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Benyamin Netanyahou vu par Anshel Pfeffer, "Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”. « Ce livre raconte l’histoire d’un homme. Il raconte aussi l’histoire d’une nation » (2/2)

Par Ines Gil
Publié le 28/01/2020 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 10 minutes

Lire la partie 1

Leader de la droite israélienne

Alors que Benyamin Netanyahou rassemble des partisans au sein du Likoud, avant son élection en 1993, un événement majeur vient « perturber les relations entre Israël et les Etats-Unis : la chute de l’URSS ». Entre 1990 et 1991, « plus de 330 000 migrants juifs originaires d’Europe de l’Est arrivent en Israël », conséquence de la dégradation des conditions socio-économiques des populations du bloc de l’Est. Pour absorber cette immigration massive, Israël reçoit une aide financière des Etats-Unis. En échange, le président Bush pousse le gouvernement Likoud d’Yitzhak Shamir à accepter la tenue d’une conférence internationale avec la présence de l’Organisation de Libération de la Palestine, à Madrid. A l’époque, le gouvernement israélien espère que la rencontre internationale « ne mènera à rien », mais la conférence de Madrid de 1991 aurait en réalité ouvert les discussions qui ont mené à Oslo.

L’année suivante, en 1992, les élections législatives « marquent le retour du Parti travailliste au pouvoir » (1), avec Yitzhak Rabin à la tête d’une coalition de gauche. Une victoire qui entraîne la démission de Yitzhak Shamir de la direction du Likoud et la tenue de nouvelles primaires dans le parti de droite. Malgré un scandal sexuel qui vient entacher sa campagne (2), Benyamin Netanyahou sort vainqueur en 1993. Une fois à la tête du Likoud, il « nomme Avigdor Lieberman (3) Directeur général du parti » (4). En parallèle, Benyamin Netanyahou publie son ouvrage Une place parmi les nations, dans lequel il délivre sa pensée politique. Il y dépeint l’évolution des persécutions contre les juifs depuis la destruction du second temple. Pour lui, cet antisémitisme se traduit aujourd’hui par le refus de soutenir Israël.

L’arrivé de « Bibi » à la tête du Likoud coïncide avec la signature de la Déclaration de principes à Olso entre le Premier ministre Yizthak Rabin et le Président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat, en 1993. L’année suivante, les deux dirigeants signent l’accord de Jéricho-Gaza, qui instaure notamment l’Autorité palestinienne et la nouvelle organisation de la Cisjordanie, découpée en trois zones, A, B et C. Le processus d’Oslo, qui prévoit la création d’un Etat palestinien dans les 5 ans, créé de fortes oppositions parmi la droite israélienne, qui refuse la rétrocession de terres occupées par Israël en Cisjordanie, jugées historiquement juives, surtout pour permettre aux Palestiniens d’avoir un État. Benyamin Netanyahou devient le leader de cette opposition au processus d’Oslo et mène régulièrement des manifestations contre le processus de paix. Mais même si ces protestations sont une vitrine importante pour le nouveau leader du Likoud, elles restent relativement marginales. Comme le note Anshel Pfeffer, « la majorité des Israéliens sont animés par l’euphorie créée par Oslo » (5).

Un événement cependant vient mettre un coup de frein au processus de paix : en novembre 1995, en marge d’une manifestation pour la paix sur la Place des rois, à Tel-Aviv, le Premier ministre Yitzhak Rabin est assassiné par Yigal Amir, un activiste israélien d’extrême droite opposé à Oslo. Pendant les mois qui suivent, Benyamin Netanyahou est accusé d’avoir encouragé l’extrême droite israélienne vers cette voie, ou du moins d’avoir été laxiste avec les appels au meurtre du Premier ministre Rabin. Malgré les accusations, il reste à la tête du Likoud et mène le camp de droite pour les élections de 1996.

