’achat montent en flèche et créent un phénomène de gentrification excluant la population modeste originelle hors du quartier.

A l’ouest du centre-ville, « Zaitunay Bay », anciennement nommée la baie de St Georges, est un des territoires beyrouthins où s’est étendu le modèle d’aménagement et de développement de SOLIDERE. « Zaitunay Bay » appartient et est gérée par la compagnie privée de développement du front de mer de Beyrouth, détenue à 50% par SOLIDERE. Elle a été aménagée selon un projet touristique et immobilier. Sur le front de mer, on a construit une marina pouvant accueillir plus de 200 bateaux et une digue d’environ 2,5 mètres de hauteur. Autour de la baie, des gratte-ciel de verre ont fait grimper les prix de l’immobilier qui sont maintenant parmi les plus hauts de Beyrouth. A l’extrémité sud de la baie, l’hôtel St Georges est le symbole de l’âge d’or du Beyrouth d’avant-guerre. Construit dans les années 1920, il a été endommagé par la guerre et reste vide. Il est le terrain d’une bataille judiciaire entre SOLIDERE et ses propriétaires. Ceux-ci s’opposent à la construction d’une nouvelle marina près de l’hôtel, qui détruirait son accès historique à la mer. Sur une façade du bâtiment qui fait figure de vestige de l’avant-guerre, on peut lire sur une immense pancarte « Stop SOLIDERE ».

« Zaitunay Bay » a été aménagée selon le « modèle SOLIDERE » pour être la vitrine commerciale et touristique de Beyrouth. Elle est aussi le terrain d’une opposition à ce modèle, autour de l’hôpital St Georges mais aussi d’associations citoyennes, telle que l’association Masha3 (espaces publics en arabe) qui dénonce la progressive privatisation de la baie.

L’ « urbanisme de marché » qui prévaut à Beyrouth se développe en effet aux dépens de l’espace public de la ville. L’association Masha3 constate ainsi que les espaces communs comme la Place des Martyrs, le centre-ville ou la baie de Beyrouth, sont de plus en plus envahis par les espaces privés qui « redessinent de nouvelles lignes de démarcation » après les 30 ans de guerre [7]. L’autre sacrifié de ce modèle de développement urbain est le patrimoine beyrouthin composé de villas au style ottoman ou vénitien du XIXe siècle, ou de maisons au style colonial datant du mandat français, balayées par la vague des constructions-reconstructions. Sur les 2 400 maisons beyrouthines inscrites sur la liste nationale du patrimoine à préserver en 1986, seules 240 existent encore en 2012 (Save Beirut Heritage).

Cet « urbanisme de marché » est accusé d’encourager la politisation de l’espace urbain et le repli communautaire, notamment dans les quartiers initialement mixtes de Beyrouth. Il porte en lui des risques de tensions futures, notamment dans un pays où les blessures de la guerre civile sont encore vives. Ainsi, la gentrification de territoires avec une forte identité confessionnelle et politique force leur population pauvre à quitter les zones proches du centre pour renforcer le poids des quartiers ou communautés de la périphérie de Beyrouth, comme la municipalité de Bourj Hammoud à l’est de la ville, à majorité arménienne. Ces zones deviendraient alors les territoires d’accueil des exclus de la gentrification au risque de concentrer des tensions en leur sein, et de renforcer les inégalités territoriales dans la ville [8].

Face à ce modèle de développement urbain contrôlé par le secteur privé, l’État libanais et la municipalité de Beyrouth ne proposent pas de plan d’aménagement stratégique. Le plan en vigueur est encore celui de 1954. En réaction, une contestation urbaine s’organise à Beyrouth autour de plusieurs associations qui accusent l’État d’instrumentaliser l’urbanisme au profit des classes aisées pour asseoir sa légitimité. Ces associations interrogent la durabilité d’un tel modèle de développement urbain.

Publié le 24/04/2013


Félicité de Maupeou est étudiante à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, après une formation en classes préparatoires littéraires. Elle vit actuellement à Beyrouth où elle réalise un stage dans l’urbanisme.


 


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