Depuis 1992, le Premier ministre est directement élu par les Israéliens, en parallèle à un autre scrutin pour élir les députés de la Knesset (6). Durant la campagne, Benyamin Netanyahou, à l’aise avec les médias (7), sort vainqueur du débat télévisé organisé contre Shimon Peres (Travailliste, Premier ministre par intérim depuis la mort d’Yitzhak Rabin). D’autant plus qu’en parallèle, les attentats principalement organisés par le Hamas, opposé à Oslo (8), contre la population civile se multiplient, et une partie des Israéliens est de plus en plus séduite par le discours de B. Netanyahou, qui affirme que la paix viendra avec la sécurité, et pas l’inverse. « Bibi » est donc choisi - à une courte majorité d’Israéliens - pour diriger le prochain gouvernement : « En moins de 7 mois, Netanyahou est passé de paria à Premier ministre » assure Anshel Pfeffer.

Un Premier ministre qui divise

Plus jeune israélien à accéder au poste de Premier ministre dans l’histoire du pays, Benyamin Netanyahou veut « changer les règles » qui régissent la politique israélienne depuis des décennies. Mais il fait rapidement face à de fortes oppositions. Son style et son idéologie déplaisent. Il se met à dos le président américain Clinton et une bonne partie des médias israéliens, qui concentrent leurs critiques sur sa femme, aux habitudes jugées excentriques. Durant son mandat, B. Netanyahou « ne parvient même pas à réaliser les réformes de libéralisation de l’économie israélienne » (9) qui lui tiennent à cœur (10).

Concernant la question palestinienne, il est un grand artisan du blocage du processus d’Oslo. Mais poussé par Washington, il doit faire preuve de bonne volonté avec les Palestiniens. Il accepte notamment de signer les accords de Wye Plantation en 1998 avec Yasser Arafat, sous l’égide du Président Clinton. Ce texte prévoit notamment le retrait d’une partie de la Cisjordanie, ce qui explique que les Israéliens qui y sont opposés - environ 20% - sont surtout des révisionnistes et notamment des colons. Soit la base électorale - ou potentiels soutiens - du Likoud. Une fois de retour en Israël, Benyamin Netanyahou va donc tout faire pour « saboter l’application des accords qu’il a signés » (11).

Les nombreuses oppositions suscitées par la politique et le « style Netanyahou » entraînent une crise gouvernementale. En mai 1999, de nouvelles élections sont organisées.
Durant la campagne électorale, Ehud Barak (parti travailliste) reprend la rhétorique sécuritaire - mais sans la paix - et drague les votes russes (12). Un pari couronné de succès, puisqu’il remporte les élections face à B. Netanyahou. « Bibi » doit donc quitter la direction du gouvernement., et devra attendre 10 ans avant son retour.

Les années ministre, dans l’attente du « retour »

1999 est une année de défaite pour B. Netanyahou. Il perd également la direction du Likoud au profit d’Ariel Sharon, qui s’y maintient jusqu’en 2005, date à laquelle il démissionne du Likoud pour créer son propre parti, Kadima. Deux ans plus tard, aux prémices de la Seconde Intifada, A. Sharon devient Premier ministre, succédant à Ehud Barak. Pour contrôler les ambitions de Benyamin Netanyahou, Sharon le nomme ministre des Affaires étrangères. En Israël, ce portefeuille ministériel n’est pas stratégique, contrairement à la Défense notamment. Deux ans passent, et en février 2003, Benyamin Netanyahou est nommé aux Finances. Il peut enfin mener ses réformes de libéralisation de l’économie israélienne.

En 2005, quand Ariel Sharon met en place la force centriste Kadima, Benyamin Netanyahou reprend le flambeau de la présidence d’un Likoud affaibli. Son parti fait face à une grave crise. Après la création de Kadima, Ariel Sharon a capté des membres du Likoud et le parti de droite est au plus bas dans les sondages.

L’année suivante, victime d’une attaque cérébrale, le Premier ministre Sharon est placé dans un coma artificiel (13). C’est son Vice-Président, Ehud Olmert, qui se lance dans les élections à sa place, représentant Kadima. Devenu Premier ministre en 2006, il participe notamment à la Conférence d’Annapolis avec Mahmoud Abbas et George W. Bush, réaffirmant la nécessité d’une solution à deux Etats. Mais les soupçons de corruption le rattrapent, et il démissionne en 2009, avant même d’être inculpé.

Tzipi Livni, une ancienne du Likoud, prend sa place à la tête de Kadima, et se lance dans la course électorale en 2009. Même si son parti remporte plus de voix que le Likoud, B. Netanyahou obtient plus de soutiens des petites formations politiques. En meilleure position pour former un gouvernement, il devient le nouveau Premier ministre d’Israël, sans discontinuité jusqu’à aujourd’hui, dépassant même le record de longévité au pouvoir de David Ben Gurion.

« Bibi » Premier ministre

Des mandats marqués par les tensions avec Washington

Sur le plan international, « les mandats de Benyamin Netanyahou sont marqués par les relations tendues avec le président américain Barack Obama », élu en janvier 2009. Comme le note Anshel Pfeffer, pendant le premier mandat de B. Obama (2009-2012), les deux hommes « sont sur la même ligne sur l’Iran, mais pas sur la question des Palestiniens », car Obama souhaite un désengagement israélien de la Cisjordanie. Mais pendant son second mandat, « Barack Obama perd tout espoir de progression sur le dossier israélo-palestinien » et c’est cette fois le « dossier iranien » qui devient un point de tensions entre les deux hommes. Washington avance alors dans les négociations pour l’accord sur le nucléaire iranien et en réponse, Benyamin Netanyahou mène une campagne pour décrédibiliser le futur traité : « En janvier 2015, il s’exprime au Congrès américain (sans l’accord de l’administration Obama) pour demander aux membres de rejeter la politique du président démocrate envers l’Iran » (14). Une fois l’accord signé en juillet de la même année, Benyamin Netanyahou prévient Barack Obama qu’il vient de commettre « une erreur aux proportions historiques » et il s’exprime à l’ONU pour plaider contre le traité. Les rapports électriques entre les deux hommes ne connaîtront pas de répit jusqu’à la fin du second mandat de Barack Obama : en décembre 2016, lors d’un « vote sur la condamnation de la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens, les Etats-Unis s’abstiennent » (15) - alors qu’ils émettent habituellement leur véto pour ce type de texte - permettant à la résolution de passer.

Sur plan interne, B. Netanyahou fait face à une forte contestation sociale en 2011, appelée « la révolte des tentes ». Les milliers de manifestants, qui campent notamment sur l’avenue Rotschild à Tel-Aviv en guise de protestation, critiquent la cherté des logements dans le pays. Le mouvement s’avère politiquement très « préjudiciable » pour Benyamin Netanyahou. Cependant, la libération de Gilad Shalit, un soldat israélien retenu prisonnier par le Hamas à Gaza depuis 2006, redore l’image du Premier ministre. En 2013, le Likoud remporte les nouvelles élections sans difficultés. Mais en 2015, les élections anticipées s’avèrent « plus difficile pour B. Netanyahou ». Inquiet de la dispersion des voix sur les petits partis de droite et d’extrême droite, et sur le nouveau parti libéral et séculier de Yair Lapid, Yesh Atid, B. Netanyahou appelle, durant les derniers jours de campagne, à la mobilisation autour du Likoud en jouant sur « la peur du vote arabe ». Finalement, il parvient à renouveler son mandat avec une « courte majorité ».

L’élection de Donald Trump

Après huit années de tensions avec Barack Obama, B. Netanyahou attend impatiemment le changement à Washington. La campagne américaine de 2016 se cristallise autour du duel Hillary Clinton - Donald Trump. Benyamin Netanyahou, déjà Premier ministre pendant la présidence de Bill Clinton, « ne souhaite pas avoir affaire à un autre Clinton » (16). En décembre 2016, le verdict - et la surprise – tombent : c’est le républicain Donald Trump qui accède à la présidence. Même si B. « Netanyahou n’apprécie pas son instabilité » (17), il voit plutôt d’un bon oeil ce tournant politique. Les deux hommes « qui se sont rencontrés dans les années 1980, quand Netanyahou était ambassadeur à l’ONU » (18), ont adopté les mêmes codes de communication pour s’adresser à leur population. Ils se comprennent. Par ailleurs, Donald Trump a multiplié les références positives sur Israël pendant sa campagne, notamment sur « sa promesse de bâtir un mur sur la frontière avec le Mexique », reprenant le mur israélien comme un « modèle ». Après son élection, D. Trump s’entoure aussi de personnalités favorables à la politique de colonisation israélienne, comme « Jared Kushner, David Friedman et Jason Greenblatt, qui a étudié dans une Yeshiva (19) en Cisjordanie » (20).

Les affaires de corruption : vers la fin de l’ère Netanyahou ?

Malgré la fenêtre d’opportunité ouverte avec l’élection de Donald Trump et le manque d’alternative politique (21) dans un Israël presque devenu indissociable de la personnalité de Netanyahou, le Premier ministre est aujourd’hui affaibli, rattrapé par les ennuis avec la police et la justice israéliennes. Anshel Pfeffer achève son ouvrage sur les affaires de corruption (22) : les simples soupçons durant la rédaction de cette biographie se sont depuis concrétisés, puisque « Bibi » a été mis en examen dans trois affaires en novembre 2019.

Cet ouvrage navigue habilement à travers le parcours étonnant de ce stratège politique, héritier de la droite sioniste, et se clôture en posant la question de son futur politique face à ces ennuis judiciaires. Premier et seul chef de gouvernement israélien à être né dans l’Etat hébreu existant, « architecte » d’une nouvelle manière de faire de la politique en Israël, artisan de la libéralisation de l’économie, il est aussi celui qui a intensifié la colonisation israélienne et joué avec les extrêmes et les discours populistes pour se maintenir au pouvoir et qui se lance aujourd’hui dans une nouvelle campagne électorale, malgré sa « triple » mise en examen.

Anshel Pfeffer a raison d’affirmer que « ce livre raconte l’histoire d’un homme » en même temps qu’il « raconte l’histoire d’une nation ». Car adulé ou détesté, Benyamin Netanyahou dit bien quelque chose d’Israël.

Notes :
(1) Anshel Pfeffer, “Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”, Hardcover – International Edition, May 1, 2018.
(2) En 1989, Benyamin Netanyahou rencontre Sara Ben Artzi, qui deviendra sa troisième femme, mais pendant la campagne pour les primaires, il fait l’objet d’un chantage anonyme qui souhaite révéler l’existence d’une liaison extra conjugale. B. Netanyahou révèle lui même sa laison, créant le scandale dans la société israélienne, qui reste partiellement conservatrice, surtout du côté de l’électorat Likoud.
(3) Futur leader du parti ultra-nationaliste Israel Beitenou, il refuse actuellement de siéger dans un gouvernement avec les religieux, et participe donc au blocage actuel de la situation en Israël.
(4) Anshel Pfeffer, “Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”, Hardcover – International Edition, May 1, 2018.
(5) Idem.
(6) Une loi qui avait été notamment votée.
(7) Habitué de la télévision, comme indiqué plus haut.
(8) Oslo a été signé par Yasser Arafat, leader du Fatah.
(9) Anshel Pfeffer, “Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”, Hardcover – International Edition, May 1, 2018.
(10) Déjà adolescent, il critiquait la politique socialiste du Mapai. Fasciné par le modèle économique américain émergeant dans les années 1980, il souhaite libéraliser l’économie israélienne.
(11) Anshel Pfeffer, “Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”, Hardcover – International Edition, May 1, 2018.
(12) Certes réticent face à un parti de gauche, mais attiré par la rhétorique nationaliste et le passé militaire d’Ehud Barak.
(13) Il meurt le 11 janvier 2014, après 8 ans de coma.
(14) Anshel Pfeffer, “Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”, Hardcover – International Edition, May 1, 2018.
(15) Idem.
(16) Dans les années 1990, il était Premier ministre pendant le mandat de Bill Clinton. Il craint que Hilary Clinton ne fasse pression pour un retrait tout ou partiel de la Cisjordanie.
(17) Anshel Pfeffer, “Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”, Hardcover – International Edition, May 1, 2018.
(18) Idem.
(19) Ecole religieuse juive.
(20) Anshel Pfeffer, “Bibi : The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu”, Hardcover – International Edition, May 1, 2018.
(21) Effondrement de la gauche, un centre qui monte mais qui ne parvient pas à battre B. Netanyahou lors des deux dernières élections.
(22) L’ouvrage a été écrit avant l’inculpation de Benyamin Netanyahou.

Publié le 28/01/2020


Ines Gil est journaliste freelance en Israël et Territoires palestiniens.
Elle est diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM et a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme journaliste freelance et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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